‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 82 sur 92 · Voir Burkhardt, Cullur der Renaissance, Il, p · texte numérisé non relu

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2. Cette bibliothèque, logée aujourd'hui dans des bâtiments construits par Michel Ange, renferme des manuscrits de la plus grande valeur, entre autres les &«Annalia Conventus Sancli-Marci de Florentia, Prædicalorum Ordinis ». C'est dans ces Annales, aux années 1495 à 1498, que se trouve l'écho vibrant des paroles et de l’action réformatrice de Savanarole. (Voir à l'Appendice.)

role, malgré les efforts de ses adversaires, prêcha à Sainte- Marie des Fleurs un admirable sermon sur la puissance de la foi. Son discours fut plusieurs fois interrompu par les huées des Compagnacci, le parti des libertins, qui étaient les alliés secrets des Médicis. Quelques jours après, un nouveau bref du Pape signalait le prieur de Saint-Marc comme suspect d’hérésie (13 mai). Enfin, le 22 juin 1497, Alexandre VI, exaspéré par la résistance de ce moine éloquent, lança contre lui l’excommunication.

Le gouvernement de Florence prit énergiquement la défense de Savonarole et chargea son ambassadeur à Rome de négocier avec les cardinaux. Or telle était alors la vénalité de la Curie, que le cardinal de Sienne offrit de faire révoquer la sentence du Pape moyennant 5.000 écus.

Cependant, le prieur de Saint-Marc animé de l'esprit évangélique, saisit l’occasion de l’assassinat du duc de Candie, fils de Borgia, par son propre frère, pour adresser au Pape une lettre de condoléances (1° juillet). Alexandre VI, dit-on, en fut touché et songea à désarmer, mais ce bon mouvement n'eut pas de suite. Trois mois plus tard, après une épidémie de peste, qui sévit à Florence et pendant laquelle il montra un dévouement admirable, Savonarole écrivit de nouveau au Pape une lettre pleine de soumission (13 octobre). Mais en vain, il ne put le fléchir.

C'est vers cette époque qu'il publia son « Triomphe de la Croix », où il s'efforçait, par le moyen de la raison de faire retrouver, dans les doctrines et les sacrements de l'Église visible, l'Église invisible et son chef suprème Jésus-Christ.

A Noël, le prieur excommunié célébra, coup sur coup, trois messes solennelles, donna la communion à tous ses religieux et à de nombreux laïques et promit de remonter dans la chaire de la cathédrale, l’année suivante. Puis, le dimanche 11 février 1498, Savonarole, fort de l'appui de la

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Seigneurie, reprit ses prédications, malgré la défense de l’archevèque de Florence et commença par s'excuser de prècher, tout excommunié qu'il fût.

« O Seigneur, s'écrie-t-il dans son premier sermon, vous m'avez lancé sur une mer orageuse, je ne puis, ni ne veux retourner en arrière. Faites-moi seulement la gràce de ne rien dire qui soit contraire à la Sainte Écriture et à l’Église.

« Parlons maintenant de l'excommunication. Sachez donc que Dieu gouverne le monde par des causes secondes : les bons princes, les ecclésiastiques ne sont que les instruments dans la mai de Dieu pour gouverner le peuple. Quand le Seigneur se retire d'eux, ils sont à l’état de fer brisé. — Mais, diras-tu, comment savoir si des prélats sont fidèles ou non à leur mandat? — Vois, si leurs ordres sont ou non d'accord avec la vertu et la charité. S'ils ne le sont pas, tu n'es pas tenu de leur obéir. L

« Oril est évident que ceux qui, par de faux rapports, t'ont fait excommunier, ont voulu détruire la pureté des mœurs et le bon gouvernement ; en effet, dès que l’excommunication a été lancée, les tavernes et autres lieux de débauche se sont remplis. C’est pourquoi je te dis, si nous sommes maudits sur la terre, nous serons bénis dans le ciel. Mais quelques-uns craignent que cette excommunication, quoique nulle devant Dieu, ne soit valable devant l'Église. Quant à moi, il me suffit de n'être pas condamné par le Christ!. »

Quelques jours après (15 février), il prononcait à

. Saint-Marc unnouveau sermon. Après avoir fulminé contre les vices des prêtres qui, même à Rome, se moquent du Christ et des saints et vendent tout jusqu'aux sacrements, il s’écria : «Croyez-vous que Jésus-Christ veuille supporter

plus longtemps une pareille corruption dans son Eglise ?

