Ibidem
Enfin, dans son encyclique de 1246, l'empereur Frédéric Il, reprenant l’idée d’Arnauld de Brescia, s’écrie : « Notre conscience est pure et, par conséquent, Dieu est « avec nous. Nous invoquons son témoignage pour l’inten- « tion, que nous avons toujours eue, de réduire les clercs « de tous les degrés, et surtout les plus hauts d’entre eux, « à un tel état qu'ils reviennent à la condition, où ils « étaient dans l’Église primitive, menant une vie apos- « tolique et imitant l'humilité du Seigneur. »
Peu s’en fallut que ce prince n'ait réussi à abattre le pouvoir temporel du Pape et fait l’unité de la péninsule italienne, sous son autorité. Mais les Papes furent encore assez puissants pour déjouer son projet. Frédéric II mourut quelques années après, excommunié, à Fiorentino près Lucera, où il avait rassemblé son corps d'armée de Sarrazins (13 décembre 1250). Il ne périt pas tout entier : son esprit rationaliste et réformateur se conserva chez les seigneurs et les savants de l'Italie méridionale et ce fut, sans doute, une des causes de l’antipathie, que Charles d'Anjou, le candidat des Papes, inspira aux Siciliens, et de la préférence qu'ils donnèrent pour la couronne à Frédéric, frère de Jayme, roi d'Aragon.
Frédéric (d'Aragon) était un prince éclairé et qui devait à l'éducation de sa mère une piété sincère et un cœur charitable. Les vices du clergé et les abus de l'Église Jui inspiraient des doutes sur la vérité du christianisme et pourtant, il avait le pressentiment qu'il ne fallait pas confondre l'Évangile avec les maximes cléricales, comme le prouve son entretien avec le médecin Arnauld de Villanova, qu’on lira plus loin. Or, qui était ce dernier?
Arnaud était né à Villanova (province de Lerida, Espagne) vers 1250. Après avoir étudié à l’Université de Montpellier la théologie, sous les Dominicains, et la médecine, sous les maîtres qui rendirent alors cette école célèbre, il exerça l’art de guérir, mais tout en gardant un goût prononcé pour la théologie. Les livres de Joachim de Flore
lui étant tombés sous les yeux, il s'engoua de ses idées sur la fin du monde et s’efforça de calculer la date de la venue de l’Antichrist. Mais il n’était pas moins frappé de de la corruption de l'Église et en souhaitait la Réforme, par le retour à la pauvreté et à l'idéal de la vie monastique. Outre de nombreux traités de médecine, il composa des ouvrages théologiques, par exemple une « Exposition de l’'Apocalypse », un livre « de Adventu Antichristi et fine mundi », une « Philosophia catholica », un « Ewloqgium de notitia verorum et pseudo-apostolorum ». Dans l’un d'eux le «De mysterio cymbalorum Ecclesiæ », Hreprochait aux prédicateurs de son temps, et spécialement aux Frères Prècheurs, de n’être que « de petites cloches donnant un faible son, parce qu'ils ne font pas résonner les paroles de la Sainte Écriture » et les invitait à faire pénitence, car la fin du monde était proche. L'Antichrist, qui devait la précéder immédiatement, c'était, à ses yeux, les mauvais prêtres, les mauvais prélats et les mauvais catholiques en général.
Les Dominicains ne pardonnèrent pas au médecin catalan ces critiques, en partie méritées, et le dénoncèrent aux autorités ecclésiastiques comme un faux prophète et un laïque, qui se mêlait de raisonner sur da théologie. Arnauld de Villanovase défendit avec vigueur, soutenu par la faveur de Jayme, roi d'Aragon, au service duquel il était, de son frère Frédéric IT, roi de Sicile et même du pape Clément V, qui faisait grand cas de sa science.
Cela n’empêcha pas les inquisiteurs de Tarragone, qui étaient Dominicains, de lui intenter un procès en hérésie ; ils firent examiner ses ouvrages, dont on tira quinze propositions, qui furent jugées hérétiques et condamnées par une sentence du 7 novembre 1316, plus tard confirmée par la Sorbonne. En voici quelques-unes que nous donnons sous toutes réserves, rappelant à nos lecteurs que les juges d'Église ne se croyaient pas tenus à la bonne foi vis-àvis des hérétiques. Non fides servanda erqa 1nfideles.
