L. B. ALBERTI
des informations. Tantôt l'auteur soumet à l1 examen le plus approfondi les monuments de Rome, d'Ostie, de Terracine, de Piperno, de Véies, de Tivoli, d'Alatri, de Spolète, de Sienne, de Ravenne, de Venise ; tantôt il s'attache uniquement au témoignage des auteurs de l'antiquité, Vitruve, Varron, Pline et tutti quanti. Il nous force à admirer, ici sa critique si pénétrante, là son érudition si variée. Sur ses investigations dans les ruines de Rome, nous possédons, outre son témoignage, celui de son compatriote et ami, Bernard Rucellai : celui-ci, dans son travail sur la topographie romaine, nous raconte notamment qu'il visita, en compagnie d'Alberti, les thermes antonines1. Quant à son érudition, Alberti s'est chargé, en cent endroits, de nous la démontrer. Aucun des savants de la Renaissance, même pas notre Montaigne, n'aime autant à citer. Dans son admiration pour les écrivains de l'antiquité, il va jusqu'à répéter les fables les plus absurdes, car, ne l'oublions pas, si l'étude des auteurs classiques détruisit bon nombre de superstitions du moyen âge, elle remit par contre en honneur quelques préjugés de l'ancien monde 2.
Alberti ne ferme pas les yeux sur les monuments du Bas-Empire, ni même sur ceux du moyen âge : il cite plusieurs fois, entre autres, Saint- Pierre de Rome, et décrit la Navicclla de Giotto3. Mais ceux de l'antiquité seuls ont le privilège de le charmer et de le fasciner. Songeait-il réellement à une restauration possible du monde gréco-romain? Toujours
1. « Thermce Antonianœ... Ceterum, quod substructionum cadavera, duce Baptista Alberto, olim invisimus, eas quoad per vetustatem licuit, suis lineamentis describendas curayimus. » [Liber de Urbe Roma, Florence, 1770.)
2. « Aucun oiseau ne trouble le temple d'Achille, situé dans l'île du Borysthène. A Rome, sur le Forum Boarium, ni chien, ni mouche ne pe'nètre dans le temple d'Hercule. N'est-ce pas chose merveilleuse aussi que de voir qu'aucune espèce de mouches ne pe'nètre dans le palais des censeurs, à Venise ! Et à Tolède, dans la grande boucherie, on ne voit jamais, toute l'année, plus d'une mouche à la fois, remarquable par sa blancheur... A Paphos, il ne pleut jamais sur l'autel de Vénus. Dans la Troade, près de la statue de Minerve, la chair des animaux sacrifiés ne pourrit pas. Lorsqu'une pierre se détachait du tombeau d'Antée, il commençait à pleuvoir jusqu'à ce que la brèche fût réparée. Il y a des hommes qui prétendent que ces miracles sont obtenus au moyen de certaines figures dont le secret s'est perdu, quoique les astronomes prétendent encore le connaître. » (Liv. VI, chap. iv.)
3. « On vante également, à Rome, le navire de mc Giotto, peintre toscan, où il exprima si bien l'épouvante et la stupéfaction des onze apôtres à la vue de leur compagnon marchant sur les ondes, que chacun, à part soi, laisse voir le trouble de son âme et représente différemment, par les attitudes corporelles, l'effroi dont il est saisi. » (De la Peinture, trad. C. Popelin, Paris, 1869, p. 1 58.)
So LES PRÉCURSEURS DE LA RENAISSANCE
est-il qu'il discute longuement sur la manière d'honorer les « dieux », en leur élevant des temples dignes d'eux, et qu'il examine quel est le style qui convient le plus à chaque divinité. On croit rêver en lisant des dissertations telles que celles-ci :
« En tout l'art de bâtir, il n'y a chose où soit requis plus d'esprit, de soin, d'industrie de diligence, qu'à bien conduire et décorer un temple, considéré que ce lieu-là, bien ordonné, puis embelli ainsi qu'il est requis, apporte le premier et principal ornement à la ville, et dise qui voudra le contraire : quant à moi, je maintiens qu'un temple est la maison des dieux... Or n'est pas impertinent (hors de propos) ce qu'aucuns architectes disent, qu'il faut pour Vénus, pour Diane, pour les Muses, pour les Nymphes et pour les plus douces déesses, faire des temples imitant leur forme féminine, et sentant aucunement la délicatesse du jeune âge. Mais à Hercule, à Mars, et aux grands dieux robustes, leurs maisons doivent être bâties de sorte qu'il y ait plus de révérence par la gravité de l'ouvrage qu'elles n'auront de grâce par l'acquisition de vieillesse. Or, en quelque lieu que le temple s'édifie, la raison veut qu'il soit célèbre, illustre et superbe (comme l'on dit), voire hors la contagion (contact) des personnes profanes, pour laquelle chose faire, lui convient donner devant son front une belle grande place, digne de lui, en manière de parquet, close d'une courtine de basse muraille, et pavée de la plus belle pierre que trouver se pourra : et quand cela régneroit tout alentour, ce ne seroit que le devoir, car il faut que de toutes parts il y ait apparence de dignité, » (Livre VII, chapitre m, d'après la traduction de Jean Martin. Paris, 1 553.)
« D'autres ont estimé que l'on pouvait convenablement représenter les dieux en pierre noire, pour autant que cette couleur est incompréhensible. Toutefois, il en a été qui les aimaient mieux d'or, pour ce qu'il semble que les étoiles soient dorées. Quant à moi, je suis encore en doute de quelle matière on les doit faire ; car il faut qu'elle soit singulièrement noble pour une telle essence, la dignité étant en proportion de la rareté. Néanmoins je ne suis pas celui qui veut qu'on les fasse de sel, comme les Siciliens avaient l'habitude de le faire, au témoignage de Solin, ni de verre, comme le rapporte Pline, ni en or massif, ni en argent.