‹ Les précurseurs de la réforme et de la liberté de conscience dans les pays latins du XIIe au XVe siècleChapitre 83 sur 92 · MATE · texte numérisé non relu

MATE

D'autre part, le crédit du prieur de Saint-Marc avait beaucoup baissé à Florence auprès d'une population, plus

passionnée pour les plaisirs et les intrigues politiques

qu'animée de sérieuses convictionsreligieuses. Ses adversaires les Arrabiati et les Compagnaccirelevaient la tête. Ils lui tendirent un piège, en suscitant une querelle entre Fra Francesco di Puglia, franciscain, et Fra Domenico, dominicain, ami de Savonarole. Le premier, ravivant une des pires pratiques du moyen âge, l'épreuve judiciaire, provoqua l’ami de Savonarole à subir, avec lui, l'épreuve du feu. De son côté, Francesco di Puglha chercha à y entrainer Savonarole lui-même. Les Florentins, avides de spectacles excitants, prirent parti pour le projet. On désigna Fra Domenico, comme champion de Savonarole et fra Rondinell, comme celui,de la partie adverse. Le 7 avril, le bûcher était dressé sur la place de la Seigneurie, à Florence; les deux champions étaient prêts à l’affronter. Cependant, la Seigneurie, hésitant, trainait en longueur; les Franciscains, craignant pour leur frère, s’efforçaient de faire entrer le Dominicain, le premier, entre les flammes. Pendant qu'on temporisait, un orage éclata, suivi d'une pluie diluvienne, qui dispersa les spectateurs et mouilla tellement le bois que l'épreuve ne put avoir lieu.

Le peuple déçu, au lieu de voir dans cet incident le

doigt de Dieu blâämant une telle épreuve, sans doute excité par les partisans des Médicis, rejeta la faute sur le prieur de Saint-Marc (8-9 avril). Le lendemain, une émeute, soulevée par les Compagnacci, marcha.à l'assaut du couvent de Saint-Marc; les moines, assistés de plusieurs citoyens amis, se défendirent vigoureusement aux cris de « Vive Jésus-Christ, roi de Florence !

Mais Savonarole, s'inspirant mieux de l'esprit de son maitre, résolut de sacrifier sa vie, pour éviter une plus grande effusion de sang. Revèêtu de la chape et portant le crucifix, il dit à ses amis : « Laissez-moi aller, car c’est

à cause de moi que cette tempête s’est élevée. » En vain ses amis voulurent prolonger la résistance : un traître, Fra Sacromero de Malatesta, ayant indiqué une porte dérobée, le couvent fut envahi. Savonarole, accompagné de son fidèle Fra Domenico, se livra aux huissiers de la Seigneurie, qui promirent de ne-pas attenter à la vie des religieux. Le gonfalonier fit enfermer Savonarole et Fra Domenico dans des prisons séparées. Le 10 avril, commença le procès du prieur devant un tribunal, composé de dix-neuf juges, dont deux chanoines désignés par le Pape. Comme on lui demandait s'il persistait à soutenir que ses paroles venaient de Dieu, il répondit : « Oui, je le crois. » Du 11 au 19, on le mit à la question, allant jusqu’à lui faire subir l’estrapade ou les charbons ardents, au point qu'il en eut le délire pendant plusieurs heures. L'interrogatoire porta sur trois points : ses prophéties, son rôle politique et la réforme de l'Église. Sur le premier, il eut quelques hésitations et finit par dire : « Laïissez-là mes visions! Si elles viennent de Dieu, vous en aurez la preuve manifeste, si, au contraire, elles viennent de l’homme, elles resteront sans effet. Peu importe à l'État que je sois ou non un prophète. » Quant à La politique, il nia avoir eu aucune ambition, ni exercé aucun pouvoir. « Je n'ai donné que des conseils au peuple, dit-il, dans l'intérêt public. » Mais, sur le troisième point, 1l fut inébranlable : les maux de l’Église rendaient des réformes nécessaires, urgentes, et 1l appela de tous ses vœux la réunion d'un Concile général, pour opérer ces réformes. Cependant, le pauvre martyr, durant quelques jours de répit. qu'on lui laissa dans sa prison de l’Alberghettino, ne pensait qu'à fortifier son âme contre la suprème épreuve, par la méditation des choses divines. Il écrivit alors son Commentaire sur le Psaume XXX, sa Méditation sur le Miserere, où il exaltait les mérites de Jésus-Christ, et une Règle pour vivre en bon chrétien.