4. Voyez ses Sermons sur l'Exode et quelques psaumes, Florence,

4498, 1'° semaine.

« Malheur, malheur à l'Italie et à Rome. Venez, à prêtres, « voyons s’il est possible de réveiller en vous l’amour de « Dieu. — Mais, mon père, direz-vous, nous serons jetés « en prison, persécutés, mis à mort. — Qu'ils se con- « duisent en bourreaux, tant qu'il leur plaira! Ils ne m'ar- « racheront pas du cœur Jésus-Christ; je saurai bien « mourir pour mon Dieu! »

Le dernier jour du carême, Savonarole dit la messe et distribua l’eucharistie à une grande multitude et, à l'instar des prophètes, il prit le ciel à témoin de ses révélations. Il tint le saint sacrement élevé et ayant recommandé à ses auditeurs de dire mentalement une prière convenue, il « pria lui-même : « O Seigneur! si je n'agis pas avec une « entière sincérité, si mes paroles ne viennent pas de toi, « lance ta foudre sur moi en ce moment! » Et, en priant, ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire, comme si vraiment il eût été transfiguré par la lumière d'En-Haut! »

L'après-midi eut lieu le second et solennel auto-da-fé d'objets de luxe ; mais ce qui était mauvais signe, plusieurs Piagnoni furent hués ou maltraités par le peuple.

Le Pape furieux lança uñ nouveau bref (16 février) pour lui défendre de prêcher, et, se conformant à cet ordre, les chanoines du Dôme lui interdirent la chaire. Cette interdiction ne fit qu'augmenter le nombre de ses auditeurs de Saint-Marc ; il fut obligé de prècher le samedi soir pour les femmes.

C’est pendant ce dernier carême, en mars 1498, qu'il traita deux questions intéressantes : celle de l’infaillibilité du Pape et celle du Concile. Voici son opinion sur la première.

« En tant que Pape, le souverain pontife ne peut se « tromper, parce que alors sa fonction même le préserve « de l'erreur; mais, quand il se trompe, il n’est plus Pape «et, s'il commande une chose injuste, il est permis de lui « désobéir. — Mais, diras-tu, le Pape est Dieu sur terre et « vicaire de Jésus-Christ. — C'est vrai, néanmoins Dieu

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et le Christ commandent qu'on aime son propre frère et qu'on fasse le bien, et, sile Pape commande le contraire, tu dois lui désobéir. Le Pape peut se tromper; et il cite l’exemple de Boniface VIII qui voulait, à tort, détruire l'Ordre des prêcheurs. Ce qui a corrompu l'Église, c’est le pouvoir temporel; car, quand elle était pauvre, elle était sainte. »

Sur le Concile, il n’est pas moins libéral : « Sais-tu Florence, ce que c’est qu'un concile? La mémoire des hommes n’en à pas gardé le souvenir!.— Mais, dit-on, il est impossible d’en réunir. — Tu as peut-être raison ; mais j'ignore si le concile a pour toi le même sens que pour moi. Tenir un concile c’est rassembler l'Église, c’est-à-dire tous les bons abbés, prélats et séculiers. À proprement parler, l'Église est là seulement où se trouve la grâce du Saint-Esprit. Et, où cette grâce réside-t-elle aujourd’hui? Peut-être seulement chez quelques hommes pieux et oubliés. À cause de cela tu pourras dire qu’on ne peut réunir un concile. À « Or un concile a pour mission de susciter des réformateurs, qui rétablissent la justice et qui déposent les évêques simoniaques ou schismatiques ? Qu'y a-t-il donc à faire? Il faut prier le Seigneur pour qu'on parvienne à réunir un concile, afin d'aider ceux qui veulent faire le bien et combattre les méchants?, »

Cependant, les élections à la Seigneurie, de mars et

avril 1497, avaient amené au pouvoir une majorité d'hommes antidémocrates, dont quelques-uns étaient des ennemis mortels du prieur de Saint-Mare. Néanmoins, le Conseil des Dix, après avoir pris l'avis d’une assemblée générale des gonfaloniers des corporations, était encore assez bien disposé en sa faveur. Dans une lettre du 4 mars, adressée au Pape Alexandre VI, après avoir fait

1. 1 s’y était pourtant tenu, en 1452, un célèbre concile pour la réu-

nion de l'Église grecque et de l'Eglise latine.

