Voy. YArchœologia, t. XXX, p
2. D'après Y Album de Villard de Honnecourt , publié par MM. Lassus et Darcel. Paris, 1 858. Les planches X (sépulture d'un Sarrasin) et XLII (deux figures, l'une nue et debout, l'autre assise) semblent également inspirées de L'antique,
triptyque de forme ogivale , supporté par des colonnettes torses. Le dédain de la couleur historique n'a jamais été poussé plus loin.
A un autre point de vue encore, Giotto peut être considéré comme l'adversaire de la tradition inaugurée par Nicolas de Pise. Aux yeux du grand émancipateur pisan comme à ceux de ses élèves, les règles de Ticonographie sacrée devaient fléchir devant le caprice de l'artiste ; ils entrevoyaient dès lors la théorie de l'art pour l'art. Pour apprécier rétendue de la révolution opérée dans le court espace de deux lustres, il suffit de comparer la chaire de Guido de Corne, exécutée à Pistoie en i25o, à celle du baptistère de Pise (1260). A Pistoie, dans la Nativité, la Présentation au Temple, les Miracles et la Passion du Christ (Y Annonciation et Y Adoration des Mages font exception), la Vierge porte toujours le nimbe simple, Jésus, le nimbe crucifère. La Vierge ramène en outre invariablement son manteau sur sa tête. Le rouleau de parchemin que Ton aperçoit dans la main de plusieurs personnages est rigoureusement conforme au « volumen » des premiers siècles ; la bénédiction est donnée selon le rite latin, etc., etc. Dans l'œuvre de Nicolas de Pise, au contraire, on n'aperçoit plus de nimbe que dans la Crucifixion et le Jugement dernier ; il en est de même dans la chaire sculptée par Fra Guglielmo ; chez Jean de Pise, enfin, le nimbe a complètement disparu. Même indépendance vis-à-vis des autres symboles.
Giotto, obéissant au puissant mouvement de réforme ou plutôt de réaction provoqué par saint François et saint Dominique, réorganise et fortifie l'iconographie sacrée. Lui, si hardi quand il s'agit d'interpréter la nature, s'incline humblement devant l'autorité ecclésiastique toutes les fois qu'il aborde le domaine religieux ; il serait au désespoir si son orthodoxie pouvait être soupçonnée. Tout au plus, à côté des Écritures, consultera-t-il la Divine Comédie. — Une fois de plus la théologie règne en souveraine dans le domaine de l'art.
Dans les fresques d'Assise nous avons vu le pieux Simone Memmi donner place à un souvenir de cette antiquité dont tout semblait devoir le séparer. Un autre représentant de l'Ecole siennoise, un contemporain de Simone, Ambrogio Lorenzetti (mort vers 1 345) , a prodigué aux ou-
vràges grecs et romains des marques non équivoques d'admiration. Dans ses célèbres fresques du Palais public de Sienne, terminées en i33g, il représente la Philosophie sous les traits d'une prêtresse antique, le front ceint de lauriers. La Securitas est enveloppée d'une draperie diaphane, accentuant merveilleusement ses formes souples, et, toute proportion gardée, fort pures. Tubalcaïn, avec sa barbe blanche, son torse nu vigoureusement modelé, rappelle Saturne. Signalons aussi un centaure d'un mouvement excellent; une femme qui, couronnée de lauriers, tient d'une main une faucille, de l'autre des épis; enfin les grisailles, presque détruites, qui représentent les tyrans de l'antiquité : Néron, Géta, Caracalla. Une autre figure, la Paix, peut se mesurer par l'ampleur du style et la molle élégance de la pose avec les plus belles peintures de Pompéi. Si nous ne savions que la fresque représentant Hercule et Télèphe, du musée de Naples, n'a été découverte que de longs siècles après Lorenzetti, nous croirions qu'elle lui a servi de modèle : il est impossible de ne pas être frappé de la ressemblance entre la Paix, de l'artiste siennois, et la déesse Pomone (d'après M. Helbig, n° 1143, cette figure symboliserait l'Arcadie), assise près du héros grec l. Ici, et nous ne saurions trop insister sur ce point, ce qui est antique, c'est non plus tel ou tel détail, mais l'ensemble même de l'œuvre : la noblesse de la conception, la pureté des lignes, la grande tournure.
Dans un dernier ouvrage, la Présentation au Temple, conservée à l'Académie des Beaux- Arts de Florence (n° 17, signée : « Ambrosius Laurentii de Senis fecit hoc opus, anno Domini MCCCXLII »), Lorenzetti a orné l'édifice central de génies tenant des festons. Deux autres statues placées dans des niches, à gauche Moïse, à droite Judas Macchabée (?), toutes deux d'un mouvement exagéré, accentuent encore les velléités archéologiques du maître.
Mais nous avons mieux, sur les aspirations de Lorenzetti, que de simples présomptions. Dans ses Commentaires, Ghiberti raconte qu'une statue antique (il n'en indique pas le sujet) ayant été découverte à Sienne, clans les fondations d'une maison, tous les artistes, sculpteurs, peintres,
1. Le Musée de l'École des Beaux-Arts renferme deux copies de cette fresque, qui a d'ailleurs été reproduite à l'envi au moyen de la gravure et de la photographie.