Le 20 mai, le procès recommença, dirigé cette fois

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par des commissaires du Pape y compris Gioachimo Turrione, général des Dominicains. On lui fit subir de nouveau la torture sans pouvoir lui arracher aucun aveu sur sa politique. Après quelques défaillances sur la question de ses révélations, il s'écria d’une voix forte : « Écoutez-moi, « seigneurs florentins, et soyez mes témoins. Si J'ai à souf- « frir, je veux souffrir pour la vérité. Ce que j'ai enseigné, « c’est de Dieu que je le tenais. » Le 22 mai, les juges pontificaux déclarèrent Savonarole et ses deux compagnons coupables de rébellion et de schisme et, comme tels, dignes de mort. La sentence fut discutée dans une pratica, composée d'un petit nombre de gonfaloniers ; un seul, Agnolo Pandolfini eut le courage de prendre la défense de Savonarole. La Seigneurie décréta qu'ils seraient exécutés.

Le lendemain, on accorda aux trois dominicains une seule grâce, de se revoir le soir même dans la salle, devant le Grand Conseil : Savonarole encouragea ses deux compagnons et, le lendemain matin, prit la communion avec eux, leur distribuant lui-même l’hostie.

Le 23 mai, à neuf heures, ils furent conduits sur la place de la Seigneurie, où était dressé le gibet et en face -trois estrades : l’une pour l’évêque de Vasona, l’autre pour les commissaires apostoliques, la troisième pour le gonfalonier et les Huit. Là, ils furent dégradés et dépouillés de leur froc; comme l’évêque de Vasona très troublé disait à Savonarole: Ego separo te ab Ecclesia militante ac triomphante, Savonarole reprit d’une voix assurée : « Militante, non triomphante, hoc enim tuum non est. » Les deux compagnons, Silvestro et Fra Domenico, conservèrent jusqu'au bout leur courage et leur ardente confiance au prieur.

Ensuite, ils furent livrés au bourreau, d’abord les deux moines, puis le prieur qui, jusqu'au dernier soupir, resta ferme, fortifié par sa foi. Comme un prêtre en passant, lui demandait dans quelles dispositions il affrontait

le dernier supplice, il répondit : « Le Seigneur a tant souffert pour moi! »

Après qu'ils eurent été pendus, les corps des trois moines furent livrés aux flammes au milieu des insultes de la populace, et des lamentation des « Piagnoni ».

Cependant, l'un de ses fidèles amis Fra Bartolomeo (déjà connu, comme peintre, sous le nom de Baccio de la Porta), qui avait presque fini son portrait, rentrait en silence dans la cellule qui lui servait d'atelier et là, pour toute réponse. à la sentence de ces juges iniques, traçait une auréole d'or autour de la tête du martyr. Du reste, après cette éclipse, la gloire de Savonarole brilla de nouveau d’un vif éclat à Florence. Pendant la plus grande partie du xvi° siècle on y célébra en son honneur un office spécial, qui fut même autorisé par un décret de la Congrégation de l’Index, rendu sous Paul IV. En voici un extrait.

Lectio VI. — Quand l’œuvre de la prédication lui fut confiée, instruit par desrévélations divines, il annonça les calamités qui menaçaient l’Italie, ainsi que la future rénovation de l’Église. Au moment où le roi de France menaçait les Florentins, l’homme de Dieu fut envoyé vers lui à Pise et l’apaisa par sa prudence et sa sainteté. De retour à Florence, il commença de publier les volontés divines avec une telle éloquence, que cela parut l'effet d’un miracle. |

Deo gratias!

Jérôme s’est élevécomme la flamme; il n’a pas dans ses jours tremblé devant le Roï. Et la parole divine a flamboyé sur ses lèvres comme une torche ardente. Sa parole était vivante et efficace.

Gloria Patri!

Lectio VII. — Son âme était souvent ravie et s'unissait de telle sorte à la divine lumière que son corps, devenu étranger aux sensations de la matière, était comme mort.

