‹ Les précurseurs de la RenaissanceChapitre 11 sur 132 · L A PAIX · texte numérisé non relu

L A PAIX

Fresque d'Ambrogio Lorenzetti, dans le râlais public de Sienne.

vive admiration. Parmi eux se trouvait Lorenzetti, qui en fit un dessin très soigné, que Ghiberti a encore vu chez un chartreux. Les autorités de

la ville s'associèrent à l'enthousiasme général et donnèrent Tordre d'installer la statue sur la fontaine Gaia. Le chef-d'œuvre antique y serait peut-être encore sans un incident qui est trop caractéristique pour ne pas être rapporté ici : les Siennois ayant éprouvé beaucoup de revers, un citoyen n'hésita pas à en rejeter la faute sur l'idole. « Depuis que cette statue a été découverte, dit-il, nos affaires n'ont fait qu'empirer; il ne pouvait en être autrement ; nous avons fait acte d'idolâtrie et encouru ainsi la colère de Dieu. Si vous m'en croyez, vous la briserez et l'enfouirez sur le territoire de nos ennemis, les Florentins. » Ainsi fut fait. Le récit de Ghiberti est corroboré, du moins dans ses parties essentielles, par une délibération du Conseil de Sienne, en date du 7 novembre i35j, qui décide d'enlever la statue, comme « chose déshonnête 1 ». Tels étaient les préjugés qui s'attachaient, au xive siècle encore, aux merveilles de l'art antique.

Si les souvenirs de l'antiquité continuèrent à hanter l'esprit des Siennois, en revanche les études archéologiques inaugurées dans la peinture par Ambrogio" Lorenzetti furent rapidement délaissées. Nous en avons la preuve dans le cycle de fresques dont Taddeo di Bartolo orna, en 1414, le vestibule de la chapelle du Palais public. Le programme qui lui fut imposé par les deux délégués du Conseil, Pietro de' Pecci et Cristoforo di Andréa2, comprenait la représentation de Rome antique; celle de quatre divinités de l'Olympe, Jupiter, Mars, Apollon, Pallas ; celle des guerriers ou hommes d'État les plus célèbres de la République romaine, César, Pompée, Cicéron, Caton d'Utique, Scipion Nasica, M. Curius Dentatus, Camille, Scipion l'Africain ; enfin la glorification d'Aristote.

1. Vasari, éd. Lemonnier, t. I, p. XIV. —Citons encore, comme exemple de la persistance de certains motifs antiques, la miniature du Virgile ayant appartenu à Pétrarque (Bibliothèque ambrosienne, à Milan), miniature attribuée par Rosini, je ne sais sur quelle autorité (Storia délia Pittura, pl. XVI), à Simone Memmi. On y remarque des costumes qui semblent copiés sur un manuscrit du v° ou du vi° siècle. Une fresque de la chapelle de l'ancien monastère de San Donato (gravée ci-contre) nous montre des statues de divinités ou de héros servant d'ornements à l'édifice qui abrite la famille de saint Jean-Baptiste. Même disposition dans une fresque de la cathédrale de Prato, la Découverte du tombeau de saint Etienne, par Antonio Vite, et dans une fresque de Santa Caterina ail' Antella, près de Florence (Alinari. n° 1 5 1 4).

2. Milanesi, Document! per la storia dell' arte senese, t. II, p. 29.

LA NAISSANCE DE SAINT JEAN-BAPTISTE. Fresque de l'ancienne chapelle de San Donato.

TADDKO DI BARTOLO

Voyons comment l'artiste siennois s'est acquitté d'une tâche si attrayante.

