Vasari, éd. Milanesi, t. II, p
LE POGGE n5
que nous pouvons considérer comme appartenant déjà à la seconde période de l'humanisme, Politien, Marsile Ficin, Pic de la Mirandole, Cristoforo Landino et la plupart des épigones ne sont plus que des philologues, des poètes ou des philosophes, pleins d'indifférence pour l'archéologie. C'en est fait de l'ardeur généreuse avec laquelle leurs ainés embrassaient la civilisation antique sous toutes ses formes, et en faisaient revivre le magnifique ensemble jusque dans les moindres détails.
Les savants, les chercheurs, les curieux de tous les temps et de tous les pays, tous ceux qui se sont passionnés pour les progrès des sciences historiques, pour la découverte d'éléments de travail nouveaux, salueront dans Poggio Bracciolini (i 380-1459) un de leurs plus brillants coryphées. Jamais, avant lui, on ne s'était dévoué avec une ardeur si grande ni avec plus de succès à la recherche de 1' « inédit ». C'était un explorateur hors ligne, dont l'instinct naturel, le flair, pour nous servir d'une expression consacrée, était doublé d'une érudition profonde. Quelles splendides campagnes que celles qu'il dirigea contre la Suisse, la France, l'Allemagne ! Il en rapporta des dépouilles opimes, de quoi faire la fortune de dix érudits. Grâce aux relations qu'il s'était créées en qualité de secrétaire apostolique, grâce à son activité, sa verve, sa bonne humeur, il n'y avait point de forteresse qui lui résistât. 11 pénétrait dans les bibliothèques le plus jalousement gardées, et en tirait, aux applaudissements de l'Italie entière, les chefs-d'œuvre de l'antiquité classique, inconnus pendant tant de siècles. A Saint-Gall, il découvrait les Institutions de Quintilien, dont on ne connaissait jusqu'alors que des fragments, et VArgonautique de Valérius Flaccus. Les bibliothèques de la France ou de l'Allemagne lui fournirent à leur tour les œuvres, plus ou moins complètes, de Lucrèce, de Silius Italicus, de Vitruve, de Columelle, d'Ammien Marcellin, huit discours inédits de Cicéron, etc., etc. L'Italie même lui réservait les plus rares bonnes fortunes : au Mont-Cassin, il trouva le Traité des aqueducs, de Frontin.
On ne se clouterait guère que le concile de Constance, si fécond en vaines discussions théologiques, ait été le point de départ de la plupart de ces découvertes. Aussi bien le Pogge prenait-il peu au sérieux le rôle qu'il était appelé à jouer auprès de l'assemblée, en qualité de secré-
taire apostolique. M. Voigt nous le montre riant en lui-même des interminables discours que les doctes prélats prononçaient à l'occasion du schisme ou bien de l'hérésie des Hussites. Bientôt fatigué de ces subtilités, qui lui paraissaient indignes d'un siècle de lumières, il eut l'idée de mettre à profit son séjour au milieu des Barbares (c'est ainsi qu'il désigne d'ordinaire ses hôtes) pour explorer les bibliothèques de leurs couvents. De puissantes recommandations lui ouvrirent toutes les portes. Il brava les rigueurs de l'hiver pour visiter d'abord les abbayes bénédictines de Reichenau et de Weingarten. Plus d'un beau manuscrit prit le chemin de Constance et ne revint plus à son poste primitif. Qui aurait eu le courage de refuser ces communications indispensables, on l'affirmait du moins, aux Pères réunis au Concile? Puis vint le tour du couvent d'Einsiedeln, où le Pogge étudia, il n'est point permis d'en douter, le fameux Itinéraire, publié depuis par Mabillon. Saint-Gall réservait des surprises plus grandes. La bibliothèque, naguère si célèbre, faisait alors pitié à voir. Les volumes gisaient à terre, couverts de poussière et de décombres, dans une pièce obscure et infecte, comparable aux réduits dans lesquels, de nos jours, les moines du mont Athos relèguent leurs manuscrits. Personne ne se souciait de ce trésor inestimable. Le Pogge crut remplir un devoir sacré en délivrant quelques-uns des nobles captifs condamnés à une si honteuse réclusion , et leur fit reprendre, sans trop de scrupules, le chemin de leur véritable patrie, l'Italie, le pays du soleil, de la civilisation.
Chacun de ces envois provoquait chez ses amis de Florence un enthousiasme sans bornes. Niccolô Niccoli, toutes affaires cessantes, se mettait à transcrire les chefs-d'œuvre si longtemps voués aux ténèbres. Les autres membres du cénacle accouraient contempler les précieuses reliques. S'il fallait de l'argent pour continuer les recherches, Cosme de Médicis l'avançait avec empressement.
La lettre que Léonard d'Arezzo écrivit au Pogge à l'occasion de la découverte des Institutions de Quintilien existe encore. Je ne puis résister au désir de la reproduire, du moins dans quelques-unes de ses parties : « Camille », écrit le chancelier de la République, « a mérité d'être appelé le second fondateur de Rome, car si Romulus a créé la ville, lui l'a relevée de ses ruines. C'est ainsi que tu es comme un second père pour
STATUE d'un PROPHÈTE, SOUS LES TRAITS DU POGGE par Donatello. — Dôme de Florenc;.
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ces ouvrages que ton zèle a tirés de l'oubli. Je t'en supplie, ne discontinue pas tes recherches, mais apportes-y, s'il est possible, une ardeur encore plus grande. Que la modicité de tes ressources ne t'arrête pas : nous viendrons à ton secours. Ta dernière découverte a une valeur plus grande que tu ne le penses. Grâce à toi, Quintilien, jusqu'ici mutilé et informe, a recouvré tous ses membres. J'ai vu la liste des chapitres ; l'ouvrage est complet, alors qu'auparavant nous n'en possédions que la moitié et que le texte même de celle-ci était absolument corrompu et défectueux. Quelle bonne fortune, quelle joie inespérée! O Marcus Fabius (Quintilien), est-il vrai que je puisse enfin te contempler tout entier1 ! »
Certes, la Renaissance, considérée dans son ensemble, a été un mouvement plutôt artificiel que spontané et national, mais chez les individus, pris isolément, l'enthousiasme était du moins sincère, profond; la lettre de Léonard Bruni suffirait à le prouver, à défaut d'autre témoignage.
Le Pogge n'était pas seulement philologue : comme épigraphiste, il s'est immortalisé par son recueil des inscriptions de Rome. Ce Corpus, le second en date des recueils composés du temps de la Renaissance (le premier, nous l'avons dit, avait pour auteur Cola di Rienzi), existe encore. M. de Rossi en a tiré le parti le plus brillant dans un mémoire qui a fait époque2. Tout nous autorise à croire que le Pogge entreprit ce travail sous les auspices du célèbre chancelier de la République, Coluccio Salutato (mort en 1406) 3.
Le Pogge était également numismate. Un des premiers, il s'efforça de se rendre compte du développement de la monnaie chez les Romains. Les idées fort nettes qu'il énonce à cette occasion sont bien faites pour nous surprendre 4. Malheureusement pour le savant du xve siècle, la