CHAPITRE III
Les amateurs et les archéologues florentins du xve siècle : Niccolô Niccoli. — Ambroise le Camaldule, Léonard Bruni et Charles Marsuppini. — Le Pogge.
Rome, au xve siècle, les collectionneurs sont d'ordinaire des prélats grands seigneurs; leur représentant le plus brillant est le cardinal Pierre Barbo, plus tard pape sous le nom de Paul II. A Florence, autres mœurs. Nous trouvons, d'un côté, les artistes tels que Ghiberti, et les hommes d'étude, Niccolô Niccoli, le Pogge, suppléant par leur activité, par leur discernement, à l'insuffisance de leurs ressources; de l'autre, les banquiers enrichis. Ces derniers, s'ils ne possédaient pas les mêmes connaissances, témoignaient d'une ardeur presque égale à celle de leurs rivaux ; leur richesse rétablissait bien vite l'équilibre. Dans cette lutte entre la science et les écus, la victoire, est-il nécessaire de le dire, resta aux derniers. La collection de Niccolô Niccoli s'engouffra, selon toute vraisemblance, dans celle des Médicis; la collection de Ghiberti devint la proie d'autres familles patriciennes ; il en fut sans doute de même de celle du Pogge.
C'est une curieuse et sympathique physionomie que celle de Niccolô Niccoli1, le premier en date des Florentins qui ait sacrifié à la douce
i. Le travaille plus approfondi que nous possédions sur Niccoli est celui de Laurent Mehus dans sa préface aux lettres d'Ambroise Traversari, le Camaldule. Nous avons tiré plus d'un renseignement précieux de cet ouvrage, qui témoigne d'une érudition prodigieuse, mais où tout ce qui s'appelle méthode, ordre, clarté, fait absolument défaut. Mehus n'avait surtout aucune idée de la composition d'un livre. On compte dans son volume jusqu'à cent pages in-folio compactes qui se suivent sans le moindre arrêt, sans un seul alinéa ! Outre le travail de Mehus, nous avons mis à profit la biographie de Niccoli par son contemporain, le libraire Vespasiano de' Bisticci (Vite di uomini illustri del secolo XV, éd. Bartoli, Florence, 1 85Q, p. 473-482), et l'ouvrage de M. G. Voigt, Die Wiederbelebung des classischen Alterthums, oder das erste Jahrhundert des Humanismus, Berlin, i85o, p. 1 5 3- 1 6 1 (une nouvelle édition de cet ouvrage paraît en ce moment). Le travail du savant allemand est fondé sur des recherches approfondies; il se distingue par l'élégance de l'exposition, mais on est en droit de reprocher à
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manie des collections. A la fois censeur mordant et ami dévoué, d'une sévérité excessive dans les jugements qu'il portait sur ses contemporains, et d'une obligeance à toute épreuve, exerçant par ses relations personnelles une influence plus considérable que les autres par leurs écrits, s'occupant en même temps, et avec une ardeur sans égale, de former des séries de manuscrits et des séries d'inscriptions, des séries de gemmes et des séries de médailles, Niccoli a été un des facteurs essentiels du grand mouvement qui allait transformer Florence et toute l'Italie. Son amour pour la science n'était égalé que par son désintéressement. A l'esprit d'ordre, de minutie qui présidait au classement de ses collections, correspondait une absolue incurie en matière de finances. Il ignorait l'ambition, quoiqu'il eût l'oreille des Médicis. Dans cette cité surexcitée par les passions politiques, il eut la force nécessaire pour faire de sa maison un domaine neutre, sur lequel les partis se rencontraient sans hostilité. L'extérieur même de ce petit homme, tout ensemble actif, obligeant et emporté, avait quelque chose de particulier. Toujours très recherché dans sa mise, il affectionnait les couleurs voyantes. On le reconnaissait de loin à ses vêtements roses tombant jusqu'à terre. Sa garde-robe le préoccupait presque autant que ses livres. Lorsqu'il était en voyage, il confiait à son ami Ambroise Traversait — un grand et célèbre personnage, le futur général de l'ordre des Camaldules — le soin de veiller à la conservation des vêtements qu'il laissait à la maison. Celui-ci, plusieurs de ses lettres nous le prouvent, tint chaque fois à honneur de s'acquitter dignement d'une mission si importante 1 .
