‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 16 sur 42 · L'auteur de ces lignes était de Digne · texte numérisé non relu

L'auteur de ces lignes était de Digne

2. « J'ai vu plusieurs fois M. Guizot, lequel m'a témoigné beaucoup de bienveillance. J'ai fait la connaissance de M. Villemain à l'occasion de mon petit livre en langue romane. J'ai passé plusieurs soirées en tête à tête avec lui. // doit me faire la pré/ace de la seconde édition du Carya. » Lettre datée de Paris le 10 mars 1839 et adressée à M. Auguste de Saint- Hilaire, membre de l'Institut, rue du Courreau, maison Coustan, à Montpellier. — Dans une autre lettre datée de Toulouse le i5 avril 1839, le nom de Villemain revient encore sous la plume de Moquin-Tandon: « Au reste, je viens de recevoir de lui une lettre fort aimable, dans laquelle j'ai vu avec plaisir qu'il m'avait conservé toute sa bienveillance. Je lui avais écrit pour lui communiquer une lettre fort curieuse de Montesquieu, adressée à un oncle de ma femme. Je le félicitais {en langue romane) de sa future arrivée au ministère. » (Extraits des Lettres inédites publiées par le Bibliophile du bas Languedoc. Saturnin Léotard, libraire à Clermont-rHérault).

jo MOQUIN-TANDON.

Quelques années plus tôt, en 1841, Moquin-Tandon collaborait à l'importante publication des Lois d* Amour ou Fleurs du Gai Savoir^ ^ savants traités de grammaire, de rhétorique et de poétique datant de i356, et imprimés pour la première fois sous la direction de M. Gatien-Arnoult, alors Professeur de Philosophie à la Faculté des Lettres, depuis Représentant du peuple. Maire de Toulouse et Secrétaire perpétuel de l'Académie des Sciences, Inscriptions et Belles-lettres de cette ville, esprit alerte, -intelligence libérale et lucide, portant allègrement le poids des

I. Moquin-Tandon écrivait de Toulouse le 5 juillet 1840, à son correspondant ordinaire: « Je viens de m'engager avec TAcadémie des Jeux Floraux pour la publication d'un admirable manuscrit in-8'' en langue romane. C'est une poétique complète, rédigée dans le milieu du xiv" siècle. L'ouvrage entier fera trois grands volumes in-S». Sa publication durera plus d'un an. En conséquence, j'ai dit adieu à la botanique pour quelque temps. »

Dans cette même lettre nous relevons des détails intimes, qui ne manquent pas de piquant. A propos de quelques critiques qui avaient ému son ami, Moquin-Tandon écrit : « Je vous engage donc à vous moquer de tous les dits, de tous les redits qui bourdonnent autour de vous. Il n'y a pas de livre, pour si parfait qu'il soit, qui ne présente des fautes de virgules, de points, etc., etc. Quand j'étais plus jeune, j'avais la faiblesse de regarder tous mes collègues de Paris comme de hautes puissances scientifiques qui avaient le droit de juger sans appel ; je tremblais devant leurs décisions ; je m'inclinais devant leurs livres. Aujourd'hui, sans avoir plus de vanité, je me suis fait une dose de philosophie qui me place au-dessus de toutes les tracasseries qu'on pourrait me susciter, et qui contribue puissamment à me rendre heureux, joyeux et bien portant. »

MOQUIN-TANDON. p^

années*. Moquin-Tandon avait aussi publié dans la Biographie universelle de Michaud d'intéressantes notices sur les premiers troubadours. C'étaient là des titres plus que suffisants pour être appelé à siéger à l'Académie des Jeux Floraux. Son Discours de remerciement, lors de sa réception en séance publique, fut, au dire de son biographe, «un vrai modèle d'érudition littéraire; il parla de l'union des sciences et des lettres en homme qui connaît largement son sujet; il y montra la nature, objet aimé de ses études, à la fois comme une œuvre de prodigieuse industrie et un poème étincelant d'inexprimable beauté )>. Un trait curieux et très peu connu, croyons-nous, d'histoire littéraire, se rattache à la réception du successeur au fauteuil académique de Moquin-Tandon, M. Vaïsse-Cibiel, publiciste distingué, mort en 1884, et dont l'Éloge vient d'être écrit, avec le ferme et gracieux talent qui le caractérise, par M. le Comte de Toulouse-Lautrec, notre confrère du Félibrige et l'un des Quarante Mainteneurs de l'Académie des Jeux Floraux. Au remerciement de M. Vaïsse- Cibiel répondit, au nom de l'Académie, M. Florentin Ducos, et voici l'intéressant aperçu sur les débuts de Victor Hugo, que nous trouvons dans sa réponse. On sait que Victor Hugo, comme Henri Rochefort et tant d'autres au talent peu académique, furent couronnés

