LE POIL'FOLLET OU VOLATIL
A mademoiselle de Gignac, qui avait dit du duvet de sa bouche mignonne : Ce n'est que du poil follet ou volatil.
Qu'elle est jolie, qu'elle est bravetie ! Qu'ils sont brillants, ses deux œuillous ! Et comme est fraîche sa boûchette !
Il n'est riende plus gracieux...
tp^ MOQUIN-TANDON.
Vista de faça, ieu Tadmire ; Mais raim' ôutan dins lou proufil, Quand fai leva, per lou sourire, Lou peu foulet ou voulatil.
Dins un enfant, la bouc' es lissa ; Dins una vieia, nUa de crin.
Es a quinze ans que se tapissa E fai simbel au dieu malin.
L'Amour se troumpa pas sus Page ; Lou couquinot es tan subtil, Que per niza cauzis l'oumbrage Dau peu foulet ou voulatil.
Moun Dieu ! s'aquela pastourela Me prenié per soun bon ami !
Vue de face, je l'admire ; Mais je Taime autant de profil, Quand se dresse, pour le sourire.
Le poil follet ou volatil.
Chez un enfant, la bouche est lisse ; Chez une vieille, on voit du crin.
A quinze ans, elle se tapisse Et fait risette au dieu malin.
L'Amour ne se trompe sur Page ; Le coquinet est si subtil, Que pour nid il choisit Tombrage Du poil follet ou volatil.
Mon Dieu ! si cette pastourelle Me prenait pour son bon ami î
MOQUIN-TANDON. loj
Surtout se n'èra pas cruèla
Ne trefoulisse de plezi !
Embrassariei moun amigueta !...
Mai, de qu^ai dich dins moun babil !
Se pouteneche sa bouqueta, Pembroie lou peu voulatil.
Surtout, si nullement cruelle...
Ah ! j^en tressaille de plaisir !
J'embrasserais mon amiette.
Mais qu'ai-je dit en mon babil !
Si je baisotte sa bouchette, J'embrouille son poil volatil.
On nous pardonnera d'avoir introduit dans notre traduction française des diminutifs qui nous ont paru indispensables pour rendre quelque chose de la mignardise et de l'harmonie de l'original. Ces échantillons de l'art poétique du savant professeur d'histoire naturelle suffisent pour faire désirer vivement qu'il soit donné suite au projet filial d'une édition complète des œuvres éparses ou inédites du charmant poète languedocien ^
I. Nos citations sont faites d'après le journal cité pour la seconde pièce, etVArmana proitvençau pour la première. Nous aurions donné le Peu voulatil et le Nouvé d'après les manuscrits de l'auteur, en y ajoutant même quelque morceau inédit, sans un contretemps des plus regrettables. Il se trouve, en effet, que les manuscrits de Moquin-Tandon ont été expédiés, par erreur, à celui de ses fils qui est à Saigon. S'ils en reviennent intacts, nous aurons ainsi un Moquin-Tandon retour des
A Paris même, où Moquin-Tandon fut appelé en i853 pour succéder au naturaliste Richard à la Faculté de médecine, il n'oublia pas sa chère langue du Midi. Dès les premiers essais de rénovation provençale, il envoya son contingent annuel, un petit lot d'anecdotes rimées, plaisantes ou bouffonnes, à l'Almanach des Félibres d'Avignon. Faut-il s'étonner que ses envois soient si courts ? Le contraire serait bien plus surprenant. Voici, en effet, un aperçu de ses multiples occupations :
« A Paris, comme à Toulouse, nous dit son biographe des Jeux Floraux, Moquin-Tandon était l'homme nécessaire des Sociétés savantes. Par le seul ascendant de son mérite, malgré les rivalités, il fut nommé président de la Société de Botanique de France, membre de l'Institut, où il remplaça (en 1854) son ami le plus fidèle, Auguste de Saint- Hilaire, et enfin membre de l'Académie de médecine.