Qui dira la rapidité de sa parole, la sublimité de son

éloquence, la majesté de son expression? Sa voix était claire, son geste animé, son visage non pas ardent, mais en réalité plein de flamme. Par son œuvre, la paix fut faite entre les citoyens, les mœurs de chacun se transformèrent, de telle sorte qu'on eût dit d'autres hommes. Les enfants instruits à la simplicité chrétienne s’abstinrent des choses déshonnêtes. Ils allèrent, dans leur pieuse ardeur, enlever des maisons les instruments de vice et les brûler en présence de la Madone.

Deo gratras!!

Ce n’est pas seulement dans la liturgie de l'Église de Florence, mais sur l’école de peinture italienne au xvi‘ siècle que Savonarole a laissé son empreinte.

Le reflet de son image inspirée se retrouve dans le Saint- Marc et la Mission des Évangélistes de Baccio de la Porta (galerie Pitti). Les deux della Robbia, Lorenzo di Credi, Raphaël Sanzio, ont témoigné de leur vénération pour l’éloquent prédicateur. Ce dernier n’a pas craint de placer dans sa Dispute du Saint Sacrement la figure de l’austère victime d'Alexandre Borgia. Mais celui qui lui a tressé la plus belle couronne c'est Michel-Ange qui, l'ayant entendu dans sa jeunesse, Lui avait voué une admiration que rien ne put affaiblir. Il y a dans le Jugement dernier des réminiscences évidentes du sermon de Savoparole sur la peste, qui devait s’abattre comme un fléau de Dieu, sur l'Italie et où sont ces mots célèbres : « Alors « on entendra dans les rues ce cri : Qui a des morts? Qui « a des morts? Et plusieurs d’entre vous sortiront en di- « sant! Voici mon fils! Voici mon frère! Voici mon mari?.»

En somme, quoi qu’on en ait dit, Savonarole n'a été ni un tribun politique comme Marsile de Padoue ou Cola de

4. Voir l’article de Geffroy sur Un Réformateur Italien (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1863). Aujourd'hui encore, chaque année, le 23 mai, les femmes de Florence vont effeuiller des roses sur le médaïllon de bronze, qui marque, sur la place de la Seigneurie, le lieu de son bûcher.

2. Sermon du mardi après le deuvième dimanche du caréme de 1496.

Rienzo, ni un novateur religieux tel que Lambert d'Avi- gnon où Martin Luther. Pour bien saisir son rôle, il faut se représenter l'état de l’Église romaine et de l'Italie, à son époque. À Rome, tous les intérêts religieux, les sacrements même étaient mis au service d'un pouvoir temporel et d’intrigues politiques exercés par un Sixte IV ou un Alexandre VI; l'Italie, divisée par les factions et, ramenée par suite de la Renaissance à tous les dévergondages du paganisme grec, se trouvait à la merci d'une intervention étrangère ; à Florence, les libertés publiques étaient foulées aux pieds par un tyran, Laurent de Médicis, qui encourageait la licence des mœurs. Telles sont les misères que le prieur dominicain à ressenties douloureusement, en sa qualité de bon catholique et d’ardent patriote; telle est la décadence morale, religieuse et politique, laquelle il a tenté d’arrèter. A l'exemple de saint Bernard, de Gerson et de Clamengis, il a poursuivi une réforme de l’Église et de la société contemporaine, par le moyen d'un concile et avec l’aide du pouvoir civilf.

Nourri de la moelle des Saintes Écritures et fidèle à l'orthodoxie, il a essayé d'appuyer la doctrine de l'Église, ‘par des arguments rationnels dans son Triomphe de la Croix, et, par ses prédications puissantes, de ramener le culte catholique à lPadoration en esprit et en vérité, en le débarrassant des pratiques puériles et superstitieuses. Mais, préoccupé surtout de l’action sociale du christianisme, il s'est efforcé de faire prévaloir dans les mœurs et dans l'organisation politique de Florence les maximes de l'Évangile et de la vraie liberté, ce qui était à ses yeux le royaume de Jésus-Christ sur la terre. Essayons de dégager tour à tour ses idées sur la Bible, sur l'Eglise catholique et sur le gouvernement d’une république.