De nos jours, Niccolô Niccoli passerait pour un original et fournirait aux plaisants un thème inépuisable de quolibets. Le xve siècle, plus respectueux pour la vraie science, ne voyait en lui que le savant, l'humaniste : ce mot magique suffisait alors pour faire oublier tous les travers.
M. Voigt une sévérité excessive dans l'appréciation de la plupart des personnages qu'il fait passer sous nos yeux.
i. « Vestes tuas Hieronymus frater sollicite excutit, et quantum potest, mundas inviolatasque tuetur. » (Lib. VIII, ep. u, p. 354 de l'éd. Mehus.) — « Vestes quas petisti, cui mandaveras, dedi. Eas una cum reliquis semel jam accurate cxcussimus, facturi id crebrius, quum tempestivum erit. » (Ibid.; lib. VIII, ep. vul, p. 3yo.)
Voir aussi (p. 358) la lettre relative à la réparation d'une horloge, et (p. 41G et 5GG) celles qui concernent l'acquisition de plumes destinées au minutieux calligraphe.
ioô LES PRÉCURSEURS DE LA RENAISSANCE
Niccolô Niccoli était né à Florence, dans le dernier tiers du xive siècle, en 1 363. Il était fils d'un riche marchand. Lui-même fut forcé, dans sa jeunesse, d'embrasser la profession paternelle, malgré son goût pour les lettres. Mais, une fois son père mort, il jura de ne plus vivre que pour l1 étude, et il tint son serment. Il suivit les cours de Louis Marsigli (mort en 1394), ainsi que ceux de Manuel Chrysoloras (mort en 1415), dont renseignement exerça une si grande influence sur le développement des études grecques à Florence. Au bout de quelques années, l'ancien apprenti marchand était également familiarisé avec la littérature classique et avec les Écritures; il avait acquis les connaissances les plus étendues dans la philologie, cette science qui primait alors toutes les autres. Dès 1406 nous le trouvons en relations avec Léonard d'Arezzo, qui l'encouragea à faire le voyage de Rome'; en 1 4 1 4 sa réputation s'étendait au loin, comme le prouve la lettre dans laquelle le chancelier de la ville de Padoue l'appelle : « clarissimus vetustatis cultor ». Sa fortune lui permit pendant longtemps de satisfaire sa passion et d'accumuler chez lui les écrits des anciens; il réussit à former une bibliothèque et un cabinet de curiosités, qui comptèrent parmi les plus riches de l'Italie. Mais à force d'entasser manuscrits sur manuscrits, de compléter ses séries de médailles ou de pierres gravées, ses ressources s'épuisèrent. Il lui aurait fallu suspendre ses achats, peut-être même vendre une partie de ses collections, si Cosme de Médicis et son frère Laurent n'étaient venus à son secours. Leur caissier avait ordre, toutes les fois que Niccoli se présenterait à leur banque, de lui remettre l'argent dont il aurait besoin, et de l'inscrire à leur compte personnel.
C'était un don sous la forme d'un prêt. Grâce à ce procédé si délicat, à ce concours si éclairé, le vieux collectionneur put poursuivre sa tâche sans rencontrer d'obstacles, sans éprouver de scrupules. Lorsqu'il mourut, il devait à la banque des Médicis 5oo ducats, mais ses collections représentaient une valeur au moins décuple, et ces collections, il les léguait à sa ville natale !
Pour enrichir sa bibliothèque, Niccoli ne se bornait pas à des achats; il transcrivait de sa main les manuscrits qu'il lui était impossible d'acquérir 1. Epistolœ, t. I, p. 19; t. II, p. 188.
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à titre définitif. Ajoutons que ses copies sont aujourd'hui encore fort estimées, non seulement à cause de la belle écriture de Niccoli, mais encore à cause des judicieuses corrections qu2 le bibliophile florentin, à la fois calligraphe et philologue, introduisait dans le texte, souvent fort corrompu, des auteurs classiques. Si nous en jugeons par une lettre de son ami Léonard Bruni, d'Arezzo, chancelier de la République florentine, Niccoli ornait même ses manuscrits de belles initiales, dans la composition desquelles il faisait dès lors prévaloir les principes de la Renaissance1.
