‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 63 sur 92 · I. — LE SONGE DU VERGIER · texte numérisé non relu

I. — LE SONGE DU VERGIER

Avant d'en venir aux deux disciples de Pierre d’Aïlly, qui ont travaillé, avec et après lui, à la réforme des abus de l'Église, il faut nous arrêter à un traité sur la matière, qui a pour titre « Le Songe du Vergier » et qui eut alors un grand retentissement. Cetouvrage, publié d’abord en latin à Paris (1376) fut bientôt traduit en français et courut dans toutes les mains. Adolphe Franck en a, un des premiers, signalé l'importance pour l’objet qui nous occupe!; il a démontré péremptoirement qu'il ne saurait, comme on l'avait dit avant lui, avoir été composé par Philippe de Maizières, secrétaire du roi Charles V, qui, dans sa retraite au couvent des Célestins (de Paris) avait déjà publié le «Songe du vieil Pélerin ». Mais l'attribution soit à Raoul de Presles, en faveur duquel M. Franck inclinait, soit à Charles Louvers, n’a pas davantage été prouvée ?, Pour moi, il me semble évident que l’auteur du Songe du Vergier a fait des emprunts au Mialoqus inter militem et clericum de dignilate papali et regia de G. d'Occam, au Defensor pacis de Marsile de Padoue et qu'il a eu connaissance de la conférence tenue à Vincennes (1329) sur le même sujet, entre Pierre de Cugnières, conseiller du

1. Voir Réformaleurs et publicisles au moyen âge. Paris, 1863, p. 201.

2. Voir dans {Intermédiaire des chercheurs, etc. (vol. V et VI) la controverse entre MM. Eliot Hodgkin et Léopold Marcel sur la question de l’auteur. : Comparer une étude de M. Jouga, dans la Bibliothèque de l'école des Haules-Eludes, vol. 110.

Roï, Pierre Roger, archevêque de Sens, et Bertrand, évêque d’Autun. Dans le prologue, l’auteur met en scène deux femmes, symboles del'Église et de la France, qui viennent demander justice au roi Charles V, siégeant sur son trône. Ensuite, paraissent un chevalier et un clerc, qui engagent la discussion sur les droits réciproques du roi et du pape.

On devine que c’est dans la bouche du Chevalier que l’auteur met ses opinions.

L'ouvrage se divise en deux parties : dans la première qui est la plus originale, le chevalier établit que le pouvoir civil, dans l'espèce, la royauté française est indépendante et du Souverain Pontife et de l'Empereur. L'Église n'a pas le droit de posséder et les biens qu'elle possède dans le royaume sont, comme ceux des séculiers, sujets aux taxes. Le Pape et les autres évêques, au lieu de jouer le rôle de seigneurs temporels, devraient se contenter d’être les médecins des âmes, ce qui est leur office propre, et ils ne devraient pas être astreints au célibat.

Venant à parler de la guerre, il déclare qu'une seule est légitime, celle qui a pour objet la défense du pays. Le Pape lui-même n'a pas le droit de déclarer la guerre dans l'intérêt de la religion et, en conséquence, il blâme les Croisades. À propos des infidèles, le chevalier fait preuve d'une tolérance remarquable pour l'époque :

« Nul mescréant, dit-il, ne doibt estre contraint, ni par « guerre ny aultrement pour venir à la foy catholique et « semble que contre les mescréants, qui nous guerroient, « seulement nous deussions faire la guerre -et non contre « les autres qui veulent estre en paix!. » Et il cite à l'appui des paroles de l’apôtre saint Paul.

Un peu plus loin, une discussion s'engage sur la ques-

1. Nos citations sont empruntées à la traduction française du temps, qui est dans le tome I, p. 158, 2° vol. (du Traité des droits de l'Eglise ygallicane).

tion des Juifs. Le clerc leur reproche de prêter de l’argent à intérêt, signale l'usure comme une calamité, et exhorte le roy de France à dépouiller les Juifs, « qui ont été faicts serfs par la mort de Jésus-Christ et par sa benoîte passion. »

Le Chevalier, tout en passant condamnation sur le prêt à intérêt, repousse comme injuste le projet de spoliation et de bannissement des Juifs. En effet, dit-il, on doit leur appliquer la maxime de l'Évangile : « Ne fais pas à autruy ce que tu ne voudrais pas qu'on te fit. » Quand les Juifs ne font de mal à personne, on n'a pas le droit de leur en faire. Is sont en quelque sorte les « archivistes du christianisme », puisqu'ils gardent intacte l’Écriture Sainte et conservent les preuves de l’accomplissement des prophéties. Il invoque l'autorité de saint Jérôme, annonçant qu'un jour viendra où les Juifs seront éclairés par la grâce. Dans cet espoir, les princes, au lieu de les opprimer, devraient les défendre contre la haine de la multitude. Il ne faut sévir contre eux que lorsqu'ils l’ont mérité par un crime.

La deuxième partie est consacrée à la critique de l'organisation de l'Église catholique. Le Chevalier oppose au Pape et autres prélats, qui revendiquent la domination temporelle, l'exemple de Jésus-Christ qui a dit de lui-même : «Le Fils de l'homme est venu non pas pour être servi, mais pour servir. » Lui-même ét ses apôtres observèrent les lois de leur pays et payèrent l'impôt. Ils restèrent pauvres et la richesse est mcompatible avec la perfertion apostolique. Le Christ fut débonnaire et plein‘de miséricorde ; bien que plusieurs de ses disciples aient erré dans la foi, il ne les châtia point. Donc le Pape et les évêques, ses vicaires sur la terre, doivent suivre l'exemple de la bonté divine, « qui fait luire « son soleil sur les méchants comme sur les bons ».

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