‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 74 sur 92 · I. — LES VAUDOIS · texte numérisé non relu

I. — LES VAUDOIS

On a déjà mentionné dans la période précédente les versions du Nouveau Testament, faites par les Vaudois en dialecte lorrain et provençal et leurs plus anciens traités en prose, imités des Pères : le Glosa Pater, le Cantica, le Vergier de consolacion. Cette littérature vaudoise, en langue romane, s’épanouit dans la seconde moitié du xiv* siècle etfleurit en poèmes au xv° siècle. C'est l’époque où les Vaudois, venant à se multiplier, les évèques s’en inquietent et commencent à les persécuter jusqu’au sang. Aussi remarque-t-on dans lestraités de cette période, bien qu'il soient encore très imprégnés d'idées catholiques, un blâme de plus en plus sévère contre les prêtres, qui négligent le devoir de la prédication, et la plainte aiguë contre des persécuteurs, qui n’ont rien à leur reprocher qu'une vie plus apostolique que la leur. A cet égard, la comparaison entre le sermon vaudois sur la Parabole du Semeur et celui qui commence par ces mots « Alcun volon ligar la parola de Dio? » permet de mesurer le progrès dans l'éloignement des églises vaudoises d'avec l’église romaine. Le premier est l’œuvre d’un prêtre catholique, qui loue la parole de Dieu « comme étant le salut des « àmes des pauvres et la consolation des affligés » et qui d’ailleurs célèbre l’Eucharistie sous une seule espèce; l'au-

1. Conservé dans des man:scrits de Cambridge et de Dublin. 2. Manuscrit de Cambridge, A.

teur du second se plaint de ce que la lumière de cette parole divine ait été mise sous Le boisseau et revendique, à défaut du clergé qui reste muet, la liberté de prècher l'Évangile. Il est sans doute du milieu du xv° siècle?.

Les prêtres et les curés, dit-il, font périr le peuple « par la faim et la soif d'entendre la parole de Dieu... « Non seulement aujourd’hui ils ne veulent ni écouter, « ni recevoir la parole de Dieu, mais au contraire, ils « font des ordonnances etdes lois, afin d'empêcher qu’elle « ne soitlibrement publiée. Le pays de Sodome obtiendra « plus facilement qu'eux le pardon... »

Et, un peu plus loin, l’auteur revendique le principe du sacerdoce universel : « Il faut prècher librement l'Évan- « gile, car il est manifeste qu'il vient de Dieu. Dans les « temps anciens, tous pouvaient prècher. Ainsi Edad et « Médad, sur lesquels reposait l'Esprit du Seigneur « préchèrent licitement sans qu'on recourüt à Moïse. « (Nombres, XI. 26 à 30). Pour la même raison, les humbles « (disciples) du Christ, sur qui repose l'esprit du Sei- « gneur, purent prêcher licitement au peuple la parole de « Dieu, sans qu'on recourût au Pape ou à l’évêque. Plût à « Dieu que les prélats eussent encore l'esprit de Moïse ! « Ils ne cloraient pas la bouche de ceux qui chantent en « ton honneur, à Seigneur! »

Ces dernières lignes ne révèlent-elles pas une foi ardente, qui éprouve le besoin de s'épancher par la prédication et par des cantiques ? C’est, en effet, ce qui se produisit au xv° siècle, sous le coup des violentes persécutions qu'ils eurent à subir. Alors les Vaudois, de simples traducteurs ou imitateurs qu'ils avaient d'abord été, devinrent poètes et, reprenant la tradition de ces « 7ongleurs », dont l’un en chantant la Cantilène de saint Alexis avait provoqué la vocation de Pierre Valdo, et des troubadours, qui dans leurs sirventes avaient flétri les

4. Voir Ed. Montet, Histoire littéraire des Vaudois. Paris, 1888, p. 136.

excès de l'Église romaine, ils composèrent ces poèmes, qui ont pour titres : « {a Nobla leyczon, la Barca, le Novel confort, lo Despreczi del Mont, l’Avangeli de h quatre semens. »

Le premier poème, qui est l’un des plus beaux, n’est pas du x1r° siècle, comme une fraude pieuse, commise par un maladroit admirateur des Vaudois, l'avait fait croire longtemps, mais vraisemblablement des environs de l’année 1400. L'auteur anonyme évoque les histoires saintes, entre autres les récits de la passion de Jésus- Christ, pour consoler et réconforter les Vaudois opprimés. La censure du clergé catholique y est plus amère; bien qu’il observe encore la pratique des sacrements administrés par les prêtres, il en attribue l’efficace à Dieu seul. Il faut se confesser au curé, y enseigne-t-on, mais c’est de Dieu seul que vient la véritable absolution :

J'ose dire, car cela se trouve être vrai,

Que tous les papes, qui furent depuis Silvestre jusqu'à celui-ci, Et tous les cardinaux évêques et abbés,

Tous ceux-là ensemble n’ont pas assez de pouvoir

Pour pardonner un seul péché mortel!

Dieu seul pardonne, ce qu’un autre ne saurait faire !!

Un peu avant, l'auteur avait dépeint le confesseur barguignant avec un mourant sur le prix de l’absolution :

Le prêtre lui a demandé s'il a quelque péché à avouer? Deux ou trois mots répond et bientôt a expédié!

Bien lui dit le prêtre, qu'il ne peut être absous

S'il ne rend tout à autrui et ne répare ses torts.

Mais, quand il ouit ceci, il se mit fort à penser 2.

À ce tableau satirique des Papes vendant les indulgences ou des prêtres marchandant le pardon des péchés, le poète oppose le « barbe » au ministre vaudois, suivant l'exemple des apôtres.

1. Voir Nobla Leyczon, édit. Montet. Paris, v. 408-408. 2. Ibidem, v. 384-404.

Tee

Mais, après les Apôtres, vécurent quelques docteurs, Lesquels montraient la voie du Christ notre Sauveur. Or il s’en trouve encore au temps présent,

Lesquels sont manifestes à fort peu de gens.

La vie de Jésus-Christ très fort voudraient montrer, Mais tant sont pourchassés qu’à peine le peuvent faire, Tant sont les faux chrétiens aveuglés par l'erreur,

Et, beaucoup plus que d’autres, les soi-disant pasteurs, Puisqu'ils persécutent à mort ceux qui sontles meilleurs ! En quoi ils font connaître qu'ils ne sont vrais pasteurs, Car ils n'aiment brebis, sinon pour leur toison.

Or l'Écriture dit, et nous le pouvons voir,

Que s’il en est un bon, qui aime et craigne Christ, Quine veuille maudire, ni jurer, ni mentir,

Ni commettre adultère, ni occire, ni voler

Ni prendre la vengeance dessus ses ennemis,

On dit qu'il est Vaudois et digne de punir!!

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