G. Gruyer, les Illustrations , p
qu'ils avaient faits d'après le modèle nu. — Telle était la valeur des œuvres d'art composant le premier holocauste, qu'un marchand vénitien en offrit 22,000 ducats. On le punit de cette offre impertinente en plaçant son portrait au sommet du bûcher.
Un groupe important de l'École florentine semblait devoir échapper aux accusations portées contre les champions du paganisme. Depuis l'apparition de Masaccio, on comptait bien des artistes qui avaient demandé leurs inspirations à la seule nature, ou qui, s'aidant des sciences positives, telles que la perspective et l'anatomie, avaient essayé de substituer un idéal nouveau à celui du moyen âge. Ces maîtres s'étaient en outre rigoureusement confinés dans le domaine de la peinture religieuse. Qu'y avait-il de païen, si ce n'est quelques motifs de décoration, dans les fresques de Ghirlandajo à Santa Maria Novella, dans celles de Benozzo Gozzoli à Pise et à San Gimignano ?
C'est ici que le programme de Savonarole se dessine, que ses critiques se précisent. L'art spiritualiste est le seul , à ses yeux , qui ait le droit d'exister. Quant aux représentants du réalisme, il les repousse au même titre que ceux du paganisme. Rien ne lui semble plus indigne d'un artiste qu'une imitation trop servile de la nature; il le proclame en dix endroits différents : « Les œuvres de la nature sont plus belles et plus parfaites que celles des hommes; elles plaisent davantage. — L'art s'efforce d'imiter la nature sans pouvoir l'égaler. — On a coutume de dire que les peintres procèdent avec trop d'artifice quand ils montrent avec excès leur art, lequel n'imite pas véritablement la nature. » Savonarole reconnaît toutefois que l'étude de la nature doit être le point de départ de toute production artistique : « Si les œuvres de l'art, dit-il, plaisent aux hommes, elles leur sont d'autant plus agréables qu'elles imitent mieux la nature. Aussi, quand on loue une peinture, on dit : Ces animaux semblent vivants ; ces fleurs paraissent naturelles. »
Après avoir ainsi tracé à l'artiste sa mission vis-à-vis du monde extérieur, l'esthéticien florentin l'engage à s'attacher surtout au côté moral de son sujet ; il lui conseille de préférer l'expression à la beauté, en d'autres termes, la beauté de l'âme à celle du corps, « Prenez, dit-il, deux
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femmes d'égale beauté, Tune bonne et vertueuse, l'autre menant une vie dissolue ; vous verrez, sur les traits de la première, briller une beauté presque angélique ; la seconde, malgré ses charmes, ne pourra soutenir la comparaison. La beauté a donc en grande partie pour cause la bonté. »
La mission de l'art consistant avant tout, d'après Savonarole, à édifier, il faut bannir de son domaine les éléments profanes que les réalistes florentins y ont introduits. Dans leur désir de donner à leurs héros une expression de vie plus intense, à leurs compositions un caractère de vérité plus saisissant, ils n'ont pas hésité à substituer aux types consacrés des prophètes, des apôtres, des saints, les portraits de leurs protecteurs, de leurs amis, quelquefois même le leur. Les fortes traditions iconographiques de l'école toscane du xivc siècle n'admettaient pas une telle licence : tout au plus peut-on citer une sainte Marguerite de Simone Memmi offrant quelque ressemblance avec Laure de Noie. Mais Donatello et Masaccio prirent le portrait pour point de départ de leur réforme, et leur exemple ne tarda pas à être suivi de tous leurs contemporains, sauf les adeptes de l'école mystique. C'est ainsi que l'on vit le Pogge servir de modèle pour une figure de prophète, Lucrèce Buti, la nonne enlevée par Fra Filippo Lippi, pour une madone. Renozzo Gozzoli, au Campo Santo de Pise, et Ghirlanclajo, dans ses fresques de Santa Maria Novella, allèrent bien plus loin encore ; ce dernier trouva le moyen d'introduire parmi les acteurs de l'Evangile vingt et un membres des familles Tornabuoni et Tornaquinci.
Savonarole caractérise très finement ces actes de courtisanerie, si nuisibles à la dignité de l'art. « Vous sacrifiez encore à Moloch, dit le prophète, c'est-à-dire au Diable. Vous avez dédié mon temple et mes églises à votre dieu Moloch. Quels sont les usages qui régnent à Florence? Dès que les femmes ont marié leurs filles, elles s'empressent de les montrer avec ostentation, après les avoir arrangées comme des nymphes, et tout d'abord elles les conduisent à Santa Liberata. Voilà les idoles que vous avez mises dans mon temple. Les figures que vous faites peindre dans vos églises sont les images de vos dieux, et les jeunes gens disent ensuite en voyant telle ou telle femme : « Voici Madeleine, voici saint Jean », parce que vous faites peindre dans les églises des
figures à la ressemblance de celle-ci ou de celle-là, ce qui est fort mal et constitue une grave insulte aux choses de Dieu. Vous , peintres, vous agissez mal. Si vous saviez ce qui s'ensuit et ce que je sais, vous ne peindriez plus de la sorte. Vous mettez toutes les vanités dans les églises. Croyez - vous que la Vierge Marie fût vêtue comme vous la représentez ? Je vous dis qu'elle était vêtue simplement, comme une pauvre femme, et qu'elle laissait à peine voir son visage. De même, sainte Elisabeth était vêtue avec simplicité. Vous feriez une très bonne action si vous effaciez les figures sans modestie. Vous donnez à la Vierge Marie des costumes de courtisane. Voilà comment le culte divin est profané '. »
Le champ que Savonarole laissait aux artistes était, toute proportion gardée, assez vaste encore; même réformée à ce point, Florence ne risquait pas de devenir une autre Genève. La plupart des peintres et des sculpteurs du moyen âge n'avaient-ils pas conquis l'immortalité sans franchir les limites fixées par le réformateur? En plein xve siècle les Fra Angelico, les Ghiberti, les Luca délia Robbia n'avaient-ils pas borné leur ambition au domaine de l'art religieux ? Il ne faut donc pas nous étonner de voir un parti nombreux d'artistes florentins se grouper autour de Savonarole, s'inspirer de cette poésie mystique2, revenir aux convictions d'un autre âge. Plusieurs d'entre eux poussèrent la contrition jusqu'à renoncer au monde et à revêtir l'habit de dominicain. Parmi ceux qui entrèrent à ce moment au couvent de Saint-Marc, le P. Marchese cite les miniaturistes Benedetto, Filippo Lapaccini, Eustachio, tous trois de Florence ; les peintres Agostino di Paolo del Mugello, Agostino de1 Macconi , de Pistoie ; Andréa , de Florence ; Fra Bartolommeo délia Porta; les architectes Domenico di Paolo, de Florence ; Francesco, de Prato ; et enfin deux délia Robbia3. Une foule d'autres artistes, et parmi eux, les maîtres les plus illustres, acceptèrent joyeusement la doctrine de
1 . G. Gruyer, les Illustrations des écrits de Jérôme Savonarole, p. 206.