L'AMOUR ET LA FOLIE
Si vous me demandiez pourquoi
On représente l'Amour jeune,
Joli, le teint rosé, gras comme un moine,
Ne vous le dirais, par ma foi ;
CÏ AUGUSTE TANDON.
Et se vouïâs que VOUS diguèsse Perqué lou drolle es toujour nut, Perqué tel ou tel attribut, N'ou dirièy pas noun plus quand ou pouguèsse, Percé qu'aco finiriè pâ.
Vole soulamén vous countâ D'ount'ven qu'es privât dé la vîsta, Vous lâyssan maistres de jugea Se fâou n'avédre Pâma trista, Ou se d'aco fâou s'amuzâ.
L'Amour et la Fouïè jougâvou D'argén, et sans doute béoucop ; Car Pun et Paôutre s'apliquâvou.
S'endévénguèt que, sus un cop, Y'ajèt, entre e'ies, de grabuge.
Et si vous vouliez savoir Pourquoi le drôle est toujours nu, Pourquoi tel ou tel attribut.
Ne le dirais non plus, le pourrais-je.
Car nous n'en finirions pas.
Je veux seulement vous conter D'où vient qu'il est privé de la vue, Vous laissant maîtres de juger S'il faut en avoir Pâme triste Ou bien s'il faut s'en amuser.
L'Amour et la Folie jouaient
De Pargent, et beaucoup sans doute ;
Car l'un et Pautre s'appliquaient.
Il arriva que, sur un coup.
Entre eux surgit une dispute.
AUGUSTE TANDON
L'Amour diguèt qu'èra a perpâou Dé prendre Jupiter p'er juge; La Fouïè n'ou vouîè p'antâou, Veziè dé yon véni Pourage, Savié que soun cas pudissiè, Et qu'a paga jusqu'âou dâoumage Jupiter la coundannariè ; Aco faziè pas soun afâyre.
L'Amour que iou bon drech aviè réndut {lardit, Et qu'haïssiè Iou mounde chicanâyre, Vous Tenzénguèc tout de roustit.
La Fouie qu'era pa'ndurénta, Quand se séntiguèt mâou-ménâ, Fâouïé la veyre gruméjâ :
Sa coulera séguèt vièulénta ; Car dins lous iols dâou pus poulit das dîous,
L'Amour dit qu'il est à propos De prendre Jupiter pour juge ; La Folie n'entend pas ainsi, Voyant de loin venir l'orage, Et sachant, vu son mauvais cas, Qu'à payer jusques au dommage, Jupiter la condamnera; Ce n'était pas là son affaire.
L'Amour que le bon droit avait rendu hardi, Et qui détestait les gens de chicane.
Vous l'arrangea de la belle façon.
La Folie n'est pas endurante.
Quand elle se sentit malmenée.
Il fallait la voir écumer, (de rage) : Sa colère fut violente ; Car dans les yeux du plus joli des dieux.
AUGUSTE TANDON
La perfida envouïèt, énfouncèt sous harpîous. Yé lous curèt; et, sans que vous ou dîgou,
Jugeas das cris dâou pâoure Amour.
Vénus, sa mèra, arîva et pre'tén que punigou La que Taviè privât dé la clartat dâou jour.
Vouguèt que lous Dious s'assémblèssou
Et qu'eles-mèmes decidèssou
S'èra, per un crime parèl,
Quâouque suplice prou cruel.
« Moun Fil, s'ou dis, à la flou dé soun âge, Privât das iols, déqué vay dévéni ?
Sans un counductou, poudra-ti
Se métré jamais en vouïage?
Restara-ti toujour âou même éndréch ?
Ah ! Jupiter, fazè-mé dréch, Vous, ApouUoun, vous, Diôu de la lumièra,
La perfide lança, enfonça ses griffes.
Elle les lui vida ; et, sans qu^on vous le dise,
Vous jugez bien des cris du pauvre Amour. Vénus, sa mère, arrive et prétend qu^on punisse Celle qui Va privé de la clarté du jour.
Elle voulut une assemblée des Dieux,
Et faire décider par eux
S^il était, pour un pareil crime,
Quelque supplice assez cruel, a Mon fils, dit-elle, à la fleur de son âge. Privé des yeux, que va-t-il devenir ?
