PORTRAIT DE SAVONAROLE
Fac-similé d'une gravure ancienne.
c'est rappeler les divergences qui se sont produites au sujet de Savonarole chez les écrivains les plus impartiaux et les plus sagaces.
Certes, le point de vue de Savonarole n'est pas celui auquel nous nous placerons dans ces recherches. Ses défenseurs auront beau faire; ils ne réussiront jamais à nous persuader que leur héros ait été favorable ' à la Renaissance, telle que nous l'entendons, ni qu'il ait combattu pour le progrès, dont la cause était alors intimement liée à celle de l'antiquité classique. Mais la différence d'opinion ne nous empêchera pas de rendre justice aux hautes qualités de l'homme et du réformateur, à son indé-
pendance, à son courage, à l'élévation de ses vues, à son éloquence vraiment évangélique. Savonarole nous offre un rare mélange des qualités en apparence les plus opposées : l'enthousiasme et la modération. Le visionnaire est doublé d'un diplomate; la prudence s'allie chez lui au mysticisme. Personne ne sut mener plus habilement les négociations les plus épineuses. Il obtint de Charles VIII, lorsque le roi français entra à Florence, tout ce qu'il lui plut de demander. Appelé par ses concitoyens à siéger dans leurs conseils, exerçant de fait une autorité presque souveraine, il ne rêva jamais la dictature. L'homme, nous tenons à le proclamer ici, est digne de toute notre sympathie. Le réformateur l'est-il au même point, du moins dans son attitude vis-à-vis des choses de l-'esprit? Telle est la question que nous nous proposons d'examiner.
Lorsque. Savonarole fit son apparition à Florence, l'empire de la Renaissance y paraissait solidement établi : sciences, lettres, arts, tout s'était transformé au contact de ces germes qui recouvraient leur fécondité au bout de tant de siècles. Les mœurs elles-mêmes avaient subi une modification profonde : l'épicurisme, un épicurisme qui n'excluait ni les convictions religieuses ni les vertus civiques, remplaçait l'austérité du moyen âge. Florence pouvait se féliciter de l'alliance contractée avec l'antiquité : grâce à elle, son Université n'avait pas tardé à éclipser celle de Padoue et bien d'autres encore, tandis que dans l'architecture, la sculpture, la peinture, ses artistes primaient les écoles de l'Europe entière. Prononcer les noms de Laurent le Magnifique et des poètes ou savants qui lui faisaient cortège, Politien, Pic de la Mirandole, Landino, Pulci, c'est rappeler des ouvrages qui n'ont pas cessé d'être des modèles. Ghirlandajo, Botticelli, Filippino Lippi, Verrocchio, les San Gallo, les Majano, les Pollaiuolo, de leur côté, peuplaient de chefsd'œuvre l'Italie, la France, l'Espagne, et jusqu'à la Hongrie, tandis que Michel-Ange sculptait, sous l'œil même de Laurent, son Masque de faune et son Combat des Centaures et des Lapithes, et que Léonard peignait, à Milan, le Cénacle de Santa Maria délie Grazie. Pour couronner ce splendide édifice, créé sous les auspices des Médicis, Marsile Ficin publiait sa traduction de Platon et conciliait, du moins aux yeux
de ses contemporains, les dogmes du christianisme avec les doctrines de l'Académie.