2, VIII sermon.

l'apologie de la doctrine, de la vie et même des prophéties de Savonarole, les magistrats de Florence terminaient par ces fières paroles :

« Nous ne pouvons obéir aux ordres de Votre Sainteté, « non seulement parce que nous commettrions une injus- « tice envers un homme, qui a bien mérité de la Patrie; « mais encore parce que la faveur, que Fra Savonarole à « conquise par son intégrité, est telle que, si nous Le fai- « sions, nous provoquerions un soulèvement populaire. »

Alexandre VI, après avoir lu ces lettres, fut très irrité : « Je ne suis pas mal informé, car j'ai lu les sermons de « votre Frère... Il ose dire que le Pape est un morceau « de fer brisé et que ceux qui considèrent l’excommu- « nication comme valable sont hérétiques... Je ne le « condamne pas pour ses bonnes œuvres. Mais nous vou- « lons qu’il vienne ici nous demander pardon de son « arrogance et rébellion et nous l’absoudrons volontiers, « dès qu’il se sera humilié à nos pieds. »

. Voilà bien l'attitude de l'Église romaine envers tout homme de foi indépendante : « Soumettez-vous d’abord, ditelle, et, après, nous verrons si vous avez raison. » L’intelligence, la conscience même sont sacrifiées à l'autorité.

Le Pape, en terminant, exigea qu’on fit taire ce moine, sans quoi il mettrait Florence en interdit. Une lettre. très digne, que Savonarole lui adressa le 13 mars ne lui fit pas changer d'avis : «Très saint Père, écrivait le prieur « de Saint-Marc, j'ai toujours cru que mon devoir de bon « chrétien était de sauvegarder la foi et de réformer les « mœurs. J’espérais que Votre Sainteté me prêterait se- « cours; mais elle s’est unie à mes ennemis. Ne pouvant « plus espérer en Votre Sainteté, je dois m'adresser à « Celui qui choisit ce qu'il y a de plus faible sur terre « pour confondre la force, l'orgueil des hommes pervers. « Il m'accordera son appui pour soutenir cette œuvre, à « cause de laquelle je souffre. Pour moi, je ne cherche « pas la gloire terrestre, j'attends et désire la mort. Que

« Votre Sainteté pense à son salut, sans tarder davantage. »

La Seigneurie de Florence, effrayée des menaces du Pape, fit défendre au prieur de remonter en chaire. Savonarole, néanmoins, put encore prêcher une dernière fois pour prendre congé du peuple, qu'il aimait tant, c'était le 18 mars 1498, le dernier dimanche du carème.

Après avoir posé ce principe qu'en toute circonstance difficile, il faut remonter de cause seconde en cause seconde à la première, il l’applique à son cas personnel. « Dans l’Église, dit-il, le fidèle doit s'adresser d’abord à « son curé ou à sonconfesseur, puis, à défaut de ceux-ci, « à l’évêque ou au Pape. Enfin, quand l'autorité ecclé- « siastique tout entière est corrompue, il faut s'adresser « au Christ, qui est la cause première et dire : « Tu es « mon confesseur, mon évêque et mon Pape. »

« Veille sur ton Église, qui tombe en ruines etcommence « à te venger ! » — «Mais, dira-t-on, tu affaiblis l'autorité « ecclésiastique. — Non! je me suis toujours soumis et me « soumets encore aux corrections de l'Église romaine, « seulement je ne veux pas subir un pouvoir infernal. Or « tout pouvoir, qui combat contre le bien, ne vient pas « de Dieu, mais du diable! »

Conformément à ce principe, qui est au fond le même que celui de Jean Huss, de Luther et de tous les réformateurs, Savonarole composa des lettres, destinées aux rois de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Hongrie et à l'Empereur d'Allemagne (fin mars). Il y déclarait le Pape Alexandre VI déchu du Saint-Siège, à cause de sa simonie et, rappelant la règle posée au Concile de Constance, sur la périodicité des Conciles généraux, et la récente décision de la Sorbonne (7 janvier 1497), il invita ces princes à convoquer au plus tôt, « dans un lieu convenable et libre, un Concile pour la réforme de l'Eglise dans son chef et ses membres ». La lettre destinée à Charles VIIT fut interceptée par les espions de Ludovic le More et transmise à Alexandre VI, qu'elle exaspéra.

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