I. Ce qui était vrai lorsque nous écrivions cette notice ne Test malheureusement plus aujourd'hui. M. Gatien-Arnoult est mort dans le courant de l'année dernière.

dans leur jeune âge par l'Académie de Toulouse. Le grand poète des Odes et Ballades voulut donc associer cette Académie à ses projets. « La littérature française, nous dit M. Ducos, attendait son 89; Chateaubriand avait donné le signal de la réforme ; le grand rénovateur ne pouvait tarder à paraître. Ce rôle pouvait être réservé à Victor Hugo. Il l'eût sans doute rempli, si le succès inespéré qu'il obtint ne l'eût entraîné peutêtre plus loin qu'il n'eût voulu lui-même. L'heure de la rénovation sonnait de toute part. Déjà des essais remarquables et multipliés avaient sondé les nouvelles voies. La Muse française, publication naissante, recueillait les inspirations des Guïraud, des Soumet, des Jules de Rességuier. Cette milice littéraire attendait un chef. Victor Hugo voulut se mettre à la tête du mouvement; mais il fallait soulever un monde : Victor Hugo tout seul ne se sentit pas assez fort. Comme l'Archimède de l'antiquité, l'Archimède littéraire chercha un levier. Il crut le trouver dans l'Académie des Jeux Floraux dont il était le lauréat le plus distingué : il voulut la mettre à la tête du mouvement. Dans cette pensée, il écrivit à M. deMalaret, alors son Secrétaire perpétuel, et lui proposa de faire adopter et publier son manifeste par notre Académie. Le grand poète caressait cette idée que, comme le « collège du Gai savoir :», à une époque de barbarie, avait recueilli les étincelles du feu sacré et sauvé la poésie d'un naufrage inévitable, les successeurs des anciens trouba-dours sauveraient la Muse moderne d'un égal danger.

MOQUIN-TANDON. pj

Notre Secrétaire perpétuel, dont la modestie égalait la prudence, déclina le dangereux honneur qui lui était proposé. C'était en 1826; il répondit dans ce sens à Victor Hugo. Allant à Paris au mois de septembre, je portai au novateur littéraire la lettre qui contenait ce refus. A cette époque je n'avais pas l'honneur d'être Mainteneur ; j'étais lauréat de l'Académie. M. Victor Hugo m'accueillit avec beaucoup de politesse. Il me fit part de ses idées; il m'initia au plan qu'il avait conçu; il voulait, en réformant la poésie, en donnant un essor plus hardi à la langue et à la pensée, établir une sorte de sacerdoce dont la direction, sans doute, lui aurait été confiée. Il regretta que M. de Malaret n'entrât pas dans ses vues pour lesquelles il attendait une haute sanction. Il fut contrarié ; mais il ne recula pas, et il essaya d'accomplir à lui seul l'œuvre à laquelle il voulait nous associer. )>

Cette page est curieuse à plus d'un titre. N'est-il pas intéressant d'y prendre sur le vif les timidités de début du grand poète, servant de prélude aux audaces futures ? Qui sait même si ce refus ne donna pas à son esprit incertain le coup de fouet dont il avait besoin pour courir à l'assaut des Bastilles littéraires ? Victor Hugo se trompait à coup sûr en s'adressant à une Académie pour une marche en avant. Les Académies ne sont pas faites pour cela. Leur rôle est plutôt modérateur, et comme tel il a sa raison d'être. A d'autres, et ils ne manquent jamais, de pousser à la roue ; à elles avant tout de serrer les freins, d'assurer la

sécurité du voyage ou de charmer ses ennuis, enfin de constater ou de consacrer l'arrivée à destination.

Il y a, du reste, d'honorables exceptions à cette règle, et les Académies nombreuses dont Moquin-Tandon fît partie, à Paris et en province, pourraient témoigner de l'originalité de ses vues et de ses travaux, qui ne se bornaient pas à être un écho ou un reflet. Il faut voir, dans ses Lettres intimes, avec quelle liberté d'esprit il parle des recherches d'autrui et de ses propres ouvrages, rendant à chacun ce qui lui appartient, et disant, sans fausse modestie, ce qu'il ne doit qu'à luimême. Et avec quelle grâce il mêle les choses de la littérature à celles de la science ! Ainsi, dans une lettre du 23 octobre iSSg, toujours adressée au même correspondant, parlant de ses Éléments de Tératologie ou Monstruosités végétales, il dit :