Sans un conducteur, pourra-t-il
Se mettre jamais en voyage ?
Restera-t-il toujours au même endroit ?
Ah! Jupiter, rends-moi justice.
Vous, Apollon, vous, Dieu de la lumière,
AUGUSTE TANDON
Moun pâoure fil es coundannat
A véyre pa-pus vostre ésclat.
Ajas piétat dé sa mizèra.
Et vous, Minèrva, et vous, Junoun,
Soungeâs, pecâyre! que souy mèra;
Véngea-mé, vengeas Cupidoun.
Vous, Mars, n^ay pas bezoun d^ou dire.
Sans doute vous récuzarés ;
Et vous, Vulcain, série bé pire
S'oupinaves dins lou coungrés. »
Es pas aqui que finiguèrou
Lous perpâous que tenguèt Vénus ; Fenna et Mèra, dévès pensa jusqu^ounte anèrou.
Lous Dîous assemblas décidèrou, Couma l'Amour, tout soûl, poudiè pa-pus
Se counduire dins sa routa,
Mon pauvre fils est condamné
A ne plus voir votre éclat.
Ayez pitié de sa misère.
Et vous, Minerve, et vous, Junon,
Songez, hélas ! que je suis mère ;
Vengez-moi, vengez Gupidon.
Vous, Mars, n''ai besoin de le dire.
Pour sûr vous vous récuserez;
Et vous, Vulcain, ce serait pire
Si vous opiniez au congrès. »
Ce n^est pas là que finirent
Les propos que tint Vénus; Femme et Mère, pensez jusqu^où ils allèrent.
Les Dieux assemblés décidèrent.
Vu que PAmour, tout seul, ne pouvait plus
Se conduire en son chemin,
f» AUGUSTE TANDON.
Pioy que yé veziè pas goûta,
Qu''a Paveni la Fouïè
Gnoch et jour lou counduiriè.
Parce qu^il n^y voyait goutte, Qu'à Tavenir la Folie f' Nuit et jour le conduirait.
Dans cette fable, notre poète a pris La Fontaine pour guide : il s'est gardé de négliger les traits heureux du grand fabuliste; mais il ne s'est pas refusé le plaisir de développer, ou mieux, si l'on peut dire, de compléter son maître. Ainsi l'on trouve dans l'interprétation languedocienne un reflet de ce début plein de charme en sa vivacité mutine :
Tout est mystère dans Tamour, Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance; Ce n^est pas Pouvrage dMn jour Que dMpuiser cette science...
Mais La Fontaine n'a-t-il pas un peu écourté la scène du jeu ? La querelle qui amène « ce mal, qui peut-être est un bien», n'a-t-elle pas été escamotée par le fabuliste, trop pressé, comme son Amour, « d'assembler le conseil des Dieux » ? Si La Fontaine a eu tort, — je me permets seulement de poser la question — notre poète a eu raison d'entrer en quelques détails. Autre différence pour la plainte de Vénus. La Fontaine nous en donne une brève, mais vivante
AUGUSTE TANDON
analyse. Tandon la fait parler en personne, et il l'arrête sur l'expression « femme et mère », admirablement trouvée, et qui finit bien sa harangue, tandis que La Fontaine Ta négligemment jetée, en guise de trait comique, au cours de son résumé.
C'est assez, je pense, pour .montrer qu'une imitation ainsi entendue n'a rien de serviie, et qu'en « arrangeant le bien d'autrui », suivant le mot de M. de Montaiglon, rappelé tout à l'heure, Tandon, lui aussi, a pris ses aises. Toutefois il est visible qu'il n'a eu sous les yeux d'autre modèle que La Fontaine. Celuici en avait eu un des plus charmants et aussi des plus prolixes, ce qui, disons-le en passant, aurait pu lui donner le goût de la brièveté, s'il ne l'eût pas eu de son propre fonds, comme il l'a si souvent prouvé. Le modèle qui a inspiré La Fontaine et qui en était digne, c'est une femme, un poète, vraiment poète et vraiment femme, rare union dans l'histoire littéraire, la Lionnoiie Louise Labé. Son Débat de Folie et d*amoiir est une des plus ingénieuses allégories d'un * siècle fécond en ce genre, et que Voltaire lui-même, peu enclin à regarder au delà du xvn® siècle, a mis à côté des meilleures de l'antiquité. « La plus belle fable des Grecs, dit-il en ses Questions sur l'Encyclopédie^ est celle de Psyché ; la plus plaisante fut celle de la Matrone d'Éphèse. La plus jolie parmi les modernes fut celle de la Folie, qui, ayant crevé les yeux à l'Amour, est condamnée à lui servir de guide. »
Cependant La Fontaine n'a pas pris à Louise Labé
f^ AUGUSTE TANDON.
