‹ Les précurseurs de la RenaissanceChapitre 88 sur 132 · Milanesi, ouv. cité, p. i · texte numérisé non relu

Milanesi, ouv. cité, p. i

peu de temps auparavant. Passant à Mantoue, en 1483, le tout-puissant patricien était allé visiter l'atelier du peintre et avait examiné avec une vive satisfaction ses peintures, ainsi que des bustes en ronde bosse et beaucoup d'autres antiques '.

Il semblait, à voir ces achats, ces commandes, ces présents sans nombre, cette magnificence qui éclatait dans les plus petites comme dans les plus grandes choses, sauf peut-être dans l 'habillement et dans la nourriture2, que les coffres-forts des Médicis fussent inépuisables. Plus curieuse, plus indiscrète que les contemporains, l'érudition moderne a voulu voir clair dans les affaires de Laurent : elle n'a pas eu de peine à démontrer que sous cette magnificence sans pareille se cachaient souvent de sérieux embarras d'argent. Les Médicis oubliaient trop qu'ils n'avaient pas les mêmes sources de revenus que ces souverains avec lesquels ils cherchaient à rivaliser; d'autre part Laurent ne possédait pas, en matière de finances, le génie supérieur de son aïeul. De là, en présence de charges toujours croissantes, une gêne qui ne put être dissimulée qu'à force d'expédients. Si Cosme le Vieux avait fait à sa patrie des avances sur sa fortune personnelle, sous son petit-fils les rôles furent intervertis, et Laurent se vit plus d'une fois forcé de puiser dans les caisses publiques. Il finit par perdre bien des scrupules. C'est ainsi qu'il prit contre le pape Innocent VIII la défense du népotisme : il s'agissait de constituer au fils du souverain pontife, au gendre de Laurent, Franceschetto Cibo, un riche patrimoine dont l'Église aurait fait les frais. — A la longue, la situation du banquier diplomate serait devenue fort difficile. S'il n'était pas mort si jeune, qui sait si le surnom de Magnifique n'eût pas fait place à celui de Prodigue 3 ?

Plus d'un artiste sentit le contre -coup de ces embarras. En 1490,

1. A. Baschet, Ricerche di documenti d'arte e di storia negli archivi di Mantova. Mantoue, 1866, p. 42.

2. Son contemporain Rinuccini lui fait un crime de cette simplicité : « Tutte le cose che anticamente davano grazia e riputazione ai cittadini, corne nozze, balli e feste e ornato di vestiri tutte dannava, e con esemplo e con parole levo via. » (Aiazzi, Ricordi storici di Filippo di Cino Rinuccini, p. CXLVIII. ) Voy. aussi Reumont, Lorenjo de' Medici il Magnijîco, t. II, p. 477.

3. Voy. Reumont, Loren-;o de' Medici il Magnijîco, t. II, p. 234, 247, 35 1, 407, 40g.

Laurent devait encore aux héritiers de Verrocchio une somme assez forte pour des travaux dont quelques-uns avaient été exécutés vingt-cinq années auparavant1. Mais qui aurait osé douter de la solvabilité d'un Médicis?

Pas plus que ses ancêtres, Laurent n'avait cependant oublié qu'il était avant tout banquier. L'homme d'affaires disparaît souvent, il est vrai, derrière le grand seigneur. Néanmoins, on ne saurait faire entièrement abstraction de cette profession, à laquelle Laurent et ses ancêtres devaient leur fortune. Les relations qu'elle leur avait créées sur tous les points de l'Europe facilitaient en effet singulièrement la recherche des œuvres d'art. Plus d'une pièce précieuse fut, sans aucun doute, expédiée au collectionneur florentin par les comptoirs qu'il possédait dans les différentes parties de l'Europe. Mais il y a plus : aux opérations de banque proprement dites, les Médicis, comme la plupart de leurs confrères du xve siècle, joignaient le prêt sur gage, ainsi qu'un commerce assez étendu. On voit dès lors combien de trésors d'art ont dû passer par leurs mains. C'est comme marchands qu'ils acquirent une partie des joyaux de Paul II. C'est comme marchands qu'ils vendirent au pape ou à d'autres souverains des tapisseries des Flandres2. Il suffira de rappeler ici qu'en 1460 ils cédèrent à Pie II une tenture de haute lisse tissée de soie et d'argent, du prix de i,25o ducats d'or. Plus tard, en 1484, nous voyons l'oncle de Laurent, Jean Tornabuoni, négocier à Rome la vente de plusieurs milliers d'aunes de tentures communes.

Comme prêteurs sur gages, les Médicis ont détenu la tiare de Sixte IV; c'était à coup sûr le joyau le plus précieux qui existât alors. Laurent semble avoir attaché une importance fort grande à la possession, même temporaire, de cette pièce sans rivale, sur laquelle il prêta 80,000 ducats, soit, au pouvoir actuel de l'argent, environ 4 millions de francs.

L'avouerai-je? Cette foi du Mécène florentin dans la toute-puissance des écus blesse et révolte à la longue. L'héroïsme, la justice, le désintéressement, voilà des vertus propres à enflammer l'imagination de l'artiste. Mais conçoit-on une école tout entière se réchauffant aux pâles reflets de

1. Jahrbucher fin- Kunstnnssenschaft, de Zahn, 1868, p. 36o. •2. Voy. mon Histoire de la Tapissei-ie italienne, p. 10, i3.

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