P. Diez, Die Troubadours, p
giens de premier ordre, tels que Guillaume d'Occam et Jean de Jandun, maintinrent contre Jean XXII le principe de la pauvreté absolue ; ils ne songèrent d'ailleurs pas à faire schisme.
Mais d’autres, moins modérés et peut-être plus logiques, n’hésitèrent pas à rompre le lien, qui unissait encore l'ordre franciscain à Rome, pour sauvegarder le principe capital du fondateur. Les Fraticelles ou Frères de la vie pauvre ou Spiriluales viri se séparèrent de l'Ordre et s'établirent dans la marche d’Ancône et dans les monts Abruzzes. Se fondant sur les Commentaires, de Pierre d'Olive, sur l’Apocalypse, ils enseignèrent que l'Église de Rome corrompue a perdu tout pouvoir spirituel et que les Papes n'ont été réellement les vicaires de Jésus-Christ que tant qu'ils ont imité sa pauvreté. Ils furent dénoncés et poursuivis par Boniface VIII (1296).
Parmi ces Franciscains schismatiques, il y en eut de plus hardis encore, qui n'hésitèrent pas à lutter contre le Saint-Siège, pour défendre l'Évangile éternel. Tels furent Gérard Segarelli et Fra Dolcino, chef de la Secte dite des Apôtres.
Le premier, né à Parme (1280), entra jeune dans l'Ordre de Saint-François et fut bientôt imbu des doctrines de l’Introductorius in Evangelium æternum. 1 précha dès lors le retour à la simplicité des mœurs et du culte apostolique, l'abolition des ornements d’or et d’argent dans les églises.
Signalé comme hérétique à l’évèque de Parme, il fut arrêté, interrogé, mais bientôt relâché, de peur de provoquer une émeute chez le peuple qui laimait. Il alla quelque temps prêcher dans d’autres provinces (1294). Revenu dans sa ville natale, il fut de nouveau dénoncé à l’Inquisition et jeté en prison. Soumis à un interrogatoire, il s’en tira par des réponses équivoques. Arrêté une troisième fois par l’Inquisition de Parme, il fut déclaré relaps et livré au bras séculier. On sait ce que signifiait cet
euphémisme atroce. IL monta sur le bûcher, sans vouloir se rétracter (18 juillet 1300). Il laissait de nombreux disciples : entre autres Fra Dolcino, Bernard Délicieux et Pedro de Lugo, Espagnol.
: Fra Dolcino était Le fils d’un prêtre marié et s'établit aux environs de Domo d'Ossola. Ayant adopté les principes de Segarelli, 1l les propagea par la parole en Lombardie et Vénétie. Ayant convert à Trente une nonne belle et riche, il l’épousa et tous deux prèchèrent en Dalmatie. Dolcino revint dans le Milanais vers la fin de 1300 et, par son éloquence et sa connaissance approfondie des Saintes Écritures, y recruta beaucoup d’adeptes, même dans les hautes classes, à la secte des Apôtres. Mais, combattu par le clergé, 1l dut se réfugier avec plusieurs centaines de disciples des deux sexes aux sources de la Sésia, au pied du Mont-Rose. Ils y vivaient tranquille-
ment, sous la protection du comte de Blandrata, seigneur . gibelin, faisant de temps à autre des excursions dans les
villages de la plaine et brisant les croix et les statues, qui décoraient les églises. Les curés, indignés, demandèrent main forte à l’évèque de Verceil et aux syndics de Novare, qui organisèerent une croisade contre les sectaires.
Les croisés catholiques furent d’abord battus; plusieurs de leurs soldats furent même gagnés aux idées de Dolcino et grossirent sa troupe, dans les vallées de Sesia et Sessero, où il s'était fortifié. Retranché sur le mont Zebello, le chef de la secte des Apôtres repoussa d’abord victorieusement les assauts des croisés, conduits par le dominicain anglais Trivet, élève d'Oxford. Mais, dans leurs arides montagnes, ils souffraient du froid et de la faim et inspiraient quelque sympathie aux Gibelins. C'est à cette situation que se rapportent les vers de Dante, dans la Divine Comédie :
1. Voir Enfer, chap. xxvin. S'il faut en croire les témoignages de ses
adversaires, Fra Dolcino aurait pratiqué la communauté des biens et des femmes.
Or dis à Fra Dolcino, toi qui sous peu
Verras peut-être le soleil, que
S'il ne veut pas me rejoindre ici bientôt,
Il se pourvoie de vivres, afin qu'une chute de neige Ne donne pas la victoire aux Novarais;
Car, autrement, il ne serait pas facile de le vaincre.
Enfin, après une résistance de trois années, après avoir livré plusieurs combats sanglants, les croisés catholiques vinrent à bout de leur résistance.
Plus de mille « apôtres » furent tués, les armes à la main, à ce point que les torrents furent rougis de leur sang. D'autres s’échappèrent et trouvèrent asile chez les Vaudois d’Angrogne. Cent cinquante furent découverts dans une caverne, parmi eux Fra Dolcino et sa compagne, et emmenés chargés de chaînes à Biella. I parait que Clément V, en apprenant à Avignon leur capture, en manifesta une joie féroce. L’évêque de Verceil réunit un Concile pour les juger ; condamnés comme hérétiques, ils furent livrés au bras séculier. Tous subirent le supplice du feu, le 1° juin 1307.
Les Apostoliques se propagèrent, malgré tout,en France et jusqu'en Espagne. Témoin ce Bernard Délicieux, immortalisé par le pinceau de Jean-Paul Laurens!. Venu à Avignon pour défendre quelques Fraticelles, il fut accusé d’avoir critiqué les procédés des inquisiteurs à l'égard des hérétiques. Éloquent, il avait, en mainte villes du Languedoc, Albi, Carcassonne, Toulouse, excité par ses discours le peuple à délivrer les victimes enfermées injustement et torturées dans les cachots des Dominicains. Et le fait est que plusieurs fois, la foule indignée s'était ruée sur les couvents de ces moines inquisiteurs, et après avoir délivré les prisonniers, avait pillé leurs maisons. Il aurait été jusqu'à dire que saint Pierre et saint Paul eux-mêmes s'ils revenaient au monde ne pourraient échapper aux poursuites des inquisiteurs.