Les auteurs qui ont obtenu les plus grands succès sont ceux qui ont envisagé la Tératologie dans ses rapports avec la taxonomie ^. Ceux-là ont servi l'étude des espèces et perfectionné la théorie des classifications ; mais, bien loin d'avancer la science de la vie (dont la Tératologie n'est qu'une section), ils lui ont imprimé au contraire une fausse direction. J'ai essayé de remédier à cet écart et de remplir une lacune. Ai-je bien ou mal fait? Je fais voguer ma

I. Partie de la botanique qui traite de la classification des plantes. Littré fait observer que taxinomie est la forme correcte, et non taxonomie qu'on trouve dans les auteurs, et qu'écrit Moquin-Tandon.

MOQUIN-TANDON. pj

galère. Quelque chose me dit que mon livre n^est pas sans intérêt. Tous les botanistes s'occupent de Tordre normal ; pourquoi n'aurais-je pas traité de Tordre monstrueux ?

Bientôt chaque membre de TInstitut aura ses éléments de botanique. Diogène, voyant les Corinthiens tous en travail, s^amusait à rouler son tonneau, pour n'être pas seul oisif dans une ville si occupée ; moi, je fais comme Lucien, j'ai pris la plume pour ne pns rester muet, tandis que tous les autres parlent.

Je me suis beaucoup méfié des ouvrages plus théoriques que pratiques. L'école allemande, dont j'ai été longtemps un peu trop enthousiaste, a introduit dans les sciences naturelles une sorte de direction métaphysique qui a sans doute un bon côté, mais qui éloigne trop souvent des lois de la vraie observation. Je suis très certainement un grand admirateur de Gœthe, mais il me semble que cet auteur a été mis d'abord trop bas et qu'on le place aujourd'hui un peu trop haut. Ainsi va le monde. Point de milieu entre une proscription et un autel.

Lucien et Goethe, dont les noms viennent ainsi se placer tout naturellement sous la plume du savant, n'indiquent-ils pas combien son esprit était nourri à la fois des anciens et des modernes ? C'est qu'il aimait la poésie à l'égal de la science. Nous en trouvons une nouvelle preuve dans une autre de ses lettres du 22 décembre i838, où, après une description technique sur la croissance et les arrêts de développement des pétales d'un haricot, il écrit :

Il y a longtemps que j'ai l'idée de faire l'histoire d'une fleur de haricot. Plus j'y pense, plus j'y trouve de jolies

choses à étudier J'ai parlé plus haut de la comparaison

du haricot avec les labiées : il y a des milliers de sujets à étudier dans ce haricot; c'est encore mieux que le fraisier de Bernardin de Saint-Pierre.

Nous avons constaté dans une précédente notice que l'imagination ne messeyait pas à l'historien ; nous pouvons remarquer ici qu'elle sert également la science, et que celle-ci peut en tirer quelque charme, sans cesser pour cela d'être exacte et vraie.

Cette même lettre se termine par ces détails intimes :

Vous seriez bien aimable de passer par Toulouse à votre retour de Paris. Je loge aujourd'hui au Jardin des Plantes. J'ai un appartement vaste et suis assez heureux pour être en état de vous recevoir. Si vous arrivez, comme je le pense, dans la quinzaine après Pâques, c'est l'époque où j'ai quelques jours de repos. Nous pourrions aller visiter le bassin de Saint-Ferréol, l'une des merveilles de la France moderne. Ce bassin est à demi-lieue de Revel et à côté des propriétés de mon beau-père.

Moquin-Tandon avait épousé une demoiselle de Terson, de Palleville. Il avait eu de son mariage trois fils qui ont continué les traditions paternelles dans les sciences et dans les lettres ^ M™® Moquin-Tandon était

I. Nous avons dit ce qu'était actuellement l'un de ses fils. Un autre dirigeait, il y a quelques années, la Revue illustrée dans les Deux Mondes^ d'après une note du charmant volume de

douée des meilleurs dons de l'esprit et du cœur, et ses enfants donnèrent de bonne heure les plus brillantes espérances. Mais cette poésie du foyer, quoiqu'il y fût très sensible, ne suffisait pas à notre savant. Il composait des pièces charmantes, d'un accent déUcat et original, témoin ce Noël, dont l'air ancien et populaire, arrangé avec accompagnement par M™^ Germer-Durand, de Nîmes, sous le nom de Catarineto laNimausenco, se retrouve encore en plus d'un endroit de Provence ou du Languedoc.

NOUVÈ

Refrin,

E d'ounte ven toun èr tan vieu, Catarineta !

Catarineta !

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