Voir Sermo renovalionis (13 janv
Il était inévitable que ces réformes soulevassent beaucoup d'opposition, car la passion des plaisirs rend égoïste et finit par étouffer le sentiment du bien public. Les mécontents se groupèrent autour des partisans de Pierre de Médicis et s’adressèrent au Pape, afin qu'il Les débarrassât de ce censeur incommode. Ils trouverent en fra Maria de Gennazaro, le prédicateur favori des Médicis et qui était jaloux des succès du prieur de Saint-Marc, un délateur intéressé et empressé. IL dénonça Savonarole à la cour de Rome, comme étant le meneur du parti démocratique et un instrument du diable.
Le souverain pontife était alors Alexandre VI (Borgia), un des hommes les plus décriés de son temps. L'’austérité seule de Savonarole était pour ce Borgia un reproche vivant. Le Pape invita, par une lettre doucement perfide, le prieur de Saint-Marc à venir s’entretenir avec lui de ses prophéties (25 juillet 1495). Ses amis l'ayant averti du piège qu'on lui tendait, Savonarole répondit quelques semaines après, en s'excusant de ne pas se rendre à Rome à cause de sa santé et des périls de mort qu'il y courrait.
Après cet incident, sans se laisser détourner de son but
par les menaces ou par les promesses, le nouveau Jean-
Baptiste reprit sa campagne oratoire contre les désordres moraux de la haute société florentine. Il s’en prit d’abord aux laïques riches qui, comme Acka», cachaient les objets de luxe interdits.
« Suspendez les bals! leur dit-il, saspendez les jeux de « hasard. Fermez les tavernes! Je te dis, d Florence, « que ce temps est celui des pleurs, et non des fêtes! »
Ensuite, il prit à partie le clergé, tant régulier que séculier à qui il reprocha de négliger leurs devoirs : « Au- « jourd’hui, l'Église est désolée, à cause de la corruption « de ses chefs et du manque de bons prédicateurs. Le < vrai prêcheur devrait donner sa vie pour le salut de « son peuple; mais, où se trouvent maintenant de tels « hommes? Je vous le déclare, tant que les choses iront
« ainsi, l'Église marchera de plus en plus à sa ruine, « l'Italie n'aura point de repos. Je vous l'ai déjà ait, Ô « clercs, c'est vous qui êtes la cause de cette tempête ! « Je vous ai déjà prêché quatre choses : la crainte de Dieu, « lunion, le dévouement au bien public, la réforme du « gouvernement, mais vous ne m'avez point écouté ! » C’est là que se trouve le célèbre dialogue avec lui-même, où il prévoitsamort violente : « Eh bien !d moine, se demande- « t-il, quelle récompense désires-tu? ».. Réponse : «Je dé- « sire le martyre. Je serais heureux de le subir, je l’implore « chaque jour, à Seigneur! par amour pour cette ville. » I y a là un cri du cœur, qui rappelle celui de saint Paul, écrivant aux Romains (chap. 1x, v. 31): «Je voudrais étre analhème à cause de Jésus-Christ, pour mes frères en Israël, qui sont mes parents selon la chair ! » Cependant, Pierre de Médicis ne pouvait se consoler d'avoir perdu le pouvoir à Florence; il prépara, de concert avec ses partisans qui étaient restés dans la ville, et à l’aide des Orsini et des Sforza, une expédition armée pour renverser le parti populaire. Savonarole averti remonta en chaire et prononça coup sur Coup trois discours, par lesquels il appelait tousles bons citoyens aux armes pour la défense de la liberté de la République. Les « Piggnont » etles Arrabiati S'armèrent aussitôt, et leur attitude fut si énergique que les bandes de condottiere se dispersèrent (octobre). Alexandre VI fut déçu par l'échec de cette tentative du fils de Laurent de Médicis, dont il favorisait la politique; il lança un quatrième bref, interdisant la prédication au prieur de Saint-Marc. Mais tel était le prestige dont celui-ci jouissait alors, que le Conseil des Dix à Florence obtint à prix d’argent la révocation du bref. Alors le Pape recourut aux séductions et fit offrir à Savonarole le chapeau de cardinal, à condition qu'il cessât de dénoncer les abus de l'Église et d'intervenir dans la politique de Florence.
