‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 78 sur 92 · IT. — LES ITALIENS · texte numérisé non relu

IT. — LES ITALIENS

Là nous rencontrons tout d’abord un humaniste, dont Lebrija, certes, a connu les écrits, car il venait de mourir à Rome (1465) au moment où le jeune Espagnol arrivait à Bologne : Lorenzo Valla!. Né en 1407 à Rome, fils de parents originaires de Plaisance, Valla se voua de bonne heure à l'étude de la philosophie et de la littérature latine. Disciple et ami du savant Byzantin, Bessarion, dont il a dit avec raison « qu'il avait été le plus latin des Grecs et le plus grec des Latins », il fut en relation avec les premiers maîtres de l’héllénisme en Italie. De 1431 à 1433, on le trouve enseignant tour à tour à Pavie, à Milan, à Gênes, à Florence et à Ferrare. Son premier ouvrage : EÉlegantiarum latinr sermonis libri VI? lui valut une prébende de chanoine à Saint-Jean de Latran. Ayant rencontré, au cours de ses études de droit canon, la fameuse pièce, dite Donation de Constantin au pape Sylvestre, n'eut pas de peine à enreconnaitre la fausseté, mais garda prudemmentsadécouverte secrète. Il était, quelques années après, à Gaëte, à la Cour d’Alphonse V, roi d'Aragon et de Naples depuis 1434, qui avait entendu vanter les talents de notre humaniste pendant sa captivité à Milan (1435-1436). Lorsque le prince eut reconquis son royaume sur les partisans des Anjou, il appela Valla à l’université de Naples, où il enseigna dix ans (1438-1448). C’est dans cette ville qu’il eut une controverse avec un Franciscain, fra Antonio Bitonte, qui enseignait à ses pémitents que chacun des articles du Credo avait pour auteur un

4. Voir J. Vahlen, Lorenzo Valla, 2° édition. Berlin, 1870. 2. L. Vallæ Opera, Bâle, 1543, in-fol. Comp. L. Vallæ Opuscula tria, Ed, Vahlen, Vienne, 1869, grand in-8°, chez Carl Geroid.

des douze Apôtres. Il fut cité de ce chef devant le tribunal de l’Inquisition à Rome et sommé de rétracter ses objections. Valla s'y rendit, mais là, le roi de Naples, pour le sauver de l'accusation d’hérésie, ayant divulgué sa thèse sur la pseudo-donation de Constantin, comme étant le vrai mobile du procès, Valla, encore plus menacé, s’enfuit à Naples. C’est de là qu'il adressa au pape Eugène VI son Apologie (1444), où il ne soutint pas seulement la thèse incriminée, mais contesta les mérites supérieurs du monachisme.

Depuis 1450, Valla fit à Rome des cours publics de rhétorique et, cinq ans après, reçut le titre de « secrétaire apostolique » de Calixte IIT. I fut aussi en grande faveur auprès de Nicolas V, un pape aux idées larges, ami du Cardinal Bessarion, qui avait donné l’ordre de faire une version des saintes Écritures en latin!. L. Valla contribua, par ses traductions latines d'Hérodote, d'Ésope, de Thucydide, à la renaissance des lettres en Italie; mais ses dernières années furent troublées par des polémiques, dans lesquelles il se laissa entrainer par son humeur agressive, contre Panormita, Le Pogge, etc. Il mourut à Rome en 1457 et fut enseveli à Saint-Jean-de-Latran.

Outre son livre sur la langue latine, Valla a composé des ouvrages dans lesquels il fait preuve d'un sens critique et de vues religieuses très supérieures à ses contemporains et qui en font un précurseur de la théologie moderne. Dans son Apologie, ci-dessus nommée, il a détruit la légende de l’origine apostolique du Credo : « J'aurais, « dit-il, de très grandes obligations à celui qui m'ensei- « gnerait quand, où, et à la mémoire de qui a été transmisle € Credo?» — On répond : «Il a été transmis par quelques « écrivains de petite condition et plébéiens, quine s'appuient « sur aucune autorité des anciens, sauf Gratien, lequel

1. Ce pape avait chargé l'humaniste Gianozzo Manetti de traduire

l'Ancien et le Nouveau Testament en latin classique (voir Vahlen, ouvr. cité, p. 43).

invoque celle d’Isidore. Or, je vous le demande : Isidore dit-il que le Credo a été composé article par article? Nullement. Alors, que dit Gratien ? N’a-t-il pas pour auteur les Apôtres? N'en est-il pas ainsi? « Or Isidore, son maître, ne le dit pas. Donc le texte de Gratien a été falsifié ! Voici, en effet, ce qu'on lit dans Isidore: Au concile de Nicée, le second après les Apôtres, trois cent dix-huit pères transmirent le symbole de la foi, auquel le Concile de Constantinople ajouta quelque chose. » Par contre, 1l est écrit dans Gratien: «Au concile de Nicée, après les apôtres, fut ransmis le second symbole. Je vous le demande, très saint Juge, lequel des deux a falsifié les paroles des Pères? Laurent Valla ouses accusateurs? »

Après avoir ruiné la légende, il démontra que le Credo été composé au fur et à mesure par les Conciles.

