‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 19 sur 42 · JACQUES AZAÏS · texte numérisé non relu

JACQUES AZAÏS

A la même époque où Moquin-Tandon donnait à la critique, avec ou sans préméditation, une grande leçon d'humilité, — en a-t-elle profité beaucoup ? — vivait à Béziers un homme d'un savoir étendu, qui, après avoir étudié la médecine, s'était voué au barreau, et avait eu l'honneur de collaborer avec Carré, le savant professeur à la Faculté de droit de Rennes, à la continuation du grand ouvrage de Touiller sur le Code

Il6 JACQUES A Z AÏS.

civil*. Nous avons nommé Jacques Azaïs. Doué d'une grande activité intellectuelle, il consacra ses loisirs, lorsqu'une maladie de larynx l'eut forcé de quitter la robe d'avocat plaidant, à des recherches sur l'origine des langues, et crut avoir trouvé la langue primitive de l'humanité dans la langue hébraïque, alors en faveur. Il est résulté de ces études considérables un gros volume in-8° intitulé Dieu, Phomme et la parole. Si ces travaux, par suite d'une nouvelle orientation des recherches linguistiques, n'atteignirent pas le but rêvé, ils eurent du moins pour effet de familiariser leur auteur avec les richesses de l'idiome biterrois, qui unit aux mâles sonorités du catalan la grâce et la douceur de la langue italienne.

C'est en 1842 — il avait alors soixante-quatre ans, étant né à Béziers le 9 août 1778 — que Jacques Azaïs réunit en deux petits volumes in- 12, en y ajoutant quelques pièces inédites, les vers patois qu'il faisait insérer régulièrement, depuis quelques années, dans un journal de la localité. L'unique lettre X dont il signait ses productions languedociennes ne laissait pas d'intriguer beaucoup autour de lui ; mais le secret

I. Les traités du Prêt, de la Contrainte par corps, des Transactions y de la Constitution de rente sont de lui. En recevant un de ces traités, Carré lui écrivait : « Le seul embarras que j'aurai sera d'y mettre du nouveau après vous. Nous sommes honorés, M. TouUier et moi, de marcher en compagnie avec vous. » Carré devait, suivant une autre de ses lettres, publier ces traités avec le nom de leur auteur ; ce qui n'a pas été fait.

JACQUES AZAiS. 117

fut bien gardé, et l'on ne connut que fort tard le nom caché sous cette mystérieuse lettre. Pour donner une idée sommaire et exacte de son œuvre, nous ne pouvons mieux faire que de lui laisser la parole. Voici ce qu'il disait dans l'avant-propos de la première édition depuis longtemps épuisée :

Je compte parmi les moments les plus agréables de ma vie ceux où j^ai fait des vers patois. Ce retour au langage de ma nourrice m'a donné des jouissances que je ne puis comparer qu'à celles qu^éprouve le voyageur qui, après un long séjour dans les pays étrangers, se retrouve au sein de sa famille.

En m^amusant, j'ai voulu être utile. Mes satires, mes fables, mes contes, mes stances, mes élégies, forment un cours de morale à peu près complet. L'épisode de Ruth donne une idée des mœurs, des usages, de la religion du peuple d'élite que continuent les peuples chrétiens; l'hymne pour la nuit de Noël développe le mystère de la Rédemption, c'est-à-dire le mystère fondamental de la religion chrétienne; et les préceptes tirés de l'école de Salerne enseignent à ceux qui s'occupent du salut de leur âme et à ceux qui ne s'en occupent pas, les moyens de conserver la santé, qui est ici-bas, pour les uns et pour les autres, le premier des biens.

Le patois languedocien est une langue éminemment poétique, qui se prête à tous les genres, mais qui semble faite tout exprès pour le genre satirique. Il est rare que la langue d'un pays ne soit pas l'expression de la manière d'être morale de ses habitants. Or l'habitant du Languedoc, et particulièrement l'habitant de Béziers, est gai et malin de sa nature.

iiO JACQUES AZAIS.

. . . J'ai trouvé les poètes patois en possession d'une liberté de langage que repousse l'austérité de la langue française. Dans le but de conserver à notre idiome son indépendance primitive, j'ai usé, dans deux ou trois pièces, de cette liberté.

La troisième édition de l'œuvre poétique de Jacques Azaïs, publiée à Montpellier en 1882, sous le patronage de la Société des langues romanes, et qui a été revue et corrigée au point de vue orthographique par son fils M. Gabriel Azaïs, contient plusieurs pièces qui ne figuraient pas dans les premières éditions. Elle est augmentée d'une poésie de Bruno Azaïs, un autre fils de l'auteur, mort en 1877, qui célèbre, dans une langue et avec un tour d'esprit offrant des analogies frappantes avec les pièces paternelles, l'inauguration de la statue de Pierre-Paul Riquet à Béziers. Cette statue du grand Français du xvii^ siècle, l'un des chefsd'œuvre de David d'Angers, est due surtout à la générosité de l'illustre artiste, qui ne voulut aucune rémunération pour son travail; mais elle est due aussi à l'activité de Jacques Azaïs, aidé de la Société archéologique, qu'il avait contribué à fonder et qu'il présida toute sa vie.

Jacques Azaïs, comme il nous l'apprenait lui-même tout à l'heure, a abordé tous les genres. La satire fut souvent son domaine, et il y montra des qualités peu communes, qui, développées en de plus hauts sujets, auraient pu faire de lui un Juvénal languedocien.

Il s'est contenté d'exploiter les thèmes locaux qu'il

Page 1