‹ Les précurseurs de la RenaissanceChapitre 36 sur 132 · L. B. ALBERTI · texte numérisé non relu

L. B. ALBERTI

Je ne partage pas toutefois l'opinion de ceux qui rejettent ces matières parce qu'elles proviennent d"un sol stérile et qu'elles sont pâles. Les motifs qui me guident sont de différentes sortes ; parmi eux il y en a un qui me paraît se rattacher intimement à la religion : à savoir que les statues que nous élevons pour les adorer comme des dieux doivent ressembler aux dieux le plus possible ; les mortels doivent donc leur assurer le plus de durée (d'immortalité) possible.

« ...Nos ancêtres étaient persuadés que l'image d'un dieu peinte dans tel ou tel endroit les exauçait, tandis qu'une statue du même dieu placée ailleurs faisait la sourde oreille aux prières et aux vœux des hommes justes. Bien plus : si l'on change de place les statues auxquelles le public a le plus de dévotion, on ne trouvera plus personne pour croire en elles, pour leur adresser des prières, — comme si elles avaient déchu. Il faut donc que ces images aient un siège fixe, convenable, digne. » (Livre VII, chapitre xvn.)

On se tromperait en croyant que ce n'étaient là qu'illusions, utopies de théoricien. Alberti brûlait de mettre son programme à exécution, et il se trouva un Mécène pour lui en fournir les moyens. Le monument que Sigismond Malatesta chargea Alberti d'élever à Rimini était bien un temple, non une église. Seulement la divinité qu'on y honorait ne s'appelait ni Junon, ni Vénus, ni Minerve, c'était la maîtresse même du prince, la belle Isotta : Diva Isotta.

Il y a des passages cependant où le chanoine — car Alberti, il ne faut pas l'oublier, était clans les ordres, — reparaît. Mais s'il parle des mystères du culte chrétien, c'est pour accentuer encore davantage l'écart entre ses opinions et celles de ses contemporains. Pour lui la période du christianisme vraiment digne de sympathie c'est celle des premiers siècles, alors que les dogmes nouveaux se développaient à côté du polythéisme antique. Alberti calculait-il la portée des paradoxes qu'il énonçait à cet égard, ou bien se croyait-il couvert par le pape Nicolas V, auquel il offrit un exemplaire du Traité d'architecture? toujours est-il que plus d'une de ses hérésies sent singulièrement le fagot. Le lecteur en jugera par les extraits suivants, empruntés au chapitre xm du VIL livre :

(( Les anciens avoient l'habitude de faire un autel haut de dix pieds, sur douze de large, et plantoient là le signe de la croix. En faut- il placer plusieurs dans un temple pour y faire des sacrifices? c'est là une question que j'abandonne au jugement des autres. Nos prédécesseurs, gens de bien au commencement de notre loix et religion, s'assembloient en la communion de la cène, non pour s'y remplir de viandes, mais afin de s'aprivoiser et être plus aimables les uns avec les autres par telle communication de boire et manger ensemble, si qu'ayant leurs esprits rassasiés de très sainte doctrine, ils pussent retourner en leurs maisons plus convoiteux des vertus qu'ils avoient vues les uns aux autres. Ayant donc plutôt goûté la viande, qui là étoit appareillée, que s'être emplis (comme dit est), on y faisoit lecture et sermon des mystères divins, de manière que les affections étoient ardentes au salut l'un de l'autre et à suivre la bonne voie. Après, chacun offroit selon sa qualité, ainsi comme une rente ordonnée à l'aumône; puis tout cela se distribuoit par l'évêque à ceux qui en avoient le plus besoin. Ces choses se faisoient entre eux, ainsi, comme entre frères et bons amis, et avoient leurs biens en commun. Mais après ce temps-là, quand les princes permirent de s'assembler sans crainte, publiquement, les hommes ne changèrent pas beaucoup de la vieille façon de faire, mais pour ce qu'il survenoit plus grande affluence de peuple, l'on y administroit moins de réfection. Et quant aux sermons très élégants que faisoient alors les prélats à l'assemblée, on les peut voir encore dans les livres des Pères. Bien puis-je témoigner qu'il n'y avoit donc qu'un seul autel, où les gens s'assembloient, et ne s'y faisoit tous les jours fors un seul sacrifice. Depuis succédèrent les temps qu'on voit aujourd'hui, que je voudrois ( sauf la révérence des pontifes ) que quelque homme de grave autorité estimât réformables, car, comme sous ombre de conserver leur dignité, à peine les pontifes se laissent-ils voir au peuple une seule fois le jour de l'an ; ils ont tellement rempli les églises d'autels, et aucunes fois, je n'en dis pas plus. J'ose bien affirmer qu'entre tous les humains ne se trouve chose plus digne que le saint sacrifice, et ne pense point qu'il y ait homme de sain entendement lequel voulut que les divins mystères devinssent vils, par les avoir trop à main. » (Livre VII, chapitre xiii ; tracl. de Jean Martin.)

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