GHIBERTI
438° olympiade. Il faut voir dans quelle extase le jette le souvenir de trois belles statues qui furent découvertes de son temps, et dont Tune (un hermaphrodite) le fut pour ainsi dire sous ses yeux. C'était à Rome, près de l'église San Celso. Telle était, selon lui, la perfection de l'ouvrage, que le langage humain serait impuissant à en exprimer la beauté. L'autre statue, qu'il vit à Padoue, laissait deviner, dans son état de mutilation, les merveilles qu'elle offrait aux yeux dans son état primitif ; et, quand le regard avait tout mesuré et tout approfondi, le sens du tact, disait-il, y découvrait encore des beautés nouvelles. Enfin , la troisième de ces statues avait été trouvée à Sienne, auprès du palais Malavolti; mais Ghiberti ne la connaissait que par un dessin d'Ambrogio Lorenzetti, auquel il donne de bon cœur la qualification de très grand peintre. Celle-là portait le nom du fameux statuaire Lysippe, et elle en était digne par le travail exquis du ciseau. Cet artiste était une des idoles de Ghiberti, et il ne mettait au-dessus de lui que Polyclète, dont il possédait lui-même ou croyait posséder plusieurs fragments, et dans lequel il vénérait, en outre, l'auteur de ce fameux canon qui avait été jadis la règle suprême de l'art dans les écoles , et qui fut plus tard un sujet de méditations et presque de tourments pour Léonard de Vinci.
« Cet enthousiasme, nourri par des études sérieuses, et entretenu par l'esprit du temps, inspira parfois à Ghiberti des lamentations sur la ruine de l'ancienne civilisation, dont la plus belle fleur était, à ses yeux, la statuaire antique ; jugeant, à son point de vue d'adorateur inconsolable, la guerre que les premiers chrétiens et surtout les premiers empereurs convertis firent au polythéisme, dans les objets populaires de son culte, il s'écrie avec un chagrin voisin du désespoir, que « l'idolâtrie eut à « souffrir, sous Constantin, les plus grandes persécutions, de manière que « toutes les statues et les peintures qui respiraient tant de noblesse et de « parfaite dignité, furent renversées et mises en pièces, outre les châti- « ments sévères dont on menaça quiconque en ferait de nouvelles, ce qui « amena l'extinction de l'art et des doctrines qui s'y rattachent1 ».
L'intolérance était un défaut inconnu à cet âge d'or de la Renaissance. Les érudits aussi bien que les artistes savaient à la fois admirer l'antiquité
i. De l'art chrétien, nouv. éd., t. I, p. 348, 35o.
8o LES PRÉCURSEURS DE LA RENAISSANCE
et apprécier le moyen âge. Tout au plus regardait-on avec indifférence les peintures de l'Ecole byzantine, ou les édifices construits d'après les règles du style gothique. Dans les uns comme clans les autres, c'était F élément étranger qui dominait. En faut-il davantage pour expliquer la froideur professée à leur endroit par les hommes du xve siècle? Et encore, du moins en ce qui concerne le style gothique, restèrent-ils longtemps sans avoir la conscience de cette opposition.
Plus que tout autre, Ghiberti était 1 nomme de la conciliation. Aussi ne faut-il pas s'étonner, après l'avoir entendu professer un si vif enthousiasme pour l'art antique, de le voir juger avec bienveillance, avec sympathie, les productions de l'École de Giotto. Il nous montre dans Cimabue et Duccio les représentants du style byzantin (Tarte greca), dans Giotto le champion des idées nouvelles, le champion du naturalisme. Giotto, dit-il, retrouva les bonnes doctrines perdues pendant près de six siècles. Il joignait au culte de la nature le sentiment de la grâce. Il s'éleva en Etruric à un haut degré de gloire. Ses chefs-d'œuvre remplissent Florence et une foule d'autres endroits. Ses élèves furent nombreux et aussi savants que les anciens Grecs, etc. (Parmi ces élèves, Ghiberti cite avec éloges Stcfano, Taddeo Gaddi, le Giottino.)
Puis il définit la manière et étudie les œuvres de Buffalmacco, de Pietro Cavallini de Rome, d'Orcagna, d'Ambrogio Lorenzetti, de Simone Memmi, de Berna. Dans toutes ces appréciations, qui témoignent d'un goût très sûr et d'une grande indépendance, Ghiberti s'attache plus encore au talent individuel qu'aux tendances. Pour lui, évidemment, la rupture entre les aspirations du xve siècle et celles de Giotto n'était pas encore consommée; il n'a même pas l'air de se douter de l'abîme qui sépare ce grand maître des premiers champions du naturalisme, Masaccio, Paolo Uccello, Andréa del Castagno.
Parmi les sculpteurs, Ghiberti cite Giovanni Pisano et Andréa Pisano, auquel il prodigue les plus grands éloges, enfin un artiste de Cologne, dont il ne prononce pas le nom, mais qui est probablement identique à Giovanni di Piero, le sculpteur de l'une des portes du Dôme.
Ces antiques, que Ghiberti décrivait avec tant de complaisance, il chercha plus d'une fois à les introduire^ -dans ses compositions. Ici,