LES AMATEURS FLORENTINS DU XV" SIÈCLE
663,755 florins, c'est-à-dire une vingtaine de millions, au cours actuel de l'argent, en impositions, aumônes ou constructions1.
L'autobiographie d'un parent, d'un ami des Médicis, Jean Rucellai, nous fournit un autre témoignage, non moins éloquent, de cette élévation de vues propre à l'aristocratie financière de Florence. Le passage dans lequel il récapitule les joies, les prospérités de son existence, débute par une déclaration d'une naïveté admirable : « 1473. Motifs pour lesquels moi, Jean Rucellai, je dois m'estimer aussi heureux, ou même plus heureux que n'importe quel autre citoyen de notre quartier de Santa Maria Novella. Peut-être même clans toute la cité n'y a-t-il que peu de personnes qui l'emportent sur moi. Ce qui me cause la satisfaction la plus grande, c'est de voir que cette supériorité n'est point due à mes talents, ni à mes efforts, mais à la protection de Dieu. Je prie le Tout-Puissant de m'accorder la grâce d'être reconnaissant envers lui, et non ingrat, car pendant ma vie il m'a comblé de plus de bienfaits que je ne lui en ai demandé et que je n'osais en espérer ». A cette déclaration succède le relevé des sommes dépensées par Rucellai : 60,000 florins d'or en impositions ; 10,000 florins pour la dot de ses cinq filles : 2,000 florins pour le parement de brocart de Santa Maria Novella, sans compter les frais de la construction de son palais, de la chapelle du Saint-Sépulcre, de la façade de Santa Maria Novella, etc. A chaque ligne éclate le légitime contentement du possesseur de tant de trésors, du créateur de tant de belles choses. Je tiens surtout à recueillir l'aveu qui termine cette page si curieuse : « On dit que gagner et dépenser sont au nombre des plus grandes jouissances que l'homme puisse rêver ; pour ma part j'avoue que j'ai éprouvé plus de douceur encore à dépenser qu'à gagner. »
Jean Rucellai ne devait pas tarder à changer de ton. Une année plus tard, il avait perdu une grande partie de sa fortune. Ses paroles nous le montrent résigné, non découragé : « En 1474, j'ai éprouvé de grandes pertes par la faute de ma compagnie de Pise, dirigée par Ridolfo di Francesco Paganelli. Cet homme m'a trompé et dépouillé ; par sa ruse il m'a causé un préjudice de 20,000 florins. D'autres malheurs encore sont
1. Les Ricordi ont été publiés pour la première fois par Gori dans La Toscana illustrata nella sua storia ; Livourne, 1755, in-40, p. 191, 194.
venus me frapper. Ainsi de riche, je suis devenu pauvre. Que Dieu soit loué de tout l. »
Lorsque Rucellai rédigeait ses premières notices, dont l'optimisme contraste si singulièrement avec les doléances contenues dans les « déclarations de biens » (denunzie) de la plupart de ses compatriotes, il y avait longtemps que Florence passait pour une des villes les plus riches du monde entier. L'emprunt fait par le roi d'Angleterre chez les Bardi, les Peruzzi et leurs commanditaires est célèbre; il s'élevait, en 1 338, à i,355,ooo florins, somme énorme si l'on tient compte de la rareté du numéraire à cette époque. En 1422 , on comptait autour du Mercato Nuovo soixante-douze boutiques de changeurs. De 1430 à 1453 , les impositions prélevées sur soixante -dix -sept familles florentines atteignaient 4,875,000 ducats. Le célèbre humaniste Giannozzo Manetti dut payer à lui seul 1 3 5, 000 ducats ; il fut réduit à la mendicité. Sur la fortune des Méclicis, nous possédons, grâce aux Ricordi de Laurent, les données les plus sûres et les plus précises. Lorsque le père de Cosme mourut, en 1428, il laissa à ses deux fils 178,221 florins « di suggello ». En 1440, à la mort de Laurent l'ancien, le patrimoine avait déjà atteint le chiffre de 235, 1 37 florins; il s'accrut singulièrement encore dans la suite, grâce aux aptitudes financières de Cosme. Aussi Pie II, en traversant Florence, déclara-t-il que les richesses du vieux banquier égalaient celles de Crésus2.
Pour nous rendre un compte exact de l'importance de ces chiffres, il importe de rapprocher la fortune des Médicis des trésors réunis par quelques autres banquiers, prélats ou grands seigneurs italiens de l'époque. En 1460, le patriarche d'Aquilée, Louis Scarampi, passait pour un des personnages les plus riches de la Péninsule : il possédait environ 200,000 ducats d'or. En 1478, les 170,000 ducats d'André Vendramin, doge de Venise, remplissaient tous ses compatriotes d'orgueil et d'envie. Les Colleoni possédaient cependant un patrimoine supérieur : la confiscation qui les frappa porta sur une somme de 216,000 ducats^.
1. Autografo tolto dallo ^ibaldone di Giovanni Rucellai fiorentino e pubblicato per cura di Giovanni Temple Leader. (Florence, 1872.)