‹ Les précurseurs de la RenaissanceChapitre 84 sur 132 · Fabroni, t. II, p. 3 i i · texte numérisé non relu

Fabroni, t. II, p. 3 i i

Rome (1465) lui ouvrit des horizons nouveaux. Les historiens nous affirment que le pape Paul II le reçut avec une extrême bienveillance. Ils négligent, à la vérité, de nous apprendre s'il admit le jeune étranger à contempler les trésors du palais de Saint-Marc. Mais nous pouvons, sans témérité, suppléer à leur silence. Paul II, qui aimait les vrais connaisseurs, n'a très certainement pas laissé échapper cette occasion pour passer en revue avec l'amateur florentin ses merveilleuses séries de médailles, de bronzes, de gemmes. Chaque pièce, je le croirais volontiers, fut tirée de son écrin, tournée et retournée en tous sens. Le pape, dont on connaît la compétence en ces matières, dut prendre plaisir à interroger le visiteur, à lui demander le nom des empereurs représentés sur ses camées, à l'embarrasser, à le mettre en défaut. 11 ne se doutait guère qu'il avait devant lui l'héritier de toutes ces merveilles.

Comparé à Paul II, Laurent devait juger en artiste plutôt qu'en archéologue. Les souvenirs se rattachant à tel ou tel joyau, la beauté ou la force de l'expression le touchaient certainement plus que toute autre considération. Le pape, au contraire, comme les « curieux » d'aujourd'hui, appréciait avant tout la rareté de la matière, la perfection de la main-d'œuvre. Sur la date de ces monuments, le Florentin, tout nous autorise à le croire, n'avait et n'eut dans la suite que des idées confuses. Poète et non pas historien, les questions de chronologie ne le touchaient que médiocrement. Je serais assez tenté de comparer ses agissements à ceux de son ami Giuliano da San Gallo, qui, pour avoir mesuré et dessiné tant d'édifices antiques, en était arrivé à se servir, pour enregistrer ses moindres notes de caractères épigraphiques, tirés des vieilles inscriptions romaines. C'était un beau témoignage d'admiration ; malheureusement le grand artiste, qui n'était pas un grand clerc, ne savait même pas écrire correctement sa langue maternelle. De même chez Laurent, l'admiration pour l'antique a dû être toute de sentiment. Elle ne reposait certainement pas sur des données scientifiques, comme, par exemple, chez son beau-frère Bernard Rucellai, auquel nous devons le beau commentaire sur le Traité des régions de Publius Victor.

Comme juge des productions contemporaines, Laurent occupe au 1. Voir surtout son précieux recueil, son « taccuino », de la Bibliothèque de Sienne.

contraire une place absolument unique. Il a été pendant près d'un quart de siècle l'arbitre du goût. Sa compétence était surtout grande en matière d'architecture. Son contemporain Redditi, dans un panégyrique écrit du vivant même de Laurent, consacre un chapitre spécial aux connaissances architectoniques et mathématiques de son héros; il cherche à prouver « quod in architectura et mathematicis plurimum profecerit ». Nous savons d'autre part que ce fut sous les auspices du patricien florentin que Giuliano da San Gallo conçut et élabora son nouveau système d'architecture militaire, véritable révolution dans les annales de la poliorcétique1. Peut-être Laurent, fidèle à une devise de sa famille : Nul ne sait, qui n essaye 2, s'est-il même amusé, dans ses heures de loisir, à entreprendre des recherches sur les proportions, ou à tracer des plans. En 149 1 nous le voyons en effet prendre part au concours pour l'achèvement de la façade du Dôme3. Le chef de la République florentine se mêlant aux tailleurs de pierre, aux maçons, et concourant avec eux, n'est-ce pas là un spectacle tel que ce grand xve siècle peut seul nous en offrir !

De près et de loin, on eut bientôt recours aux lumières du patricienarchitecte; concitoyens et étrangers sollicitèrent son intervention. C'est à lui que l'œuvre de l'église Saint-Jacques de Pistoie confie, en 1478, le soin de choisir entre les modèles qui lui sont soumis 4. C'est à lui que le duc de Calabre s'adresse, après la mort de Giuliano da Majano, lui demandant de lui désigner un artiste capable de remplacer ce maître éminent. 11 faut lire dans le Carteggio de Gaye (t. I, p. 3oo) la belle lettre dans laquelle Laurent déplore à la fois la fin prématurée de son ami et la pénurie des bons artistes. Tel était l'intérêt qu'il prit à cette affaire, qu'il écrivit au marquis de Mantoue pour le prier de permettre à son archi-

1. Voy. Guglielmotti, Storia délie fortijicaponi nella Spiaggia romana. Rome, 1880, p. 28.

2. Cette devise, tracée autour d'un perroquet vert, se rencontre dans plusieurs manuscrits de la Laurentienne ainsi que sur le beau portrait de Laurent, qui, de la collection du marquis de Ganay, est entré dans celle de M. Armand.

3. Vasari, t. VIII, p. 267. Le rôle que Laurent joua dans cette circonstance a fourni à Rio le prétexte d'invectives d'une violence inouïe contre le paganisme des Médicis. Quel dommage qu'à côté de pages réellement belles et profondes, l'Art chrétien témoigne d'un parti pris si évident, et renferme tant de déclamations indignes d'un historien!

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