Suivant la tradition d'Arnauld de Brescia, de Dante, de Clamengis, Savonarole faisait de la Sainte Écriture le

1. Voir /L Savonarola e la Critica Tadesca. Prefazione di P. Villari. Introduzione di F. Toccio. Firenze, 1900, in-12.

fondement de la vie religieuse. Lui-même la méditait jour et nuit; sa prédication abonde en citations des prophètes, et l’on conserve à la bibliothèque Magliabecchana deux Bibles, dont il se servait et dont les marges sont criblées de notes de sa main. La Bible lui était si familière, qu'elle n’était plus seulement à ses yeux un recueil de livres saints, mais un monde de pensées vivantes, dans lesquelles il trouvait les leçons du passé et les secrets de l'avenir. Ce qui lui permettait de s'y mouvoir à l'aise, c’est que, comme la plupart des exégètes du moyen âge, il admettait six sens aux paroles sacrées.

Quant à l'Église, il aurait voulu la délivrer de ses misères, surtout de la simonie et la licence des mœurs, par le moyen d’un Concile général. « L'Église, dit-il dans « sa lettre aux princes de l’Europe pour la convocation du

Concile, est, de la tête aux pieds, pleine d’abominations.

Et vous, qui devriez lui appliquer des remèdes pour le « guérir, vous cultivez, que dis-je? vous adorez la cause « même du mal qui la mine. « Cette cause primordiale, il la signalait comme Arnauld, comme Marsile, dans le cumul des pouvoirs spirituel et temporel.

Mais, pas plus que Dante et Pétrarque, Savonarole ne séparait dans son cœur l'état ou la cité de l'Église et, à ses yeux, la réforme ecclésiastique n'allait pas sans une réforme politique et sociale.

De là cette conception, étrange de prime abord, d’une théocratie populaire. Témoin des funestes conséquences de la dictature des Médicis, Savonarole fit proclamer Jésus- Christ, roi de Florence! et s’il l'avait pu, il l’eût fait déclarer roi d'Italie, pour exclure tout pouvoir monarchique. « La monarchie, disait-il ne convient pas à tous les

peuples : il en est, ceux d’un caractère mobile et très « indépendant comme les Florentins, qui ont besoin de la

1. On lit encore, sur le fronton dela porte du palais de la Seigneurie,

ces mots, au-dessous du monogramme du Christ : Rex requm et dominus dominanlium.

République. » La constitution idéale, à ses yeux, était un Sénat de quatre-vingts membres représentant les éléments conservateurs de l'État et un Grand Conseil ou assemblée législative, élue par le peuple et déléguant tel ou tel de ses membres pour l'exercice de telle ou telle fonctiont.

Mais il ne pouvait y avoir, d’après lui, de bon gouvernement sans de bonnes mœurs et voilà pourquoi il avait tracé un programme de réformes morales et sociales, dont voici les principales : 4° suppression des jeux de hasard et des fêtes licencieuses du carnaval et remplacement de ces derniers par une Féte de la jeunesse; 2° interdiction des prêts usuraires et création d’un mont de piété pour le prêt gratuit ; 3° rétablissement de la caisse de dotation pour les jeunes filles (Monte di fanciulle), dont les capitaux avaient été dilapidés par L. de Médicis; 4 abolition des taxes arbitraires et leur remplacement par un impôt de 10 0/0 sur le revenu des propriétés foncières ; et 5° loi d’amnistie pour tous les délits et offenses, dite Loi de paix générale, afin de mettre un terme aux luttes civiles et aux guerres incessantes entre les cités voisines et Florence.

Sans doute, il n’a pas été donné au prieur de Saint- Marc, pendant les huits années qu'il a joui d'un crédit sans limites à Florence, de réaliser toutes ces réformes. Ce sera son éternel honneur de les avoir tentées. C'est par ce retour à la méditation de la Bible, par ses efforts pour l’épuration du clergé et du culte et par ses réformes démocratiques, que Savonarole a frayé la voie à Luther, à Calvin et aux protestants italiens : Pierre Martyr, Vermigli et Antonio Bruccioli.

Mais Savonarole a-t-il été plus qu'un réformateur moral et biblique? Mérite-t-il le nom de prophète? — Tous ses contemporains et même ses ennemis y ont cru.

4. Voir P. Villari, Sforia di G. Savonarole, 2° édition. Florence, 1887, 1888, 2 vol.; comp. les réformes accomplies à Rome par Cola di Rienzo.

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