LES PRÉCURSEURS DE DONATELLO
Pétrarque et Simone Memmi s'étaient liés d'une étroite amitié; ainsi, cent années plus tard, Raphaël d'Urbin était adopté par les poètes et les savants de la cour de Rome. C'est à cette pénétration réciproque de deux disciplines, si bien faites pour se compléter et se féconder, que nous devons les plus beaux triomphes de la Renaissance, à ses débuts comme à son apogée.
Les Précurseurs de Donatello, tel est le titre d'un travail qui dans les derniers temps a vivement sollicité la curiosité des historiens d'art. Deux artistes obscurs, dont les biographes n'avaient pas daigné relever le nom, sont venus proclamer leurs droits de priorité et revendiquer leur part de gloire. Essayons de déterminer si, pour s'être mis en route les premiers, ces pionniers sont arrivés bien loin dans leurs efforts.
En examinant, à Santa Maria del Fiore, les bas-reliefs qui décorent les portes latérales, on est frappé du mélange d'aspirations en apparence inconciliables: d'un côté, une véritable orgie de naturalisme; de l'autre, des imitations très nettes de modèles classiques. Ici, une forêt touffue, dans laquelle s'agitent les créatures les plus bizarres, ours, singes, sirènes, hippocampes, centaures, dragons, monstres de toute sorte; là, des copies de statues noblement posées au milieu de rinceaux élégants. Ici, des anges, pleins de componction; là, des personnages mythologiques privés de tout vêtement. Ici, une verve désordonnée digne des tailleurs d'images gothiques ; là, un goût sévère, sinon pur. Ces deux courants alternent; parfois ils se confondent : tout à coup on voit la végétation luxuriante, base de la décoration, se transformer en ornements pleins de style, tandis que, par un excès contraire, un réalisme brutal finit par dominer dans telle ou telle figure dont les contours généraux trahissent l'imitation de l'antique. 11 faut ajouter que souvent la rudesse de l'exécution jure avec les préoccupations archéologiques, avec cette recherche de modèles appartenant à un art très avancé.
On le voit, rien de moins complet dans les portes du dôme florentin que la fusion des divers éléments. Mais vienne l'homme supérieur : il
représenté en compagnie de Donatello, de Brunellesco et de Giovanni Manetti, ainsi que de Giotto.
dégagera de ces essais, qui, je le répète, sont parfois informes, le principe fécond qui a fait la grandeur de la première Renaissance : la nature contrôlée par l'antique.
Les archives de l'œuvre du Dôme ont révélé à M. H. Semper, l'auteur du travail auquel nous faisons allusion, les noms de ces prédécesseurs de Donatello1. L'un d'eux s'appelait Piero di Giovanni Tedesco ; il avait pour patrie soit les Flandres, soit l'Allemagne (ses contemporains le font naître tantôt dans le Brabant, tantôt à Fribourg, tantôt à Cologne). Sa première apparition à Florence remonte à l'année 1 386 ; il y travailla sans interruption pour la cathédrale jusqu'en 1399 ; puis il chercha fortune ailleurs; en 1402 nous le trouvons à Orvieto, où il sculpta les fonts baptismaux du dôme.
Piero di Giovanni débuta (abstraction faite d'une statue d'ange, exécutée en 1 386) par les statues d'apôtres, si longtemps attribuées à Andréa Pisano; en 1387 il exécuta les figures de saint André et de saint Simon, en 1 388 celles de saint Marc et de saint Jean, en r 38g celle de saint Jacques; à l'année 1390 appartiennent les statues de saint Thomas et de saint Barthélémy; à l'année i3gi, celle de saint Etienne; puis viennent les statues de saint Victor, de saint Ambroise et de saint Jérôme. La décoration du portail latéral de droite date de 1 3g5 ; elle semble avoir été terminée en 1398. Fidèle aux traditions de ses compatriotes, Piero di Giovanni y sacrifie au naturalisme, mais à un naturalisme doublé d'éléments fantastiques. Sur un fond de végétation, témoignant d'un rare talent d'observateur, se détachent les êtres bizarres ou monstrueux, d'un caractère comique très accentué, si chers aux sculpteurs des cathédrales gothiques : singe s'élançant sur un hibou, singe monté sur un chameau, combat d'un aigle et d'un serpent, centaure lançant une flèche, personnages à tête humaine et à corps de dragon, fauve dévorant sa proie (quelle place ces souvenirs, tout païens, de l'amphithéâtre n'ont-ils pas tenue dans les préoccupations du moyen âge!), etc. Dans ces diverses représentations, Piero di Giovanni est un fils du Nord, — ce n'est point par là
1. Le travail de M. Semper, Die Vorlœufer Donatellos, a paru dans les Jahrbilcher fur Kunslnnssenschaft, publiés par le regretté Albert de Zahn (1870, p. 1 à 69). Il en existe un àrage à part.
ORNEMENTS DE LA PORTE NORD DU DOME, par Piero di Giovanni Teaesco.