II. — SAINTE CATHERINE DE SIENNE
Vers le moment où déclinait le prestige de Pétrarque, compromis dans la défaite de Cola de Rienzi, se levait au ciel de l'Italie une nouvelle étoile, non plus un poète de génie, mais une simple fille d'artisans, qui par sa vertu vraiment immaculée, sa foi prophétique et sa divine charité, exerça un ascendant extraordinaire sur le peuple, les princes et sur les Papes eux-mêmes. J'ai nommé sainte Catherine de Sienne!. Comme saint François d'Assise,
1. Voir ses Lettres publiées par N. Tommaseo, Florence, 1860, 4 vol. in-12°; et un Dialogue de ses Rénélations mystiques, traduction de Cartier; Paris, 4855, 2 vol. in-12°. Comp. V. Hase; Calherina von Siena, ein Heiligenbild; Leipzig, 1864; Gebhart, Moines et Papes; Paris, 1885.
c'est par l'intuition de son cœur pur qu'elle retrouva l'Évangile, oublié et comme enfoui sous l'amas des pratiques, étouffé par la cupidité des clercs ou les passions des laïques. Comme lui, au milieu du tumulte et des cris de haine des partis qui déchiraient l'Italie, elle fit entendre des paroles de paix, d'amour et de pardon, échos fidèles du Sermon sur la Montagne. Comme lui, elle voulut également ramener l'Église à la pauvreté apostolique et ses appels à la Réforme sont, peut-on dire, le prélude des accents de J. Savonarole.
Si jamais une âme fut sainte et digne de contempler Dieu face à face, ce fut celle de la vierge de Sienne. Catherine Benincasa, issue d'une famille de vingt-quatre enfants, donna de bonne heure des preuves d’une ardente piété. Comme elle revenait un jour, avec son frère Étienne, de faire visite à une sœur mariée; elle aperçut dans les airs, planant au-dessus du clocher de l’église des Dominicains, le Christ, entouré de saint Pierre et de saint Paul, qui fit sur elle le signe de la croix. Ravie par cette vision, elle reste sur place; son frère qui avait continué son chemin lui demande ce qu’elle fait là? Elle ne l’entend pas ; il revient et l’entraîne par la main. «Ah! « s’écria-t-elle, si tu voyais ce que je vois, tu ne me trou- « blerais pas dans cette douce contemplation. » Elle avait six ans. Dès lors elle rechercha la solitude. À douze ans, comme sa mère l’exhortait à mettre un peu plus de soin à se parer, elle se coupa les cheveux tout ras et fit vœu de n'appartenir jamais qu'à un époux, Jésus fils de Marie. Malgré les objurgations deses parents, elle renonça à tous les plaisirs de son âge, et lors d’une grave maladie, obtint, malgré sa jeunesse, d'être admise dans le tiers-ordre de saint Dominique.
Elle se sentit, désormais, dans son véritable élément et entra, par la prière et la méditation, dans un commerce si familier avec Jésus-Christ, que ses visions se répétèrent fréquemment. Mais, chose remarquable, elle ne s'abima
pas dans un mysticisme inerte, et, au bout de quelques années, elle se sentit appelée par Jésus lui-même à un ministère actif. Elle débuta par ce qui est la vocation primordiale du chrétien, le soin des pauvres et des malades. On la vit, comme jadis saint Martin, partager ses vêtements avec des mendiants à demi nus ou, comme naguère François d'Assise, soigner à l'hôpital des patients, souffrant des affections les plus répugnantes. Pendant l'épidémie de 1374, qui décima la population de tant de villes italiennes, elle se prodigua auprès des malades, des mourants, essayant de sauver les âmes en les gagnant à la foi du Christ, quand elle ne pouvait guérir les corps, sans aucune peur de la mort, parce qu'à ses yeux elle n'était que la porte ouverte sur la vie éternelle.
Mais c'est surtout dans une circonstance tragique que cette sainte fille, qui n'avait pas trente ans, montra ce que la charité peut donner de vertu héroïque à un sexe faible et exténué par les jeûnes. Un jeune noble Pérugin, Nicolas Tuldo, avait été compromis pour ses attaques contre le gouvernement Siennois; arrêté par ses adversaires, il fut condamné à mort. La vendetta politique fut sans pitié pour son âge. Cependant, le prisonnier ne faisait que murmurer et se livrait à des accès de révolte, en pensant à la mort. Sainte Catherine alla le visiter, lui parla de Jésus, la grande victime de l'injustice humaine, le calma et l’amena à se résigner à son triste Sort.
Tuldo, de son côté, lui fit promettre de l'accompagner à l’'échafaud. « Si tu restes près de moi, lui dit-il, je mourrai content. » Elle tint parole.
Le jour venu, au moment où l’on sonnait la cloche qui annonçait les exécutions capitaies, sainte Catherine se rendit au lieu du supplice. « Je l’attendis, écrivit-elle « plus tard à son confesseur, en priant constamment et en « présence de Marie et de Catherine, la vierge et martyre. « Avant qu'il arrivât, je me mis à genoux et posai le cou
« sur le billot, mais sans penser à moi-même. Je fis cette « prière : « O Vierge Marie! fais-lui la grâce de remplir « son âme de lumière et de paix au moment de la mort! » « Elle me l’accorda et mon âme débordait tellement de la «joie d'avoir été exaucée, que je ne vis pas la multitude « qui m'entourait.
. « Alors, Tuldo s’approcha, comme un agneau et, m'aper- « cevant, il se mit à sourire et désira que je fisse sur lui le « signe de la croix. Comme je le faisais, je lui dis : En « avant pour la noce, mon bien-aimé frère, car bientôt « tu seras dans la vie éternelle ! » Sur ce, il s’agenouilla « avec une grande douceur, je lui dégageai le cou et me « baissant vers lui, le fis souvenir du sang de l'Agneau. Sa « bouche ne laissa échapper queces mots : Jésus, Catherine, « je veux! Et je reçus sa tête dans mes mains,tandis que « la Divine bonté fermait ses yeux. »
Elle ajoute que, peu après, Jésus crucifié lui apparut, aussi clairement que le soleil en plein jour, et lui annonça qu'il avait reçu l’âme de Tuldo, par la plaie béante de son côté, non pas pour une œuvre quelconque, mais par pure gràce et miséricorde !. Lorsqu'on a vu une exécution capitale et qu’on a senti l'horreur qui s'empare du cœur le plus bronzé, à la vue de cette tête humaine qui saute et du sang qui jaillit, en éclaboussant tout, on peut mesurer la force d'âme que possédait sainte Catherine, pour avoir assisté son pénitent au supplice, sans défaillir.
Mais ces services de charité n'étaient qu’un prélude au rôle, qu'elle devait jouer sur un plus grand théâtre : celui d’arbitre de la paix, messagère de la Réforme, conseillère du Pape. Patriote comme Pétrarque, elle était désolée de voir l'Italie déchirée par les factions et usant, dans des guerres intestines, les forces qu’elle aurait pu si bien employer contre l'étranger ou contre les Turcs menaçants. Aussi, prècha-t-elle la paix à Sienne et à Florence,