Le triomphe de la Renaissance avait été tout pacifique. Mais si ses champions n'avaient pas eu de batailles à livrer, pas de persécutions à subir, en revanche il leur avait fallu compter avec bien des scrupules, bien des défiances. Depuis longtemps les rigides gardiens de la tradition médiévale avaient signalé le danger des doctrines nouvelles; plus d'une protestation s'était élevée avant que Savonarole poussât son cri d'alarme. Le principal promoteur de la Renaissance florentine, le chancelier Coluccio Salutato, s'était vu forcé, de longues années avant que les Médicis prissent en mains la direction du mouvement, de réfuter les attaques dirigées contre les humanités par le frère Jean de San Miniato. Celui-ci, un religieux de l'ordre des Camaldules, n'avait-il pas osé soutenir que l'étude des poètes païens offrait pour la jeunesse chrétienne les plus grands dangers ! N'avait-il pas traité de vanité, de blasphème, d'idolâtrie, ces qualités littéraires que l'on admirait tant chez les anciens ! Un autre religieux, le béat Giovanni Dominici, dans sa Lucula noctis, dirigeait contre l'antiquité des- attaques non moins vives. Il regrettait notamment que l'on entretînt la jeunesse de Jupiter et de Saturne, de Vénus et de Cybèle, bien plus que de Dieu, du Christ, du Saint-Esprit1. A un certain moment, des scrupules de même nature se firent jour sur le trône pontifical. Pie II, ce pape si éclairé, si tolérant, reproche, dans ses Commentaires, à Sigismond Malatesta d'avoir introduit des symboles païens clans son église de Saint-François de Rimini ; à l'entendre, il en avait fait non un sanctuaire chrétien, mais un temple de tous les dieux. Le papeécrivain ne peut surtout pas lui pardonner d'y avoir élevé un superbe mausolée à sa maîtresse, avec la fameuse inscription : Consacré à la divine Isotta : « Divas Isottas sacrum. »
Pie II ne s'était cependant pas toujours si facilement effarouché. Lorsqu'il ne s'appelait encore qu'yEneas Sylvius Piccolomini, sa plume brillante mêlait, sans trop d'hésitation, les noms des divinités païennes à ceux des représentants du christianisme. Plus tard, devenu pape, il
1. Voy. l'ouvrage récent de M. Janitschek, Die Gesellschaft der Renaissance in Italien uni die Kunst. p. 21 et suiv.
applaudit sans réserve aux fêtes organisées en son honneur par le souverain de Ferrare : à l'endroit où le pape devait débarquer, l'attendait une troupe d'acteurs étrangement costumés, qui déguisés en dieux, en déesses, en géants ou en vertus, lui souhaitèrent la bienvenue. C'est que les Ferrarais étaient des amis du Saint-Siège, tandis que Sigismond Malatesta osa plus d'une fois attaquer Pie II, les armes à la main.
Le successeur de Pie II, Paul II, alla plus loin encore. Sans être hostile aux souvenirs littéraires ou artistiques de l'antiquité, il n'hésita pas à proscrire certaines pratiques païennes. Ayant appris que les membres de l'Académie fondée par Pomponius Lastus et par Platina avaient changé leurs noms de baptême contre les noms de Romains célèbres, il les punit sévèrement, et crut même quelque temps à une véritable conspiration contre la religion chrétienne et le Saint-Siège.
En thèse générale, les papes, si tolérants quand il s'agissait de littérature, montraient une réserve excessive vis-à-vis des beaux-arts. On chercherait vainement à Rome ces compositions mythologiques, qui remplissaient dès lors les palais de Florence.
Ne croyons pas toutefois que sur les bords de l'Arno l'autorité religieuse eût si facilement renoncé à tout contrôle. Elle évitait d'intervenir dans la décoration des édifices non consacrés au culte. Mais l'artiste franchissait-il le seuil du sanctuaire, il fallait que son œuvre fût irréprochable au point de vue du dogme, sinon à celui du style. Un humaniste célèbre, Matteo Palmieri, en fit l'expérience, avec son ami Botticelli. Palmieri avait, dans un poème intitulé la Cité de la Vie, revêtu de formes attrayantes une vieille hérésie d'Origène, suivant laquelle les anges restés neutres entre Dieu et Lucifer devenaient des créatures humaines, avec la chance de se réhabiliter. Non content de prêter à cette erreur depuis longtemps condamnée le secours de son éloquence, le poète-philosophe voulut en faire le sujet d'une grande composition mystique, pour la décoration de sa chapelle paroissiale, à Saint-Pierre- Majeur : il choisit pour complice Sandro Botticelli. L'œuvre de l'artiste dépassa ses espérances : « Il est impossible, dit Rio, auquel nous empruntons ces détails, de la regarder sans une sorte d'éblouissement causé par ces trois zones parallèles d'anges radieux qui assistent à l'Assomption de
la Vierge avec les patriarches, les prophètes, les apôtres, les martyrs, en un mot avec toutes les gloires de l'ancienne Loi et de la Loi nouvelle. Mais ni cette nouvelle profession de foi, ni la beauté de l'œuvre ne purent suppléer à ce qui lui manquait du côté de l'orthodoxie : par une mesure, rare dans les annales de la peinture, le tableau fut couvert et l'autel frappé d'interdiction. » — L'Assomption de Botticelli se trouve aujourd'hui en Ecosse, chez le duc d'Hamilton.
