II. — GERSON
D'Aïlly, Gerson et Clamengis avaient, sans doute, lu les traités d'Occam et de Marsile de Padoue et le « Songe du Vergier » car, avec plus de réserve vis-à-vis du Pape, comme il sied à des ecclésiastiques, ils maintinrent les mêmes principes qu'eux sur l'indépendance du pouvoir civil.
Nous avons déjà rencontré Gerson, chancelier de l’université de Paris, aux côtés de Pierre d’Aïlly et de Gilles Deschamps dans les négociations pour la solution du schisme d'Occident. Comme son maitre et ami, il observa une attitude conciliante.
Personne plus que lui ne déplora les maux du schisme et il adressa au Pape d'Avignon des appels pressants pour qu'il sacrifiât son intérêt propre au bien de l'Église ; mais il réprouva la solution radicale posée par la majorité de l'université de Paris, la soustraction de l'Église gallicane à l’obédience et l'emploi de la force des armes, auquel inclinait le gouvernement de Charles VI. Son programme est nettement exposé dans sa Protestatio super statum Ecclesiæ (1398 à 1402)!.
Il veut, dit-il, procéder à l'union de l'Église, en qualité de fils de cette Église, non en s'appuyant sur sa propre prudence, mais suivant l'avis du roi et du royaume et les délibérations du Concile général de cette obédience. Tandis que certains voudraient incriminer le pape Benoit d’hérésie et de schisme, il déclare que ce moyen ne lui parait ni nécessaire, ni expédient et ne ferait qu'accroitre le Schisme. Vers la même époque (1°* avril 1400) ïi} adressait de 3ruges à l’évêque de Cambrai deux lettres, où il réclamait des évêques qu’ils s’occupassent de la prédication, au lieu de tolérer dans le sanctuaire des pratiques superstitieuses qui rappelaient les rites idolâtres du paganisme ;
A. Gersonii Opera, Ed. Dupin, t. 1, p. 450. Comp. Schwab, Johann Gerson, Wurzbourg, 1858.
et des étudiants en théologie, qu'ils renonçassent à la discussion de doctrines inutiles pour méditer sur la Bible. Gerson se révèle donc, dès ses premiers écrits, comme un ardent ami et de l’union et de la réforme.
Aussi, c'est avec un cri d'allégresse qu'il salua la nouvelle de la convocation du premier Concile général à Pise. Il publia à cette occasion son traité de l'Unité de l'Église (29 février 1409).
« Cette unité, y dit-il, demeure toujours auprès du « Christ son époux, car il est le chef de l’Église, et c’est « en lui que nous sommes un, d’après l’Apôtre (Ephés., « ch. v, v. 23). Quoi qu'elle n'ait pas de Vicaire, pendant « qu’il est mort physiquement ou civilement, alors l'Église, « de droit naturel et divin, peut se réunir en un Concile « général qui la représente, afin dé se procurer un Vicaire « sûr et certain, et cela, non seulement par l'autorité des « Cardinaux, mais encore par celle d’un prince chrétien « quelconque. Il n’est pas nécessaire, pour procurer cette « unité au moyen d'un Vicaire de Jésus-Christ, d'observer « les délais et formes de la procédure ordinaire; mais il « y a dans le Concile général une autorité judiciaire suf- « fisante pour trancher ces questions. »
Gerson assista, avec Pierre d'Aïlly, au concile de Pise et prit part aux votes qui déposèrent les deux Papes rivaux et nommèrent Philarète {de Candie) sous le titre d'Alexandre V. Dans le discours qu'il adressa à ce dernier (19 juin 1409) pour le complimenter, il Fexhortait à réconcilier les Grecs avec l'Église latine, à rétablir chez les prélats, la discipline et le zèle pour le devoir, enfin à combattre l'ignorance et le libertinage du bas clergé.
Le nouvel élu promit solennellement de s'occuper de la réforme « en nommant des hommes honnêtes et lettrés « de tous pays, pour y collaborer avec les cardinaux » (1* juillet}; mais vingt-six jours après, il ajournait le Concile à trois ans. Le résultat le plus clair de cette première assemblée était que l'Église avait trois têtes au lieu
d’une. Benoit XIII, l’ancien Pape d'Avignon, était toujours soutenu par les rois d'Aragon et d'Écosse; et la plus grande partie de l'Allemagne tenait pour Grégoire XII. L’anarchie était à son comble.
C'est alors que Gerson publia (1410) son De Auferibilitate Papæ ab Ecclesia, où il démontrait, par des arguments très forts, que l'Église, en certains cas, a le droit de déposer un Pape. Le véritable époux de l’Église, son vrai chef, Jésus-Christ, ne peut jamais lui être enlevé; il a pour vicaire le Pape, mais seulement tant que ce dernier se montre digne de lui et imitateur du Maitre. Il peut se présenter tel cas, où la paix et le salut de l'Église sont menacés par lui. Alors, il peut être déposé, bon gré malgré, par sentence Judiciaire du Concile général, qui représente et agit au nom du Christ. Donc le Concile de Pise a eu le droit de déposer les deux Papes récalcitrants et qui, par leur antagonisme, déchiraient l'Église. Les cardinaux ne paraissaient pas mieux disposés que les Papes à entrer dans les vues si sages de d’Aïlly et de Gerson, car, à la mort d'Alexandre V (mai 1400), ils firent, pour lui donner un successeur, le pire choix du monde, en élisant Balthazard Cossa, sous le titre de Jean XXII. Le nouveau Pape était un ancien corsaire, notoirement mal famé à Bologne et qu'on croyait capable de tous les crimes.
Il parut alors un assez grand nombre de traités sur le Concile, où se reflète, avec des nuances, l’état d'esprit des partisans sérieux de la Réforme. Deux d’entre eux, quoique pseudépigraphes, méritent d'être signalés ici, parce qu'ils offrent des rapports étroits avec les idées de nos réformistes français.
Le premier, qui a pour titre. « De difficultate reformandeæ Ecclesiæ per concilium generale », a été longtemps attribué à Pierre d’Aïlly, mais ne cadre guère avec ses idées. L'auteur doute de l’efficace du Concile général,