A M. LE BARON
CHARLES DE TOURTOULON
Maison Quant
L'hérédité intellectuelle est ici manifeste. Petitfils d'Auguste Tandon, descendant de Barthélémy Tandon, astronome distingué, et d'Antoine Tandon, médecin et anatomiste connu, notre conteur-poète a du premier la verve, l'esprit, les goûts littéraires, des derniers les remarquables aptitudes scientifiques. Sa famille paternelle était originaire de Gex et appartenait à la religion réformée. A l'époque de la révoca-
8o MOQUIN-TANDON.
tion de l'Édit de Nantes, deux frères Moquin émigrèrent à Genève. Les détails de leur fuite qu'a bien voulu nous donner l'un des fils de Moquin-Tandon, aujourd'hui professeur à la Faculté des sciences de Toulouse, et à qui nous devons aussi d'avoir pu faire graver fidèlement les traits de son père, sont assez curieux. Afin de ne pas éveiller les soupçons, ces deux frères s'éloignèrent insensiblement de la ville en faisant semblant de jouer au palet. Ils n'emportaient que très peu de choses avec eux, deux objets notamment que possède encore M. Moquin-Tandon fils, une carapace de tortue doublée en argent qui servait de gobelet, et un cœur en cornaline monté aussi en argent. Le père de Moquin-Tandon, né à Genève, rentra le premier en France et se fixa à Montpellier, où il épousa Cécile Tandon, fille de l'auteur des Fables et Contes, à laquelle l'éditeur Renaud dédia la deuxième édition de ce livre. C'est par suite de ce mariage que le nom de Tandon fut réuni à celui de Moquin, et c'est ainsi que le futur membre de l'Institut put se distinguer d'un frère de son père, portant naturellement le même nom que lui.
Moquin-Tandon, qui naquit à Montpellier le 7 mai 1804, trouva donc de bonne heure, autour de lui, des exemples et des conseils précieux. Tout jeune, il profita des leçons du savant de Candolle, dont il devint le confident et l'ami. « A quatorze ans, il correspondait avec des savants distingués ; il envoyait au professeur Schinz, à Zurich, des nids d'oiseaux qu'il
avait conquis dans ses expéditions d'adolescent ; et ce qui était pour ses camarades l'objet d'un jeu frivole ou cruel était déjà pour le jeune naturaliste un sujet d'intéressantes observations. Elève et collaborateur de Dunal, d'Auguste de Saint-Hilaire, de Dugès qui l'ont bientôt deviné, à vingt et un ans il a mené vaillamment presque toutes les sciences naturelles de front, composé ses premières poésies, les Jupeni lia; dans l'espace d'un an il soutient trois thèses remarquables, dont l'une sur les Dédoublements, étude neuve des lois symétriques auxquelles s'assujettit la nature dans l'évolution des plantes. Quatre ans après (en 1829), Moquin commença sa véritable carrière ; il fut nommé professeur de physiologie comparée à l'Athénée de Marseille. »
Le biographe que nous venons de citer ^ ajoute: (( Si on voulait étudier par grandes lignes la vie de Moquin-Tandon, il faudrait la suivre à travers les quatre grandes cités où elle s'est produite : Montpellier et Marseille, Toulouse et Paris ; ce sont comme les étapes de cette belle intelligence toujours en marche, toujours en progrès. A MontpeUier, elle se prépare; à Marseille, elle s'exerce ; à Toulouse, elle se déploie ; à Paris, Moquin-Tandon se complète dans son œuvre et dans sa gloire. »
A Montpellier, à part les exemples de sa famille
I. M. le docteur Achille Janot : Éloge de M. Moquin-Tandon, lu en séance publique de TAcadémie des jeux floraux de Toulouse, le 8 janvier j 865.
qui devaient lui inspirer le goût de la littérature romane, il eut la bonne fortune de recevoir les leçons de l'archiviste Desmazes, ancien secrétaire du savant bénédictin dom Pacotte. C'est ce qui lui permit de produire plus tard ce curieux pastiche de la langue romane du xiii® siècle qu'il a intitulé Carya Magalo- ?iensîs, et qui devra nous occuper tout spécialement. Moquin-Tandon s'y est montré, en effet, aussi érudit chroniqueur que prosateur excellent, soucieux de couleur locale et de pittoresque. A ce double titre, son œuvre se relie au mouvement de rénovation littéraire et de recherches archéologiques, qui s'accentua et se propagea en France, à la suite de la publication de Notre-Dame de Paris. En même temps que les artistes et les architectes dessinaient et étudiaient les monuments de la période romane ou' gothique, de patients chercheurs exhumaient des archives publiques et privées les vieux textes romans : chartes communales, chansons populaires, théâtre des fêtes publiques, et toutes ces exhumations se mêlant, dans le midi de la France en particulier, aux traditions orales toujours vivantes dans la langue même des âges ressuscites, ne furent pas sans influence, à l'insu peut-être des rénovateurs, sur la renaissance littéraire que la seconde moitié de ce siècle a vu fleurir.