« Il faudrait parcourir les comptes rendus annuels de ces diverses assemblées pour avoir une idée de tout ce que votre confrère y apporta d'études intéressantes, philosophiques, ou simplement descriptives. C'est un fait ancien interprété d'une manière nouvelle; c'est un fait nouveau rapproché des faits anciens ; c'est une espèce ou variété animale ou végétale découverte; c'est une appréciation concise de quelque livre scientifique
Indes. Puisse-t-il s'en trouver aussi bien que les grands crus du Bordelais!
récent; partout se montre la même riche floraison de cet esprit universel qui se produit sans fatigue, aussi bien dans les discussions et aux tribunes des Académies que dans cette multitude infinie de journaux et de Revues oii votre confrère a laissé sur les sujets les plus variés ses doctes élucubrations... Chargé par la nature même de ses fonctions d'administrer le Jardin botanique du Luxembourg, où il occupe une maison, riant asile de solitude et de travail, ici comme à Toulouse, plus qu'à Toulouse, il préside lui-même au classement des plantes et au maintien d'un ordre si nécessaire dans l'étude difficile de ces sciences d'infini détail. Après ses courses au Muséum où il médite et s'oublie devant ces immortels débris, réunis par le génie de Cuvier, il se rend aux séances académiques, à la Faculté, à la Société d'acclimatation, et c'est pour lui un vif plaisir de diriger lui-même tous ces essais hardis, par lesquels on ne se propose rien moins que d'établir, au sein de Paris, comme une sorte d'exposition vivante universelle, et de faire ainsi de la France comme la patrie des espèces et des produits de tous les pays...
« Au milieu de cette vie unique de travaux solitaires ou publics, il trouvait encore des heures, et c'étaient les meilleures, les préférées, pour la famille et pour le bien. ))
Moquin-Tandon s'occupait, en effet, dans ses rares, loisirs, de l'éducation de ses trois enfants, et c'est « en préparant une séance importante pour la Société de
Ko8 MOQUIN-TANDON.
prévoyance des savants, qu'il ressentit les premières atteintes du mal auquel il devait succomber ». Moqtiin-Tandon mourut subitement, à Paris, le i5 avril i863, dans la nuit (et non le i5 février, comme l'indique le dictionnaire Larousse), d'un accès de goutte remontée au cœur. (Lettre de M. Moquin-Tandon fils, datée de Toulouse, 23 mars 1886.)
Ainsi s'éteignit prématurément l'homme supérieur dont nous venons d'esquisser l'œuvre et la vie. Il avait à peine cinquante-neuf ans.
Quelle est de son œuvre en partie double celle qui est destinée à lui survivre le plus longtemps ? A cette question, qu'il n'a pas formulée, mais qui semble près de sa plume, son biographe répond : « La science se renouvelle avec tant de rapidité, si vite les théories remplacent les théories, les idées les idées, que s'il arr rivait que la postérité ne lût plus les œuvres scientifiques de Moquin-Tandon, on serait toujours heureux de rencontrer ses Margaridetas, ses Gnindouletas ou son Noyer de Maguelonne. Enfin, il semble nous avoir légué comme un résumé brillant de sa nature complexe dans cette œuvre à la fois scientifique et littéraire, mise au jour après sa mort par le soin pieux de sa famille {Je Monde de la mer, Paris, 1864), et où Alfred Frédol nous transporte, par une description aussi fidèle que poétique, et dans un style pénétré de la grandeur éloquente du sujet, jusqu'au sein des océans, pour nous y montrer tout un monde innombrable, inconnu, tandis que le dessin et la peinture, interpré-
MOQUIN-TANDON. jop
tant sa pensée, en représentent à nos yeux ravis les formes si étrangement et si splendidement variées. )>
Les recueils des Margaridetas et des Giiindouletas, dont il est parlé ci-dessus, seraient assez difficiles à rencontrer, puisqu'ils sont encore inédits. On n'en connaît que quelques pièces détachées, et c'est d'après ces spécimens assez rares qu'on peut juger du talent poétique de notre auteur. Heureusement il est de ceux auxquels on peut faire un large crédit. La publication définitive de son œuvre ne sera pas, soyons-en certains, la banqueroute de sa réputation. Elle assurera même la survivance à sa renommée de poète, car, pour nous, ainsi que nous l'avons déjà constaté dans le cours de ces études, l'œuvre du poète doit survivre à celle du savant, quelle que soit la haute valeur de celle-ci. Et cela pour deux raisons, indépendamment des motifs déjà tirés du renouvellement incessant des sciences. Non seulement cette œuvre, comme toute poésie digne de ce nom, émane directement de l'intime nature de l'homme, elle est sienne à un degré bien plus profond que ses œuvres scientifiques, mais encore elle est écrite dans la langue de son berceau, celle qui frappa, avec le plus de force et de douce résonnance à la fois, son oreille d'enfant. Il y a, dans cette dernière condition, une influence particulière qui ne s'éteint pas, et se lie d'ailleurs à une autre aussi puissante qu'invisible, celle de la race.