1° La nature humaine revêtue par Dieu le Fils est égale à Dieu dans toutes ses qualités. L’humanité de Jésus est aussi haute et puissante que sa divinité;
3° La masse du peuple chrétien a dévié de la vérité de Jésus-Christ et n'a qu'un christianisme de surface et d'habitude ;
7° Les œuvres de miséricorde, entre autres la médecine, sont plus agréables à Dieu que le sacrifice de l’autel;
8° La fondation de chapelles, de messes pour les morts n’a aucune valeur pour la vie éternelle;
9° Celui-là est damné qui, au lieu de secourir les indigents et amis de Dieu pendant sa vie, amasse des biens superflus, afin de fonder des messes pour les morts;
11° Il y à dans l’aumône une plus grande représentation de la passion de Jésus-Christ, que dans le sacrifice de l’autel.
Mais nous avons sur les idées réformatrices du docteur Arnauld de Villanova un témoignage, plus précieux que cette sentence d’inquisition.
Arnauld fut chargé de plusieurs missions politiques, par le roi d'Aragon; en 1309, il fut envoyé à Robert, roi de Naples, pour l'engager à céder la couronne de Jérusalem à Frédéric, roi de Sicile; le prince était alors à Avignon, à la cour du Pape, qui venait de l'investir de la couronne de Naples. De là, Arnaud poussa jusqu'à Palerme et visita le frère de son souverain. Frédéric lui raconta qu'il avait depuis cinq ans, de fréquentes visions où sa mère défunte lui apparaissait voilée et disant : « Je te donne ma bénédiction, afin que tu l’appliques à : « servir de toutes tes forces la cause de la vérité. » Le roi de Sicile avoua qu'il avait des doutes sur la vérité de l'Évangile pour trois raisons : d’abord, à cause de la mauvaise conduite de la plupart des clercs séculiers, surtout des évêques et abbés, qui n'avaient aucune des vertus recommandées par l'Évangile : en second lieu, à cause de la mauvaise qualité des réguliers, principalement de leurs supérieurs qui, au lieu de faire avancer la vérité, comme
c'est leur devoir, sont remplis de malice et vindicatifs ; la troisième raison était la négligence du Saint-Siège qui, au lieu de charger ses légats, en divers pays, d'étudier la situation religieuse et de favoriser l'Évangile, s’occupaient d’affaires temporelles.
Ces appréciations se rapprochent beaucoup de celles que nous avons trouvées dans les mémoires des deux évèques français cités plus haut! et du manifeste de Frédéric IT (de Souabe).
La réponse d’Arnauld nous donne une idée de ses vues élevées sur le rôle social et moral du christianisme : « Cette « vision de votre mère, dit-il au roi de Sicile, et cette « pensée de travailler à l'avancement de la vérité, vous « sont réellement inspirées par le Ciel et, ce qui me « prouve que c'est bien Dieu qui a touché votre esprit, « c'est le désir ardent de servir la vérité qui s’est em- « paré de vous. Toutes les grâces nécessaires vous « seront données, si vous rendez un culte à la vérité, « par exemple, si vous tenez votre rang, suivant les « règles de l'Évangile qui est la vérité éternelle et con- « duit à l'éternel salut. Or, voici la première règle de « l'Évangile, d’après saint Matthieu, c'est que chacun, « dans son état et sa fonction, adore Dieu et le serve, « non pas selon les doctrines et constitutions humaines, « mais suivant les préceptes et la doctrine de Dieu. J’ai « déjà informé votre frère en ces termes :
« L'office propre qui vous est confié par Dieu, ainsi « qu'à tous les princes et prélats, est d'observer la Jus- « tice et de la rendre à tous. Si vous voulez la rendre « suivant le précepte évangélique, il faut avant tout vous « appliquer aux affaires et doléances des pauvres, et « ensuite à celles des riches. Trois motifs doivent vous « pousser à accomplir ce devoir. D'abord, l’efficace des « témoignages d'après lesquels vous serez jugé, c'est-à-