le motif de la dispute entre l'Amour et la Folie. On en jugera par V Argument de l'œuvre de la belle Cordière, que nos lecteurs ne seront pas fâchés sans doute de pouvoir apprécier dans son propre style : « Jupiter faisoit un grand festin, oia estoit commandé à tous les Dieus se trouver. Amour et Folie arrivent en mesme instant sur la porte du Palais : laquelle estant là fermée, et n'ayant que le guichet ouvert, Folie voyant Amour ià prest à mettre un pied dedens, s'avance et passe la première. Amour se voyant poussé, entre en colère ; Folie soutient lui apartenir de passer devant. Ils entrent en dispute sur leurs puissances, dinitez et préséances. Amour, ne la pouvant vaincre de paroles, met la main à son arc et lui lasche une flesche, mais en vain : pource que Folie soudein se rend invisible et, se voulant venger, ôte les yeus à l'Amour. Et pour couvrir le lieu où ils estoient, lui mit un bandeau, fait de tel artifice, qu'impossible est lui ôter. Vénus se pleint de Folie, Jupiter veut entendre leur diferent. Apolon et Mercure débatent les droits de l'une et l'autre partie. Jupiter, les ayant longuement ouiz, en demande l'opinion aus Dieus : puis prononce sa sentence ^ »
C'est donc une question de préséance, et non une querelle de jeu, qui met aux prises la Folie et l'Amour. Cette donnée — que La Fontaine n'a pas suivie —
I. Eiivres de Louise Labé, Lionnoi^e. A Lion, par Durand et Pexrin, 1824.
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et ses curieux développements, tout à fait dans l'esprit du xvi^ siècle, c'est-à-dire avec quelque longueur et pédantisme, mais aussi avec le grand style et la grâce d'une femme d'élite, sont bien, croyons-nous, de l'invention de Louise Labé. Elle connaissait certainement et elle a même imité VEncojnium Moriœ en quelques passages de son plaidoyer de Mercure; mais l'œuvre d'Érasme n'a pu lui fournir ce qu'elle ne contient pas fie plan de sa composition et ses ingénieuses scènes dialoguées.
Il est si intéressant de retrouver la filiation des idées, de suivre leurs migrations à travers les esprits, qu'on nous pardonnera sans doute une digression, qui ne nous a pas trop éloignés d'ailleurs de notre fabuliste.
Parmi les Fables ou Contes d'Auguste Tandon, combien d'autres seraient dignes d'être cités, un de ces derniers surtout, le plus connu peut-être ! Il a pour titre Lous Ustanciurs, « Les Vauriens ». C'est le récit plaisant des méfaits et larcins de deux jeunes drôles, qui font le désespoir des fermiers et propriétaires des environs de Montpellier. La réputation de ce Conte est méritée. C'est le plus développé et il abonde en traits comiques. Mais il n'est pas le seul en ce genre, et l'on comprend sans peine le succès qui accueillit ces petits chefs-d'œuvre de gaieté familière, au ton local et pittoresque. Une seconde édition, augmentée, parut en i8i3, et fut reçue aussi bien que son aînée. On peut regretter que d'autres œuvres de cet esprit charmant et cultivé, telles que des Contes en vers
AUGUSTE TANDON
frafiçais, un Recueil d'historiettes en prose, et deux à' Observations grammaticales et orthographiques sur l'idiome languedocien, n'aient pas vu le jour. A défaut de ces pièces inédites, qui ne sont pas restées aux mains de sa famille, et dont nous ignorons la destinée, une nouvelle édition des Fables et Contes d'Auguste Tandon serait encore, croyons-nous, bien vue du public.