N. de Clamengis, Epislolæ, Epist. CXIII
« ainsi, pour avoir la rémission des péchés, se battre. Alors « il entrait en scène, disait la messe et préchait avec un « tel effet qu'on venait l'ouir de vingt lieues à la ronde. »
D’autres fois, après le sermon, des bandes de pénitents, le torse nu, formaient une procession et marchaïent en se frappant jusqu’au sang. Ces flagellants n'étaient pas nouveaux, on les avait vus paraitre pour la première fois en Italie à la suite de la grande peste de 1350, et leur intention était d’apaiser le courroux céleste, auquel on attribuait le fléau. Ils attestaient chez le peuple une grande méfiance à l'égard des moyens de salut offerts par le clergé (confession, indulgences) et un besoin profond de réelle expiation. Aussi Ferrier crut-il d'abord pouvoir les autoriser; mais, comme il s'était glissé dans quelques compagnies de Flagellants allemands des tendances hérétiques, cette pratique devint suspecte aux chefs de l'Église, qui l'interdit. C’est dans ce sens que Gerson, qui avait en haute estime le caractère et le talent de Vincent Ferrier lui écrivit : :« Beau- « coup, mon cher et éminent docteur, m'ont parlé de tes « sermons et surtout de cette secte des Flagellants, dont « il est constant qu'elle a été réprouvée maintes fois et en « divers lieux. Tu ne l’encourages pas, comme l’attestent « tes amis, mais tu ne l’as pas assez résolument désap- « prouvée. »
Est-ce que Ferrier se sentit froissé par cette observation du chancelier français ? ou bien eut-il d’autres raisons de s'abstenir? Quoi qu'il en soit, il est très douteux qu'il ait assisté au Concile de Constance et il est certam qu'il n'était pas aimé des clercs séculiers, en général, pour lesquels sa vie austère était un reproche.
Il n’était pourtant certes pas hérétique, à telles enseignes qu'il entreprit de ramener à l’orthodoxie les Vaudois des vallées de la Luzerne, de l’Argentière et de Val Pute. La lettre qu’il adressa, après sa campagne, à Jean de
4. Voir Chronique d'Eslienne de Médicis, bourgeois du Puy, 1869.
Puynoix, général de son Ordre, est très curieuse : « Per- « sonne n’avait prèché ces montagnards, si ce n’est des «& Vaudois qui venaient d’Apulie (Pouille) deux fois par an. « Combien grande est la faute des prélats qui, par leur « charge, devraient prècher l'Évangile à ces peuples, et « qui préfèrent s'amuser dans les grandes villes! Cepen- « dant, les âmes que Jésus-Christ voulut sauver par sa « mort périssent faute de prédicateur. Il n'y a personne « pour rompre le pain à ces enfants. Quant à cet évêque « des hérétiques, que j'ai rencontré dans la vallée de « Loforio, à notre entretien, aux écoles de Vaudois que « j'ai trouvées dans la vallée d'Angrogne et à leur distinc- « tion, quant aux Cathares du Val-du-Pont, je n’en dis rien « que le nom, mais qu’en toutes choses Dieu soit bémif! »
Cette lettre naïve nous découvre le secret de la popularité de Vincent Ferrier : à l’'ascendant de son caractère irréprochable, il joignait une prédication, nourrie de l'Évangile et qui donnait satisfaction à des besoins de consolation ou de pardon, trop négligés par les séculiers. Le dominicain espagnol termina sa carrière en Bretagne et mourut à Vannes (1415), presque canonisé de son vivant par la voix du peuple.
Son frère Boniface Ferrier(morten1#17)n’était pas moins imbu de la Sainte Écriture, source de toute piété vivante, mais moins heureux que celle de Vincent, son œuvre n'échappa point aux censures de l'Inquisition espagnole?. Étant prieur de la Chartreuse de Portacæli, à Valence, il avait traduit la Bible en catalan. Soixante ans après, un riche Espagnol de Cordoue, Alphonso Fernandes, ayant entendu louer cette version, la fit reviser par Jacques Borelli, inquisiteur et, assisté de deux marchands allemands, la fit imprimer et la répandit (1478). Mais, en dépit de ces garanties d’orthodoxie, telle était la méfiance,
1. Lettre de V. Ferrier au général Puynoix, 14 décembre 1413.
2. Voir N. Antonio, Bibliolhe:a hispana velus. Ed. Bayen, t. Il, p.214, note 1.
qu'éveillaient les versions de la Sainte Écriture en langue vulgaire, que peu après, le grand Inquisiteur d'Espagne donna l’ordre de la détruire. Tous les exemplaires furent saisis et livrés aux flammes. Quatre feuilles seulement échappèrent à l’auto-da-fé’ et furent retrouvées en 1645 dans la bibliothèque de Porta-Cœli. Nous verrons plus tard le rôle, que Boniface Ferrier joua au concile de Pise, comme adversaire de Pierre d’Aiïlly.