..Toulouse ne pouvait pas laisser éteindre, dans l'ârne de notre poète, les souvenirs de la langue méridionale. La ville où le charmant auteur du Ramelet moundi est resté en possession d'une popularité qui
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ne vieillit pas et qui va enfin recevoir la plus brillante consécration % la ville où siège l'Académie de Clémence Isaure, — en dépit de ses persistantes infidélités à la mémoire de sa fondatrice, — cette ville devait fournir à Moquin-Tandon plus d'un auditoire sympathique et charmé. On nous dit, en effet (Éloge cité), c( que, si le matin, le professeur dissertait sur les classifications zoologiques, rédigeait un mémoire de botanique, le soir le poète remplaçait parfois le savant; il lisait dans un salon l'histoire d'une souris racontée par elle-même, une spirituelle satire contre le papier timbré, ou effeuillait une de ses Pâquerettes de Montpellier. »
C'est à Toulouse, où il fut nommé, en i833, professeur d'histoire naturelle à la Faculté des sciences, et où il se distingua par une remarquable activité, que fut publié le singulier Hvre dont nous avons déjà fait connaître le titre. Cette supercherie n'est pas la première du genre. Elle aurait pu se réclamer, dans le passé, de l'exemple de Rabelais lui-même, ancêtre à plus d'un titre de notre poète. On sait que l'auteur de Pantagruel « avait dédié à son ami Aymeri Bouchard
I. Un monument va être élevé à Pierre Goudelin, à Toulouse. Le conseil municipal a voté, à cet effet, 20,000 francs et le conseil général 10,000 francs. Les statuaires toulousains bien connus, Falguière, Mercié, Barthélémy, Marqueste, Labatut et Idrac, ce dernier mort depuis, ont été chargés de la statue et des bas-reliefs. M. le docteur Noulet prépare, de son côté, l'édition définitive des œuvres du poète.
^ MOQU IN-TANDON.
une édition du Testament de Luciiis Ciispidius, pièce reconnue depuis apocryphe, notamment par le savant Barnabe Brisson, mais dont la rédaction habile et la savante latinité trompèrent les érudits du temps ^w. Les érudits de nos jours ne furent pas plus clairvoyants que ceux du xvi*' siècle. Voici à ce sujet les confidences de l'auteur lui-même par la plume d'un ami :
« Le Carya Magalonensis est une contrefaçon habile et exacte de cette langue romane, qui a eu autrefois tant de gloire et qui est aujourd'hui le sujet de tant d'études. Publié il y a sept ans (ceci était écrit en 1844) comme un manuscrit du xiv® siècle, il trompa la clairvoyance des critiques les plus éprouvés. M. Raynouard lui-même, dont les décisions semblaient infaillibles, crut à son authenticité. Il écrivit à l'auteur pour le féliciter d'avoir mis en lumière un ouvrage qu'il considérait comme devant ajouter des renseignements curieux à l'histoire de la langue d'oc. « Je regarde, « dit-il, comme une publication très utile celle que « vous avez faite du Car/a Magalonensiô, j'y ai « recueilli plusieurs mots qui entreront dans mon (c lexique roman. » Quelques journaux de Toulouse et de Montpellier furent induits en erreur, comme le savant philologue, par l'innocent artifice que l'au-
I. Notice biographique sur Rabelais, par Rathery. Œuvres dé Rabelais^ édition. Burgsiud des Marets et Rathery. Paris, Didot, 1872.)
teur cependant avait confié à ges amis en leur distribuant la première édition de son livre. »
Nous devons interrompre ici le narrateur pour noter au passage quelques particularités curieuses. Ainsi tous les livres que publia Moquin-Tandon lui causèrent des ennuis, en lui suscitant des jalousies, ou même des inimitiés, dont les ardeurs dangereuses étaient en rapport direct avec leur valeur et leur succès. Le Cary a ne devait pas faire exception à la règle.
Un seul de mes livres, celui que je vous ai dédié (écrivait-il le lo juin 1837 à M. Auguste de Saint-Hiiaire, dans une lettre qui fait bien connaître rhomme et le savant), a été reçu avec enthousiasme. Raynouard, de Plnstitut, Ta proclamé un chef-d'œuvre ! Cet ouvrage était anonyme, ou pour mieux dire pseudonyme. Quand on a su qu'il venait de moi, une diatribe a paru dans un journal de Toulouse, et plusieurs archéologues de Montpellier m'ont accusé d'avoir pillé le Thalamus.
Il y a des personnes qui se laissent abattre par l'injustice et qui ne sont plus bonnes à rien ; d'autres se révoltent et deviennent hargneuses et méchantes. Je ne me suis jamais laissé aller à aucun de ces excès, et s'il plaît à Dieu, je serai toujours le même.
Quelques pages plus haut, dans cette même lettre, il disait au sujet de discussions soulevées par la publication de ses premiers travaux sur les Monstruosités .végétales : •
Ces jours dei'niers, M. Geoffroy père m'a adressé une seconde lettre dans laquelle il me demande des armes pour battre les clameurs. J'ai répondu que mon naturel était peu belliqueux et que je désirais, non seulement ne pas descendre dans Farène, mais encore n'y faire descendre personne pour mon compte.
