‹ Les précurseurs de la RenaissanceChapitre 116 sur 132 · THÉSÉE ET ARIANE · texte numérisé non relu

THÉSÉE ET ARIANE

Fac-similé d'une gravure exécutée par Baccio Baldini, d'après le dcssinjde Botticelli.

austères jusqu'à la nudité ; comme un autre saint Bernard, il proscrivit les livres ornés de miniatures, les crucifix en or ou en argent, bref tout ce qui sortait du domaine de l'ascétisme. Une lettre adressée par le réformateur à la comtesse de la Mirandole, qui était sur le point d'entrer chez les Clarisses, nous fournit sur ses exigences les détails les plus circonstanciés. « Servez-vous d'un bréviaire très simple , sans dorures , sans rubans de soie, sans miniatures, avec un signet de cuir ou de fil... Que

vos livres soient bien imprimés, mais sans ornements superflus », etc. 1 En cela, Savonarole était logique. Qu'avaient-ils besoin d'ornements, ces hommes détachés de tout, ces hommes morts au monde, auxquels on pouvait si bien appliquer le beau vers de Lucrèce :

Mortua cui vita est prope jam vivo atque videnti -.

L' avouerai- je ? Souvent, en parcourant les cellules du couvent de Saint-Marc, réchauffées, illuminées par le pinceau de Fra Angelico, je me suis demandé si ces compositions exquises n'étaient pas déplacées dans un lieu où tout parlait de sacrifice, d'abnégation, de mortification, si elles n'étaient pas un dernier reflet de vanité mondaine. L'illustre artiste dominicain semble avoir eu lui-même conscience, vers la fin de sa vie, de cette contradiction intime. « Ne me sachez point de gré, lui fait dire son épitaphe, d'avoir égalé Apelle, mais bien d'avoir consacré tous mes efforts à soulager tes serviteurs, ô Christ ! »

Non mihi sit laudi quod eram velut alter Apellcs, Sed quod cuncta tuis munera, Christe, dabam.

Où Savonarole manqua de mesure, et, on peut l'ajouter, d'équité, ce fut en voulant interdire le luxe aux laïques, et en essayant de remettre en honneur des édits somptuaires surannés. Il méconnaissait dans ces tentatives l'esprit du temps autant que la situation spéciale de Florence. Depuis que l'industrie toscane avait pris un si brillant essor, les magistrats, non moins intéressés que les prédicateurs à la répression du faste, avaient dû faire d'innombrables concessions. En fulminant contre les bijoux, contre les étoffes brochées d'or et d'argent , contre les meubles aux précieuses incrustations, contre les tentures de haute lisse, Savonarole oubliait que les industries correspondantes constituaient, dans sa patrie adoptive, un des principaux éléments de la richesse publique ; il perdait de vue les conséquences économiques de ses proscriptions. Dans une cité moins industrieuse, réduite aux importations de l'étranger, de pareilles mesures auraient eu leur raison d'être. A Florence, vouloir

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