Savonarole avait l'âme trop fière pour sacrifier la cause :
RÉFORMATEURS RADICAUX 21h
de la liberté à une dignité, si haute qu'elle fût; il déclina l'honneur du chapeau rouge et remonta en chaire, pour prècher le carème de 1496. Il commença (17 février) par faire son examen de conscience publiquement et déclara que, sous le rapport de la foi, il trouvait sa vie pure. « Si « j'ai, dit-il, prèché en public quelque chose d’hérétique, « je me rétracterai et suis prêt à obéir, car l'Église ca- « tholique, én matière de dogme, est infaillible. Mais, si « le Pape ou mes supérieurs me commandent quelque « chose de contraire à l'Évangile ou aux statuts de mon « ordre, je ne suis pas tenu d'obéir et j'ai le droit de dire « au Pape: « Tu n'es plus pasteur, tu n’es plus l'Église « romaine. » Ensuite, il adressa aux jeunes gens un chaleureux appel, pour la réforme des mœurs et, en faisant allusion à l'offre du chapeau de cardinal, il termina par ces paroles qui trahissaient le pressentiment de sa fin tragique : « Ce qu'il me faut c'est un chapeau de sang. » Dans les sermons suivants, Savonarole censurait la vanité de l’hypocrisie des pratiques du culte, qui n’amé- Borent pas les mœurs. Il montrait, en un style populaire, les dévots assiégeant les églises, pendant les trois derniers jours de la Semaine Sainte, en quête d’absolution et d’indulgence, et après Pàâques, redevenant pires qu'auparavant. Après quoi, il reprit son rôle de Jérémie, annonçant les châtiments qui menaçaient Rome, Florence et l'Italie, si elles ne changeaient pas de conduite :
« O Italie, s'écriait-il, tu souffres d'une grave maladie. « O Rome, tu souffres, d’une grave maladie, maladie qui «sera mortelle. Tu as perdu lasanté, en abandonnant Dieu : « ta maladie, c’est le péché, ce sont les tribulations qu'il « entraine... Si tu veux guérir, laisse-là ta nourriture habï- « tuelle laisse-là ton orgueil, ta luxure, ta cupidité, sinon « j'abaisserailes princes (d'Italie) etje terrasserai l’orgueil 1. Voyez le Sermon du deuxième dimanche de carême (condamné par
le Pape); il manque dans les éditions catholiques des sermons de Savonarole. Nous le reproduisons en Appendice.
« de Rome. L’ennemi s'emparera des lieux saints et les « profanera. On a transformé les sanctuaires en bouges « de courtisanes : eh bien! moi j'en ferai des écuries et. « des porcheries. Une écurie déplaît moins à Dieu qu'un « Jupanar. »
Savonarole se tut pendant un mois après le carême et puis monta en chaire en mai 1496, prêcha à l’Ascension et à la Pentecôte, sur des textes du livre de Ruth et de Michée le prophète. Il recommandait la simplicité de la vie chrétienne! et, nouveau Démosthènes, soutenait le courage des citoyens et les enflammait pour la défense de la patrie contre la ligue des princes, qui avait appelé à la rescousse l’empereur Maximilien. Florence, qui souffrit pendant cette crise une disette terrible, fut délivrée de ce grand péril (août).
Cependant Alexandre VI, toujours inquiet des progrès de la démocratie florentine, essayait de fermer la bouche à l’éloquent prêcheur. Le Pape lança coup sur coup deux brefs : par le premier, il réunissait la Congrégation des Dominicains de Toscane à la province de Rome, et par là anéantissait le pouvoir du prieur de Saint-Marc de Florence sur ses confrères toscans. Dans un ‘autre, il dénonçait Fra Girolamo comme un dément, qui voulait faire croire au peuple qu'il avait des « entretiens avec Dieu », il lui interdisait toute prédication et lui ordonnait. de se rendre auprès du vicaire de la Congrégation des Dominicains de Lombardie, qui lui dirait ce qu’il devait faire, le tout sous peine d’excommunication latæ sententiæ.
Le prieur de Saint-Marc, en réponse à ce bref, composa son Apologie de la Congrégation de Saint-Marc, où il exposait les inconvénients de la réunion de Saint- Marc à la province de Rome et se fondait sur l'opposition de deux cent cinquante religieux, pour combattre ce projet. Puis il se remit à prêcher (26 novembre), pour
1. Voir Sermons sur Ruth el Michée, prononcés, les jours de fête en 1496. Florence, 1497; Venise, 1514-1539-1543.
féliciter Florence d’avoir échappé à de si grands dangers, exhorter les citoyens à mener une vie pure et à ne pas sa crifier leur liberté aux promesses flatteuses d'un tyran, car, disait-il, « la liberté ne saurait se vendre pour tout l'or du monde » !
Les élections municipales se firent, en 1497, sous son influence; François Valori, un démocrate, fut élu gonfalonier de justice et favorisa les réformes que réclamait le prieur de Saint-Marc. Il éprouva une grande résistance. Alors celui-ci, comme quarante ans plus tard le réformateur de Genève, se laissa entrainer trop loin, il réclama le concours des domestiques et même des enfants !, pour épier les maîtres qui transgresseraient les règles de la discipline et pour perquisitionner à domicile les articles de luxe et de vanité. Quand il eut rassemblé une grarde quantité de bijoux, parures, tableaux et jeux, Savonarole les fit mettre en tas sur le place de la Seigneurie et, le 7 février, on y mit le feu, en grande pompe. Ce fut le premier bruciamento della vanita fait par les Piagnoni.
Ensuite Savonarole prècha le carème, empruntant ses textes au prophète Ezéchiel, IT traita, dans ses sermons, plusieurs questions importantes, entre autres celle de la possession, par l'Église, de biens temporels. Il déclara que sans doute elle en avait le droit, mais que la pauvreté était bien plus convenable à la vie religieuse. Sur ses conseils, les Dominicains de Saint-Mare acheterent la bibliothèque des Médicis, qui fut vendue pour payer les dettes de la République. C'est grâce à cette mesure que ce dépôt de la Laurentienne, si riche en précieux manuscrits, fut
conservé intégralement à Florence*. Le 4 mai, Savona-