CHAPITRE V
Laurent le Magnifique.
a Renaissance, si riche en grands hommes, n'a pas connu d'organisation plus brillante que Laurent de Médicis. Le premier dans les tournois comme dans la diplomatie, à la fois financier habile et poète d'un incontestable talent, humaniste, amateur, bibliophile et archéologue, Laurent a séduit son siècle par sa courtoisie, son esprit, sa magnificence. La posté-
rité, en lui décernant le surnom de Magnifique, n'a retenu que la dernière de ces qualités; mais, parmi tant de mérites, n'est-ce pas celui qui doit nous toucher le moins ?
Une pareille universalité semble exclure les aptitudes spéciales. L'intérêt ne s'émousse-t-il pas quand il s'attache à tant d'objets divers? Les connaissances ne perdent-elles pas en profondeur ce qu'elles gagnent en étendue? Laurent fait exception. Le culte du beau, la recherche des œuvres d'art ne sont à coup sûr qu'une des nombreuses faces sous lesquelles il se présente à nous, et cependant, même considéré sous ce point de vue spécial, il peut passer pour l'expression la plus haute et la plus complète de ce que l'on appelle aujourd'hui un connaisseur. Il se passionne au même degré pour les restes de l'art antique et pour les productions des contemporains, pour les manuscrits, les tableaux, les statues, les tapisseries, les pierres gravées, pour les créations monumentales et pour ces chefs-d'œuvre de fini, dont la valeur est en raison même de leur
A cette ardeur sans égale pour la poursuite de tout ce qui est beau, précieux ou curieux, Laurent joint un désintéressement rare chez un collectionneur. Il ne connaît point de jouissances égoïstes. S'il entasse dans son palais tant de merveilles , ce n'est point seulement pour sa
exiguïté.
i68 LES PRÉCURSEURS DE LA RENAISSANCE
satisfaction personnelle, c'est aussi pour fournir à ses amis, à ses concitoyens, les éléments d'un enseignement qu'ils auraient vainement cherché ailleurs. Le premier, il fonde un musée d'études, une école des beauxarts.
L'antiquité occupait tout naturellement la première place dans les préoccupations de Laurent. Jamais on n'avait professé un culte plus sincère pour les chefs-d'œuvre de l'art grec ou romain. Accablé d'affaires, de soucis, le chef de la République florentine recouvrait toute sa sérénité en présence d'une belle statue. La lecture d'une page de Platon était seule capable de le toucher au même point. Dans ses Ricordi, rappelant son ambassade à Rome, en 1 471, il oublie de nous parler des résultats de sa mission pour ne nous entretenir que des gemmes, des bustes, du fameux vase de calcédoine qu'il rapporta de la Ville éternelle. Voulant donner à Philippe de Commines une preuve de sa sympathie, il lui offre des médailles l. Plus tard, lorsqu'il rédige pour son fils Jean, nommé cardinal, des instructions dont dépendait l'avenir du futur pape Léon X, il lui recommande de préférer aux plus riches ornements, aux chefsd'œuvre de l'orfèvrerie ou de l'art textile, quelque belle antique : « Les bijoux et la soie ne conviennent que rarement aux prélats tels que vous. Attachez-vous plutôt à réunir quelques pièces antiques curieuses (qualche gentilezza di cose antiche) et de beaux livres 2. »
On sait quel enthousiasme il laissa éclater en recevant de Jérôme Roscio le buste de Platon. Il tressaillit de joie, — « gaudio exultavit», dit son contemporain Valori, — et professa, sa vie durant, la plus grande vénération pour l'image de son philosophe favori.
Le milieu dans lequel Laurent avait grandi était bien fait pour développer son goût. Nul doute que Donatello ne l'ait familiarisé de bonne heure, comme il l'avait fait pour son père et son aïeul, avec les beautés de la statuaire classique. Les collections réunies dans la maison paternelle fournissaient de précieux éléments de démonstration. Pendant longtemps, elles durent paraître incomparables au jeune étudiant. Son voyage à
1. Kervyn de Lettenhoven, Lettres et Négociations de Philippe de Commines. Bruxelles, 1867-1874, t. II, p. 279.