Nul doute que les âmes pieuses n'aient gémi en secret sur bien d'autres abus encore, ignorés du bon vieux temps, et n'en aient rejeté la responsabilité sur les novateurs : les progrès du luxe, la licence, d'année en année croissante, des fêtes du carnaval, la perte des libertés publiques, l'introduction de tant d'éléments profanes dans l'art et la littérature, c'étaient là autant de griefs contre le culte de l'antiquité et contre ses principaux fauteurs, les Médicis. Savonarole se chargea de donner un corps à cette opposition jusqu'alors vague et inconsciente; il rédigea un réquisitoire en règle, et telle fut la vivacité de son attaque que la victoire faillit lui rester.
Savonarole, et c'est ce qui a assuré à sa tentative de réforme une portée si haute, n'a jamais séparé les dogmes de la morale, la foi des œuvres. Mais il n'admettait pas non plus une morale indépendante de la religion. Ne nous étonnons donc pas de le voir porter un jugement si sévèré sur l'antiquité classique. A ses yeux toute la civilisation gréco-romaine est entachée de paganisme, et ce vice d'origine suffit pour entraîner sa condamnation. Loin de tenir compte aux anciens de tant d'exemples de vertus publiques et privées, de tant de découvertes brillantes, de tant de services rendus à la cause du bien, du vrai, du beau, il ne s'attache qu'aux crimes, aux débauches, aux folies des Romains de la décadence. Libre à un Marsile Ficin de chercher à fortifier le christianisme au moyen du platonicisme : pour le moine de Saint-Marc, le seul service rendu par Platon (comme aussi par Aristote) c'est d'avoir inventé beaucoup d'arguments pouvant être employés contre les hérétiques. Le chef de l'Académie n'en brûle pas moins en enfer, en compagnie d'autres philosophes. En matière de foi, ajoute Savonarole, une vieille femme en sait plus que Platon. — Que répondre à de pareils raisonnements?
22b LES PRÉCURSEURS DE LA RENAISSANCE
N'allons pas cependant, à notre tour, tomber clans l'exagération et faire de Savonarole un de ces fanatiques fauteurs de V obscurantisme, tels que le moyen-âge en a tant connu. Le moine dominicain ne proscrivait pas en bloc tous les auteurs anciens. Plusieurs d'entre eux avaient trouvé grâce devant ses yeux, et il les associait même, dans une certaine mesure, aux études de la jeunesse. Homère, Virgile, Cicéron pouvaient, concurremment avec saint Jérôme et saint Augustin, être mis entre les mains des élèves ; mais seulement à partir d'un certain âge. « Parmi les anciens mêmes, dit-il, il se trouve des poètes qui méprisèrent les choses honteuses, et qui exaltèrent les belles actions des hommes généreux ; ils firent un noble usage de la poésie et je ne peux ni ne dois les condamner. Néanmoins, les meilleurs poètes du paganisme ne devront être étudiés qu'à la suite d'une saine et solide éducation catholique... Pour moi, j'estime que les chrétiens doivent avant tout se distinguer par leurs bonnes mœurs : mieux vaut briller moins par son éloquence, que de se rendre, à cause de son éloquence, indigne du nom du Christ1. »
Est-ce à dire que les critiques dirigées par Savonarole contre les humanistes soient empreintes d'une sévérité excessive ? Nous ne le croyons pas. Dans une page, où respire un bon sens exquis, il a mis à nu le vice fondamental de toute cette littérature : l'esprit d'imitation substitué à l'originalité. « 11 y a, dit-il, je ne sais quels prétendus poètes qui, ne sachant que suivre les traces des Grecs et des Romains, recherchent la même forme et le même mètre, invoquent les mêmes dieux, ne se servent ni d'autres noms ni d'autres mots que de ceux qu'ont employés les anciens. Nous ne sommes pas faits autrement que l'étaient les hommes de l'antiquité ; nous avons reçu de Dieu des facultés pareilles pour donner aux choses qui changent tous les jours des noms différents. Mais les poètes en question se sont rendus tellement esclaves de l'antiquité, qu'ils ne veulent dire que ce qu'elle a dit et qu'ils le répètent clans les mêmes termes z. »
1. Villari, Jérôme Savonarole et son temps, trad. G. Gfuyer, Paris, 1874, t. II, p. 169. Voy. aussi Gustave Gruyer, les Illustrations des écrits de Jérôme Savonarole publiés en Italie au XVe et au xvi° siècle et les Paroles de Savonarole sur l'art. Paris, Firmin-Didot, 1879, petit in-folio.