Il ne montra pas moins de sagacité, dans sa critique de

la pseudo-donation de Constantin!. Il ne craignit pas de dire, en plein xv° siècle, que le pouvoir temporel était la source de tous les maux de l'Italie. « Qu'est-il besoin de

dire davantage dans une question aussi évidente? Je soutiens, non seulement que Constantin n’a pas fait de sigrandes donations, non seulement que le Souverain Pontife n’a pas pu établir de prescription sur ces choses, mais encore, quand même l'un et l’autre auraient eu lieu, que l’un et l’autre droit eût été aboli par les crimes des possesseurs; en effet, nous voyons que c'est de cette source qu'ont découlé la ruine et la désolation de l'Italie entière. Est-ce que nous pouvons soutenir la légalité de la suprématie du pouvoir pontifical, nous qui voyons qu’il a été l’auteur de tant de crimes, de tant de maux du genre humain? C’est pourquoi je m'écrie : (appuyé sur Dieu, je ne crains pas les hommes) que personne de ceux qui de mon temps ont occupé le Souverain

1, De falso credita et ementita Constanini donatione declamatus, ad

Papam, composée en 1440, mais publiée seulement en 1443.

« Pontificat n’a été soit un fidèle, soit un prudent dispen- « sateur. Loin d’avoir distribué le pain de vie à la famille « de Dieu, le Pape lui-même porte la guerre aux peuples « et sème la discorde entre les princes. »

On voit que L. Valla continuait, en les accentuant, les réclamations d’Arnauld de Brescia, de Dante, de Pétrarque et de Cola di Rienzo, contre les suites désastreuses, que le cumul des deux pouvoirs temporel et spirituel avait pour le bien de l'Italie et de l'Église.

Mais, où il s’est montré tout à fait initiateur, c'est dans ses Annotations sur le Nouveau Testament, composées en 1454. Valla, le premier avant Antonio de LebriJa, Érasme et Vivès, collationna le texte de la Vulgate avec plusieurs manuscrits grecs du Nouveau Testament. Il fit, à ce sujet, des observations sans intérêt au point de vue théologique, mais qui ont de la valeur pour la critique du texte et la philologie. En plusieurs passages il a corrigé les contre-sens du premier traducteur latin (l'auteur de la Vetus Iiala et non pas saint Jérôme, pour lequel il professait grande estime). Il a signalé les divergences qu’il y a entre les trois récits de la conversion de saint Paul et percé à jour la légende de saint Denys l'Aréopagite. Ces notes exégétiques ont exercé une influence décisive sur G. Budé (Commentaire sur les Pandectes) et sur Érasme. C’est ce dernier qui, tout en s'efforçant, dans sa dédicace à Christophe Fischer, protonotaire apostolique, de laver Valla de sa teinte d’hérésie, prit sur lui de faire imprimer et éditer ses Annotations (Paris, 1505).

En somme, nous souscrivons au jugement de J. Vahlen sur Valla : « Le but qu'il a poursuivi, dit-il, avec un « inlassable courage, à travers cent combats, c'est d’af- « franchir la science du joug de la tradition scolastique « et de l'autorité infaillible, à une époque où tout le « monde s’inclinait devant ces deux puissances, et, par là, « d'assurer le libre développement de la critique scien- « tifique ». Ainsi, son rôle n’a pas été celui d'un simple

fondateur de la philologie moderne, mais il a droit à une place parmi les précurseurs de Mélanchthon et de Calvin.

Avec Laurent Valla, nous étions sur le chemin qui, par l'exégèse scientifique des Saintes Écritures conduisait à la correction de plusieurs erreurs et légendes de l’Église romaine. J. Savonarole nous ramène vers P. d’Aïlly, saint Vincent Ferrier et Gerson, c’est-à-dire sur le terrain de la saine mystique et de la réforme morale de la chrétienté.

Pendant que les derniers échos du Concile gréco-latin s'éteignaient à Florence, au bruit de la prise de Constantinople par les Turcs, naissait à Ferrare (21 septembre 1452), un enfant dont l'éloquence devait l’emporter sur celle d'un Bernardin de Sienne et égaler celle d'un Vincent Ferrier et qui allait poser hardiment, en face du Pape, la question de la Réforme morale et sociale de l'Italie.

Girolamo, né à Ferrare, était le troisième fils de Nicolas Savonarole et d'Hélène Buonacorsi!. Son père était d'intelligence médiocre; sa mère, issue d’une famille noble de Mantoue, était une femme de caractère et d’une piété aussi vive qu'éclairée. Ce fut surtout son grand-père paternel, Michel, habile médecin des ducs de Ferrare, qui s'occupa de sa première éducation, lui enseignant les éléments des sciences naturelles, car il avait l’ambition de le voir un jour lui succéder dans l’art de guérir.

Malheureusement pour lui, il perdit son grand-père à l'âge de quinze ans, et son père, prenant la haute main dans son éducation, le tourna vers l'étude de la scolastique, en lui faisant lire une version des Commentaires arabes d'Aristote et les œuvres de Thomas d'Aquin. Il suivit alors quelque temps les cours de l'Athenæum de Florence (1468); mais ses lectures favorites étaient dès lors : la Bible, Virgile et Dante, qui lui firent entrevoir un

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