Villari, t. II, p
Savonarole était-il aussi familiarisé avec les productions de l'art qu'avec celles de la littérature ? Avait-il aussi longuement réfléchi sur la mission de l'artiste que sur celle de l'écrivain? Il est permis d'en douter. Fidèle aux traditions de son ordre, il admit sans difficulté l'influence que l'art était appelé à exercer sur ces imaginations méridionales, si vives, si ardentes, et dès le début il lui prodigua ses encouragements. Parfois même, on trouve dans ses œuvres une idée forte et originale, comme lorsqu'il proclame le principe de la subjectivité des arts plastiques : « tout peintre se peint lui-même. » Mais demander au réformateur soit une esthétique nettement définie , soit la discussion de telle ou telle production contemporaine, c'est méconnaître son caractère et son rôle. En parcourant les extraits que M. Gustave Gruyer a réunis avec tant de patience et de goût, et qu'il intitule Paroles de Savonarole sur l'art, on s'aperçoit bien vite que le penseur, chez Savonarole, l'emporte sur l'observateur. Il n'y a pas de tableau qu'il ait regardé attentivement, pas de peintre dont il ait prononcé le nom ; marque d'indifférence bien surprenante chez un Italien. La tendance morale, ou plutôt religieuse, voilà le seul point qui le préoccupe. C'est que pour lui, comme pour ses prédécesseurs du moyen âge, l'art, la littérature, toutes les formes de la pensée ne sont et ne doivent être que des instruments au service de la théologie : « ancilla theologias ».
Dans sa campagne contre l'art contemporain, le réformateur part d'un principe analogue à celui qui l'a inspiré dans ses attaques contre les savants, les poètes, les philosophes : le crime de la Renaissance c'est d'avoir, d'un côté, rétabli le culte de l'antiquité ; de l'autre, favorisé le réalisme. A ses yeux le réalisme dans l'art équivaut au rationalisme dans la littérature; c'est l'esprit scientifique opposé au mysticisme.
Savonarole s'abstient de définir l'influence exercée sur l'École florentine par les souvenirs classiques. Mais nul doute qu'il n'ait entendu mettre ceux-ci en cause quand il s'élève contre l'immoralité des sujets, jointe à l'immoralité de la représentation. L'abus du nu, tel était, ou nous nous trompons fort, le plus grand des crimes commis par les Botticelli, les Verrocchio, les Pollaiuolo et leurs confrères. Pour combattre ces tendances, Savonarole n'hésite pas à invoquer l'autorité même des anciens :
« Les figures représentées dans les églises sont les livres des enfants et des femmes. 11 faudrait donc avoir encore plus de scrupules que les païens. Les Egyptiens ne laissaient peindre rien d'inconvenant... Aristote, qui était païen, dit dans sa Politique, que l'on ne doit pas faire peindre de figures déshonnêtes, par égard pour les enfants... Mais que dirai-je de vous, peintres chrétiens, qui représentez des figures inconvenantes?... Vous qui possédez de pareils ouvrages dans vos maisons, faites-les badigeonner et effacer l. »
Cette exhortation au vandalisme revient dans plusieurs autres passages : elle ne tarda pas à porter ses fruits. C'est le moment de parler de ces autodafés (bruciamenti) de 1497 et de 1498, dans lesquels ont péri tant d'œuvres intéressantes.
Quoiqu'ait pu en dire M. Villari, on brûla autre chose que des objets de « vanité » ou d' « anathème » : masques de carnaval, livres ou dessins obscènes. Au pied du bûcher on avait entassé une foule de tentures étrangères, probablement flamandes, pleines de figures impudiques; puis venait une collection de portraits de dames florentines ; une troisième rangée comprenait les cartes à jouer, les dés, les échiquiers, auxquels succédaient les instruments de musique, harpes, luths, guitares, etc. Nous ne mentionnons que pour mémoire les objets de toilette, — miroirs, vases à parfums, chevelures postiches, — pour nous arrêter aux livres proscrits par Savonarole : Pétrarque, Boccace, le Morgante de Pulci et autres poèmes de chevalerie. Des masques, des déguisements formaient le couronnement de la pyramide, à laquelle quatre hommes mirent le feu, à un signal donné : la fumée et les flammes s'élevèrent aussitôt vers le ciel, les trompettes de la Seigneurie retentirent, les cloches du Palais sonnèrent et la multitude poussa un formidable cri de joie, comme si l'ennemi du genre humain venait d'être anéanti.
Vasarî, d'accord avec Burlamacchi, le contemporain et l'ami de Savonarole, insiste sur la beauté de beaucoup de peintures et de sculptures détruites à cette occasion. Le biographe nous apprend en outre que Bartolommeo délia Porta, Lorenzo di Credi et d'autres disciples du réformateur sacrifièrent sur le bûcher de la Place de la Seigneurie les dessins