Si les chefs de l'Église catholique romaine ont longtemps redouté les traductions modernes, ils ont, par contre, souvent témoigné leur intérèt pour le texte de la Vulgate, comme on l’a vu plus haut à propos des revisions de la Vulgate en France. Le nom de Ximénès est attaché à l'édition de la première Bible polyglotte, publiée à Alcala de Henarès (1522).
Ce moine Franciscain qui, suivant l'expression de Rosseuw Saint-Hilaire, « fut roi d'Espagne pendant vingt mois et resta moine au pouvoir », était le type accompli du religieux Castillan, austère, sobre, sévère à lui-même, mais fier, fanatique, féroce pour les non-catholiques. On sait comment il laissa aux Maures musulmans le choix entre le baptème ou l'exil; il brüla toute la littérature arabe alors florissante, ne faisant grâce qu'aux livres de médecine. Promu à l’archevêché de Tolède, Ximénès conserva dans ce poste de primat d'Espagne la simplicité de la vie monastique; mais il usa de son autorité pour ramener les ordres religieux, à commencer par le sien, à l'observation stricte de leurs règles, relever l'instruction du clergé et encourager la prédication populaire. Il employa les revenus de sa charge à fonder des maisons d'éducation pour jeunes filles pauvres et des hôpitaux. 3ref, sans toucher au dogme catholique, il opéra beaucoup de réformes dans l'Église espagnole. Bien plus, le cardinal Ximénès a contribué au progrès de la Réforme religieuse, par la fondation d’une université et l'édition de la polyglotte d’Alcala.
Il y avait, avant lui, une école supérieure à Alcala de Henares (Complutum)et trois chaires, dotées par son prédécesseur, l'archevêque Carillo. Mais c’est Ximénès, qui, en y faisant élever des bâtiments somptueux, en créant de nouvelles chaires, entre autres pour l’hébreu, le grec, le latin et en rédigeant les statuts!, fut le vrai fondateur de l’université (1490-1508). Dès lors Alcala fut, pendant tout le xvi° siècle, un foyer intense pour la culture de l'humanité et des libres recherches. C'est là que se formèrent les premiers prédicateurs de la Réforme en Espagne, les martyrs de Séville et de Vailadolid.
La composition de la Bible polyglotte ne fut pas moins utile à la cause du progrès des études théologiques. Le but qu'il visa, comme il l’a dit lui-même, était de faire refleurir l'étude des Saintes Écritures, à peu près éteinte au sein de la chrétienté. A cette fin, il avait fait acheter à prix d'or les plus anciens manuscrits hébreux, grecs et latins. Il chargea huit savants, trois Juifs convertis, un Grec réfugié, Demetrios Dukas de Crète, et quatre Espagnols de les collationner et préparer pour l’impression?. Le Nouveau Testament, commencé en 1514, ne fut terminé qu'en 1517. Quand un de ses secrétaires lui apporta le dernier volume {10 juillet), Ximénès rendit grâce à Dieu et dit à ceux qui l’entouraient : « Il n’est pas d'œuvre « dont j'aie à me féliciter davantage, car elle fait jaillir « les sources sacrées de notre religion, à une époque qui « en à particulièrement besoin. Là on viendra puiser une « théologie plus pure, que n’est celle qui provient des ruis- « seaux et canaux dérivés. »
La préoccupation d'Érasme, en publiant son Nouveau Testament (1517). celle de Luther et de Calvin, en préconisant le recours aux textes originaux de la Bible, con-
1. Les statuts d’Alcala en quatre-vingt-deux articles furent calqués sur ceux de la Sorbonne.
2. L'ordre adopté pour l'Ancien Testament est : texte hébreu, Vulgate, Septante.
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corde avec la pensée qui a présidé à la composition de la polyglotte d’Alcala. Et la preuve que c'était bien là le dessein du cardinal, c'est qu'un de ses collaborateurs les plus intimes, Antonio de Lebrija (1444-1527), dans ses Annotations sur cinquante textes des Écritures Saintes (1576) recommande formellement la lecture des livres saints et déclare qu’ « il faut ramener à la source du christianisme les théologiens égarés dans les disputes sans fin. » Antonio de Lebrija (Nebrissensis) est à la renaissance des études bibliques en Espagne, ce que Laurent Valla fut à ces mêmes études en Italie, un précurseur d'Érasme, le prince des humanistes.