Ce jour ouvert sur le caractère de notre savant, étranger, on le voit, aux terribles aigreurs de ses confrères de tous les temps, reprenons les confidences commencées.
« L'auteur soulève aujourd'hui le voile derrière lequel il s'était caché et nous permet de reconnaître, dans l'écrivain ingénieux qui s'est joué en composant le Car/a, un homme dont la raison élevée est une des plus solides espérances de la science moderne. M, Alfred Moquin-Tandon est professeur à la Faculté des Sciences et au Jardin des Plantes de Toulouse, et président de l'Académie royale des sciences, inscriptions et belles-lettres de cette ville. Au plaisir qu'il a pris à semer dans son ouvrage des termes et des définitions empruntés à l'histoire naturelle, il semble qu'on eût dû reconnaître, même sans son aveu, les goûts du botaniste dans la fiction de l'érudit...
« C'est en dépouillant les archives de Montpellier^ que M. Moquin-Tandon a eu l'idée de rassembler, dans une composition où quelques-unes des allures de la poésie ajoutent un charme piquant à la naïveté de la chronique, les principaux événements dont l'antique Maguelonne a été le théâtre pendant les premiè-
res années du xiv^ siècle. Grâce aux recherches qu'il a faites dans des monuments alors inédits de l'histoire du Midi, il a pu peindre, d'une couleur toute nouvelle, les formes administratives, les croyances populaires, les mœurs, la foi des habitants de l'une des villes qui a joué au moyen âge le rôle le plus brillant et le plus original. Il a complété l'illusion, en prêtant au récit de l'époque qu'il a représentée, les formes exactes de. la langue qu'elle parlait.
(( En douze chapitres courts, heureusement variés, disposés avec art, il a tracé un tableau vif et fidèle de la société dans la seigneurie de MontpeUier, au commencement du xiv^ siècle. Il fait ainsi successivement passer devant nos yeux le récit d'un miracle, arrivé en i3oo, dans l'île de Maguelonne; la relation des fêtes qui . eurent lieu à Montpellier, lorsque le pape Clément V y fit son entrée; la condamnation et l'exécution d'un évêque hérétique et dissipateur ; le détail de la nourriture des chanoines de Maguelonne, en i32i; la fondation de l'Académie du Gai Savoir; la description d'une procession solennelle qui eut lieu à Montpellier, en i323, pour obtenir la fin de la sécheresse ; le panégyrique du roi Sanche, prêché par l'évêque de Maguelonne ; l'histoire naïve de Saint
Roch et de son chien L'auteur lie toutes ces
narrations diverses en les faisant concourir à un but commun, qui est la peinture de la ville et de l'époque dont elles retracent des aspects différents. Il a voulu resserrer encore par l'unité du cadre celle de ses heu-
reux croquis. Les titres de ses chapitres sont empruntés aux différents accidents du règne végétal, auquel la matière même des chapitres est rattachée par un lien subtil et tout à fait conforme à l'esprit du moyen âge. Umbra, Fructus, Truficus, Germen, Flos, qui servent à marquer les divisions du livre, indiquent les parties essentielles du tout, que l'auteur, par un nouvel emprunt fait au génie bizarre du xiv^ siècle, a appelé d'un nom moitié grec, moitié latin, carya magalonensis, Le Noyer de Maguelonne.. L'arbre séculaire qui abrite sous ses puissants rameaux les habitants de la ville, qui couvre leurs plaisirs et leurs affaires, rassemble ainsi, dans l'ingénieux ouvrage de M. Moquin, les membres différents du récit consacré à peindre une des époques les plus intéressantes de leur histoire.
« La première édition du Caiya Magalonensis (in-8°) a été imprimée à Toulouse, en 1 836, chez M. Lavergne; elle fut tirée seulement à cinquante exemplaires dont chacun porte son numéro sur le frontispice. Elle est ornée d'un fac-similé du manuscrit original. L'auteur a ajouté cet artifice à tous les autres ; il a lithographie, doré et colorié lui-même les cinquante exemplaires de son œuvre. Il y avait joint aussi des notes destinées à éclaircir certains passages dont l'obscurité était une des conditions premières de la contrefaçon. Les notes paraissaient d'autant mieux choisies, qu'elles étaient en partie les textes mêmes qu'il avait mis en œuvre en. composant sa chronique.
« En plaçant une traduction littérale en regard du
texte, Fauteur a rendu cette seconde édition accessible aux personnes qui sont le moins familiarisées avec les antiquités de la langue d'oc. Pour moi, chargé de divulguer le secret de ces innocents mensonges, je suis heureux de pouvoir rendre hommage à la langue qui fut aussi celle de mes premières années*, en payant un juste tribut d'éloges à Tune des études les plus savantes et les plus ingénieuses qu'elle ait inspirées. )>
C'est le i^^ avril 1844, que M. Hippolyte Fortoul, alors professeur à la Faculté des lettres de Toulouse, et qui devait être Ministre de l'Instruction publique sous le second Empire, signait l'excellente notice à laquelle nous avons fait de larges emprunts. M. Villemain avait promis de l'écrire ; nous ne savons ce qui l'en empêcha-.