‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 53 sur 92 · I. — LES ITALIENS. — PÉTRARQUE · texte numérisé non relu

I. — LES ITALIENS. — PÉTRARQUE

Au premier rang des partisans d’une réforme modérée de l'Église, il faut placer Pétrarque (1304-1374). On lui a contesté cette place, sous prétexte que sa vie privée fut peu édifiante pour un clerc et qu'il a joui de plusieurs bénéfices, à lui conférés par les Papes!. Cela, il est vrai, fut une inconséquence, de la part d’un censeur des abus de la Cour d'Avignon; mais cela n empêche pas qu'il n’ait eu quelque souci des maux de l’Église catholique et qu'il n'ait eu le courage d'en dénoncer les causes principales. A la suite d'Arnauld de Brescia, de Marsile de Padoue et de Dante Alighieri, notre poète les a signalées dans le cumul du pouvoir temporel et spirituel par les Papes, dans la vénalité des charges ecclésiastiques et il a préconisé, comme remède, l'abolition du pouvoir temporel et l'installation à Rome d'une république ou d’un empereur.

Le poète a applaudi, dans ses chants, la tentative de Cola di Rienzo de restaurer les antiques libertés de l’'Ttalie?. Il à même quitté sa Laure de Noves pour accourir à Rome et seconder les efforts du tribun; mais ce

1. Voir Encyclopédie des Sciences religieuses, de Fr. Lichtenberger (art. de P. Longo).

2. Voir Rime, IV° partie, canzone II, Spirlo gentil, et canzone IV, Ilalia mia benché. — Comp. E. Rodocanachi, Cola di Rienzo (Histoire de Rome de 1342 à 1354). Paris, 1888:

ne fut que pour assister à la chute de Rienzi et à la ruine de ses espérances patriotiques.

Pétrarque a touché à la question de la rénovation de l'Église dans ses épitres latines, dans ses sonnets italiens et dans son traité latin : « De ofio religiosorum. » Nous puiserons tour à tour à ces trois sources.

Tout un livre de sa correspondance est rempli de plaintes sur les abus de la Cour pontificale, et c'estsans doute pour ne pas compromettreles destinataires, qu'il avait, dans la copie, supprimé leur nom, d'où la rubrique de ce livre : Epistolæ sine titulo. On en jugera du reste par cet extrait de l’épitre XVI, adressée à un ami qui était allé visiter Avignon, la « Babylone française ». « Tous les biens se « perdent ici et le premier de tous: la liberté; bientôt « auront disparu à leur tour : la foi, l'espérance etla cha- « rité. Ici règne la cupidité et, pourva que l'argent soit « sauvé, on n’estime pas que rien soit perdu. Espoir « d’une vie future, résurrection des morts, venue de Jésus- « Christ pour juger les vivants et les morts, tout cela est « traité de fables! Par contre, on y taxe la vérité de dé- « mence, l’abstinence de grossièreté et la chasteté de « ridicule.

« Réjouis-toi, à Babylone, toi qui passes pour la mai- « tresse des vertus, réjouis-toi, ennemie des bons et amie « des méchants, toi, assise sur les rives du Rhône, pros- « tituée célèbre, dirai-je, ou infàme! Dira-t-on que je me « trompe, parce que sur ton front l'Évangéliste a lu ces « mots : « Babylone la grande » ,et que toi, tu es petite. Tu «es petite, en effet, si l'on regarde les murailles qui t'en- « serrent, mais par l'orgueil!, la cupidité, par tout ce qui est « vicieux, tu es grande. »

Pétrarque, dans ses sonnets, se lamente sur les malheurs de l'Italie, déchirée par des factions rivales, flagelle les vices et la cupidité des conducteurs de l'Église romaine

4. Allusion à la petite étendue d'Avignon, comparé à Rome. (Voir Epislolæ sine titulo.)

qui auraient dû donner à tous l'exemple des vertus apostoliques et signale la donation de Constantin, comme la cause originelle de toutes ces misères. Il faut lire entre autres les sonnets XIV (Fiamma del ciel), XV (L'avara Babilona) et XVI. Voici la traduction du dernier qui s'adresse à la Cour d'Avignon :

Source de douleur, asile de colère, École d'erreur, temple d'hérésie, [verse, Tu pris Rome, mais tu n'es plus qu’une Babylone perfide et per- Pour laquelle on gémit et soupire!

O boutique de fraude, prison affreuse,

Où le bien meurt et le mal se nourrit et se crée!

Enfer des vivants, un grand miracle se fera,

Si Christ à la fin ne se courrouce !

Fondée dans la chaste et humble pauvreté,

Tu lèves la tête contre tes fondateurs.

Prostituée effrontée, où as-tu placé ton espérance ?

Dans tes adultères, ou dans tes richesses, [pas ; Si grandes et mal acquises ? Aujourd'hui Constantin ne reviendra Mais puisse disparaitre le monde inique, qu'il avait soutenu !

Pétrarque ne s’est pas borné au rôle de censeur platonique des vices de la Cour d'Avignon, mais après avoir été nommé chanoine de l'Église de Pavie, il chercha dans la Bible le vrai remède aux maux de l'Église. Déjà, quelques années auparavant, la lecture des Confessions de saint Augustin avait réveillé sa conscience; une fois à Pavie, il prit à cœur ses devoirs de prêtre, il se mit à lire attentivement la Sainte Écriture, qui lui révéla dans la foi au Christ et dans la méditation des Évangiles le vrai moyen de la rénovation religieuse. C'est alors qu’il composa son livre « Des loisirs des religieux, dédié aux moines de la Grande-Chartreuse en souvenir d’une visite qu'il leur avait faite. Dans le premier livre, il loue les Chartreux d’avoir renoncé à toutes les vanités de ce monde,

Page 1