Pour le plan de Rome, M. H. Stevenson vient de le montrer dans une étude du plus haut intérêt1, Taddeo s'est servi d'un document du xive siècle, qui a été plusieurs fois mis à contribution par les artistes du temps. Quant aux figures mythologiques et aux portraits de grands hommes, il n'a consulté que sa fantaisie. Jupiter est représenté sous les traits d'un souverain du moyen âge ; il porte une couronne dentelée et tient d'une main un sceptre, de l'autre la foudre. Sur sa tête, des flammes (l'artiste lui a donné par erreur l'attribut réservé à Apollon); au-dessous de lui, un aigle d'apparence chétive. Mars est debout dans une charrette à quatre roues à côté de laquelle courent deux Pégases ; il brandit un fouet à plusieurs lanières. Près de lui, la louve. Apollon, reconnaissable à sa couronne de laurier et à son violon (on sait que dans le Parnasse de Raphaël encore le violon remplace la lyre dans les mains du dieu de l'harmonie), est chaussé de souliers pointus. Un corbeau l'accompagne, tandis qu'une chouette, ou plutôt une chauve-souris, tient compagnie à sa voisine, Pallas, qui, couronnée d'olivier, brandit d'une main la lance, de l'autre le bouclier orné de la tête de Méduse. Le costume, est-il nécessaire de l'ajouter, est exactement celui du commencement du xve siècle. Les grands hommes sont dignes des dieux : Aristote, assis dans une chaire, ressemble à un magister enseignant la philosophie scolastique. César, debout à côté de Pompée, porte des gants, un pourpoint et des chausses collantes ; un heaume gigantesque couvre sa tète. Quant à son rival, mieux partagé, il est vêtu d'une chlamyde nouée sur l'épaule droite, et chaussé de brodequins. L'accoutrement des huit autres personnages, dont nous avons donné la liste plus haut, dépasse en bizarrerie tout ce que l'on peut imaginer. Si leurs noms n'étaient pas tracés à côté d'eux, avec des inscriptions métriques des plus élogieuses, on ne se douterait jamais que l'on a devant soi le vertueux « M. Portius Cato Uticensis », le vaillant « M. Furius Camillus », ou « Scipio Nasica, vir optimus ». — Il faudra attendre bien longtemps, après Lorenzetti, pour trouver de nouveau à Sienne des symptômes de Renaissance.

i . Di una planta di Roma dipinta da Taddeo di Bartolo nella cappella interna del Pala^o del Comune di Siena, p. 14, i5. Rome, 1 881 .

Dans l'intervalle qui sépare les Précurseurs du xiii° siècle de ceux du xv°, la littérature et la science s'emparèrent à leur tour de l'antiquité classique et favorisèrent une assimilation qui, sans leur concours, n'aurait pu être complète. Il est aujourd'hui permis d'affirmer que, du vivant même de Boccace, de Pétrarque, voire de Dante, soit près de cent ans avant la date à laquelle on place les débuts de la Renaissance, l'étude des monuments grecs et romains, pour ne parler que des choses de l'art, commençait à préoccuper quelques esprits d'élite. Rome d'un côté, l'Italie septentrionale de l'autre, virent naître presque simultanément, dans le premier tiers du xive siècle, deux sciences jumelles, toutes deux appelées à hâter la résurrection de l'art antique. L'une, l'épigraphie, se sert des inscriptions pour élucider l'histoire de ces ruines grandioses auxquelles le moyen âge avait rattaché tant de fables. La seconde, l'archéologie, mesure, décrit, apprécie les édifices dont l'épigraphie lui a enseigné à déterminer les origines et les vicissitudes. Vis-à-vis de la statuaire et de ses différentes branches, elle partira de la recherche des souvenirs historiques, tels que les portraits des hommes célèbres, pour aboutir à la discussion du style, à l'analyse de la beauté et de l'expression. Les collections qu'elle forme ne tarderont pas à prendre un grand développement. Le jour où les artistes, décidés à rompre avec la tradition gothique, viendront puiser dans les cabinets de leurs amis, les archéologues, ils y trouveront en abondance les modèles les plus parfaits.

Dans son essai sur l'état de l'archéologie au xive siècle, M. de Rossi a montré combien les chefs-d'œuvre de l'art antique tenaient peu de place encore dans l'esprit d'un Dante, d'un Pétrarque1. Pleins d'une admiration si vive et si pénétrante pour les chefs-d'œuvre de la littérature, ils semblent n'avoir pas eu d'yeux pour ceux de l'art, ou du moins, s'ils en ont parlé, ils l'ont fait dans les termes les plus vagues, comme s'ils les avaient entrevus à travers un nuage. Dante, qui a pris pour guide Virgile, et qui a introduit dans la Divine Comédie tant de personnages mythologiques, tant de souvenirs du paganisme, ne s'arrête pas une fois pour décrire une de ces ruines imposantes qui, de son temps, couvraient toute l'Italie et une grande partie de la France. C'est à peine

i. Bulleltino deli Istitu'.o di corrispondenja archeologica, i 87 1 , p. 5 et suiv.

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