LES PRÉCOURSEURS DE LA RÉFORME
Nous n’en voulons pour preuve que ce témoignage de Philippe de Comynes, qui le vit en personne (1495). « Étant arrivé à Florence au devant du roy, dit-il, allay « visiter un Frère Prêcheur appelé P. Hieronyme, de- « meurant à un couvent réformé, homme de sainte vie, « comme on dit, qui, quinze ans, avait demeuré audict « lieu. Et la cause fut parce qu'il avoit toujours presché « en grant faveur du roy et sa parolle avoit gardé « les Florentins de tonner contre nous : car jamais « prescheur n'eut tant de crédit en la cité. Il avoit tou- « jours asseuré la venue du Roy, quelque chose qu'on « dist, ne escripvist au contraire, disant qu'il estoit « envoyé de Dieu pour chasser les tyrans d'Italie et « que rien ne povoit résister ne se défendre contre
« luy. Avoit dict aussy qu'il viendrait à Pise et qu'il
« y entreroit et que ce jour mourroit l'estat de Florence « (et ainsi advint, car Pierre de Médicis fut chassé « ce jour) et mainctes autres choses avoit preschées « avant qu'elles advinssent (comme la mort de Laurent « de Médicis) et disoit publiquement scavoir par révélation «et preschoit que l’état de l’Église seroit réformé à « l’espée et encore le maintient. Plusieurs le blasmoient « de ce qu'il disoit que Dieu luy avoit révellé, aultres « y ajoutèrent foy : de ma part je le répute bon « homme. »
Le fait est que, si l’on compare plusieurs prédictions de Savonarole avec les évènements qui suivirent, on est frappé de leur concordance et amené à lui reconnaitre une certaine intuition politique et religieuse. Il a eu, par exemple, le pressentiment de l'approche d’une grande régénération religieuse de l’Église par l'épée, c'est-à-dire par la force des armes et par le pouvoir civil, qui fut effectuée vingt ans après par Luther, Ce qu'il y a également d’indéniable, c'est que, comme Jésus-Christ et nombre d’autres
1. Mémoires de Ph. de Comynes, libre VIII, chap. 11. Comp. Révélalion concernant les tribulations. Paris, 1496).
champions de la justice et de la vérité, il a nettement prévu quil périrait dans la lutte engagée contre la Papauté, alliée des Médicis. Qu'on se rappelle seulement ce mot tragique, en réponse à l'offre du chapeau de cardinal par Alexandre III : « Ce qu'il me faut c’est un chapeau de sang ! »
Mais son tort est d'avoir voulu ériger ces conjectures à la hauteur d’un système ; d'avoir essayé de faire une théorie de ses visions et d’avoir cru à une intervention miraculeuse de Dieu, pour légitimer son enseignement. En quoi, à notre avis, il a fait preuve d'orgueil spirituel, s’est trompé et a donné prise à l'accusation de faux prophète.
Malgré cette erreur, Savonarole fut un moine idéal et éloquent, un prédicateur sincère et courageux de la vérité biblique, bref, un prophète dans le sens de l'Ancien Testament. De là; cette fortune singulière qu'il a eue, de voir protestants et catholiques lui décerner à l'envie les louanges. M. Flacius Illyricus l’a rangé parmi les précurseurs de la Réformation, et Luther l’a déclaré digne d'être canonisé par Jésus-Christ!. Pic de la Mirandole et Michel-Ange lui avaient voué une amitié singulière. Les Dominicains eux-mêmes, après l'avoir renié d’abord assez làâchement, sous le coup des foudres d'Alexandre VI, ont entrepris sa réhabilitation depuis une trentaine d'années et, après l'avoir disculpé de l’accusation d'hérésie, le vé-
‘nèrent aujourd'hui comme une des illustrations de leur ordre?.
Savonarole est donc, de l'aveu de tous, la plus grande figure de l'Église après saint Bernard et saint Vincent
1. Voir la préface de Luther à la traduction de la Médilalion sur le Miserere (en 1523) : « C'est pour avoir soutenu la justification par la foi, que Savonarole a été brûlé par ordre du Pape. Mais ii vit dans la bénédicton, et Christ le canonise par notre intermédiaire, dussent les papistes en crever de rage! »
2. Voir The Rosary Magazine. Somerset (Ohio), July 4898. Savonarola number.
Ferrier, parmi ces témoins courageux de la vérité, qui ont travaillé à la régénération de la chrétienté occidentale. Et cette renommée, il la doit moins à l'éclat de sa parole et à ses intuitions prophétiques, qu'à la beauté de son caractère et à cette foi en la vérité de la Sainte Écriture, dont il était imbu jusqu'aux moelles. C'est sur cet ensemble de rares qualités qu'était fondé l’ascendant extraordinaire qu'il exerça, pendant dix années, sur Florence, en Italie et jusqu’en France. Il ne fut pas seulement, en effet, le défenseur des libertés florentines et le réformateur social de sa cité; sa gloire est plus grande, il fut un héros de la liberté de conscience et un précurseur de la Réforme catholique.