Les influences de race, nous les retrouvons encore à un haut degré dans le caractère de sa vie et de son
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œuvre scientifique. En effet, suivant une remarque déjà faite, mais dont on n'a précisé ni la cause ni la portée, Moquin-Tandon nous a légué l'exemple d'une activité intellectuelle sans cesse en éveil, inaccessible au découragement et à la lassitude morale. Le désespérant (i à quoi bon ? » de notre temps, qui aurait dû rester confiné dans les pays d'outre-Rhin, foyer naturel du pessimisme et du rêve, et qui sévit aujourd'hui d'une manière si intense au milieu de nous, ne fut jamais connu de ce cœur ardent, de cette intelligence lucide et nette, où la science et la poésie ne déposèrent jamais que des germes féconds. Élevé à l'école spiritualiste des Barthez et des Lordat, il en avait gardé le goût des synthèses puissantes, que l'étude des infiniment petits de la création ne lui fit jamais oublier. L'esprit d'analyse lui-même, si dangereux quand il est poussé aux extrêmes limites où il est parvenu de nos jours, à ce degré de paroxysme d'un Quincey, d'un Poë et de tant d'autres de leur école, où l'esprit tourne sur lui-même, comme certaines bêtes malades, jusqu'à l'énervement, jusqu'à la folie, jusqu'à la mort, l'esprit d'analyse ne fut point pour lui une source de recherches décevantes, mais le moyen le plus sûr de deviner quelques-uns des secrets de la nature. De bonne heure sans doute il conçut la vie d'après les données de cette vieille formule : fais ce que dois, persuadé qu'elle renferme tout ce qui peut tenir de bonheur dans une vie humaine. Le secret désir de pénétrer les origines du monde qui se dérobent sans
MOQUIN-TANDON. ,x,
cesse, ne dut pas être étranger au savant, au naturaliste; mais il n'eut pas de ce noble souci le tourment excessif, aigu, lancinant, qui caractérise notre âge affaibli par les maladies anciennes et diverses de la volonté. Il se disait probablement qu'il y a dans l'univers une part immense d'inconnaissable, et qu'il faut se résigner souvent à interroger dans la nuit la Psyché mystérieuse que trop de jour ferait mourir. Où donc aurait-il puisé le secret de cette sérénité et de cette force, si ce n'est dans le fonds toujours jeune de son sang latin, dans les ressources de sa race latine, éprise avant tout de réalité, de lumière et de vie ordonnée ? Cette race accepte les horizons limités que sa vue embrasse, et qui, grâce à la clarté de son esprit, comme à la pureté de son atmosphère, sont assez étendus pour satisfaire à la fois les yeux de son âme et ceux de son corps. Quand elle ne voit pas Dieu avec sa raison, elle le sent avec son cœur. Elle n'est pas plus faite pour le vague sans fin du rêve que pour les brouillards et les nuages permanents des pays du Nord. Les divers systèmes de philosophie allemande — même ceux renouvelés des Grecs, chez lesquels ils ne poussèrent pas de profondes racines, comme la fameuse doctrine hégélienne du devenir — ne conviennent pas à son génie, et c'est pour avoir oublié les conditions vitales de son organisme gréco-latin, pour s'être trop laissé imprégner de conceptions étrangères, que la France, en particulier, fut vaincue par les idées, avant de l'être par les armes. Pour que notre race, en
tant que personne intellectuelle et morale, ne soit pas condamnée à une absorption déshonorante, au mépris de sa constitution intime et de son passé glorieux, que faut-il? Lui rendre ce qu'avaient à un si haut degré les hommes de la génération de Moquin-Tandon, la conscience de sa propre valeur et la force abolie de sa volonté. Avec ces deux leviers puissants, elle soulèvera le monde germanique qui menace de l'écraser.