Niccolô Niccoli, bien différent en cela de ses prédécesseurs ou de ses contemporains, Pétrarque, Boccace, le Pogge, Ambroise le Camaldule, Cyriaque d'Ancône et autres, voyagea peu. Assez jeune encore, il s'était rendu à Padoue pour y conquérir la copie d'un poème inédit de Pétrarque, VAfrica. Plus tard, en 1420, il accompagna son protecteur Cosme de Médicis à Vérone. Ce fut aussi en compagnie de ce dernier qu'il visita Rome, en 1426. Il comptait près de soixante ans lorsqu'il lui fut donné de réaliser son plus cher désir, et de .fouler ce sol sacré. Que d'émotions, mais aussi que de déceptions! La douleur fut plus forte chez Niccoli que l'enthousiasme; il ne put s'habituer à la vue de tant de mutilations, et laissant là cette ville, qui n'était plus que le spectre de l'ancienne capitale du monde, il retourna précipitamment à Florence pour y reconstituer, au milieu de ses livres, sa Rome idéale.
La richesse des collections de Niccoli ne s'explique pas, on vient de le voir, par ses propres pérégrinations; il faut en chercher le secret dans l'art avec lequel il intéressa tous ses amis, tous ses correspondants, à l'accroissement de son cabinet. Bientôt il n'y eut plus d'ambassadeur florentin partant pour l'étranger, de prélat de passage dans la capitale de la Toscane, de banquier ou de marchand en relations avec les Médicis, qui ne fût mis à contribution. C'était pour lui que Léonard Bruni et Ambroise
1. « Cum ( Bartholomeus Cremonensis ) volumen habeat prœclare scriptum orationum Ciceronis, cupit ut singulorum capita librorum splendore litterarum illuminentur. Tu ergo in ca re diligentiam tuam adhibebis, dabisque operam ut non auro, nec murice, sed vetusto more ha; iittera; fiant. Nam inaurare vel hic potuisset, si hujusce rei cupiditas ipsum haberet. Verum hcec spernit, et antiquitati deditus est. Quare faciès ut tibi videbitur, utque existimabis amatori antiquitatis potissimum gratificari. Volumen ipsum tibi mitto. Vale. Senis. » (Epistola>, éd. Mehus, liv. II, lettre X, t. I, p. 44, 45.)
le Camaldule recherchaient partout des manuscrits ou des antiques ; c'était pour lui que le Pogge parcourait les bibliothèques de la Suisse, de la France, de l'Allemagne. Par ses relations, le collectionneur florentin pénétrait jusqu'en Grèce, en Asie Mineure. Vers 1430, un de ses émissaires parcourait la Syrie '.
Quelquefois Niccoli trouvait à Florence même les joyaux les plus précieux. Se promenant un jour dans la ville, il aperçut un enfant qui portait au cou une calcédoine gravée. Il reconnut sur-le-champ dans cette gemme un ouvrage de Polyclète (?), fit venir le père de l'enfant, et lui demanda de lui vendre un objet qui ne lui était d'aucune utilité. Celui-ci, quelque pauvre diable, ne se cloutait même pas que la pierre pût avoir une valeur vénale; il s'en remit à Niccoli du soin de fixer le prix, et ne se connut presque pas de joie quand ce dernier (beau trait pour un collectionneur) lui donna cinq ducats d'or, somme considérable pour l'époque. La calcédoine devint rapidement célèbre. Lors de son passage à Florence, le patriarche d'Aquilée, Louis Scarampi, qui, nous l'avons dit, était un amateur insigne, entendit parler d'elle; il voulut la voir et la trouva tellement parfaite, qu'il la garda. Niccoli dut la lui laisser, en échange de deux cents beaux ducats. Plus tard, la gemme, ou, comme on l'appelait, « il calcedonio », la calcédoine par excellence, devint la propriété du pape Paul II, puis celle de Laurent le Magnifique. Dans l'inventaire de ce dernier, elle est évaluée r,5oo florins.
La maison de Niccoli ne tarda pas à devenir le centre du mouvement littéraire et archéologique de Florence. Erudits et artistes, vieillards et jeunes gens s'y pressaient '3, les uns pour chercher des conseils, les autres pour emprunter des manuscrits, que le possesseur leur prêtait avec une rare libéralité (au moment de sa mort, plus de deux cents volumes de sa bibliothèque se trouvaient entre les mains de ses amis). Il fallait que Niccoli fût bien savant, que ses collections fussent bien riches pour attirer tant de monde, car l'hospitalité scientifique était la seule qui s'exerçât en ce lieu. Niccoli n'avait pas voulu se marier, pour pouvoir se livrer sans