‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 22 sur 42 · LES TROIS HABITS · texte numérisé non relu

LES TROIS HABITS

Certain prédicateur, passant à Montpellier,

Par des sermons d'une habile ordonnance

,a+ JACQUES AZAÏS.

Un grand public savait édifier ; Il parlait avec tant de chaleur, d'éloquence Qu'il charmait à la fois les esprits et les cœurs

De ses très nombreux auditeurs.

Prêchant un matin sur Paumône,

Si clairement il démontrait

Que si deux habits Ton gardait, Tandis que d^un habit un seul pauvre manquait,

Quel que soit le motif qu'on donne,

On serait bel et bien damné,

Qu'un bourgeois, bon israélite.

Va trouver sa femme de suite.

Et, le cœur tout navré, larme à Pœil, lui débite :

« Mort ce matin, j'étais damné.

Car, depuis notre hymen, contre la charité

Je péchais, las ! en vérité.

J'ai trois habits, dont je n'ai rien à faire, Et, faute d'un habit, plus d'un pauvre est glacé.

Le prédicateur m'a prouvé Que de mes trois habits il fallait me défaire.

Pour que le malheureux, mon frère.

Avec mon superflu fût bientôt habillé.

Porte mes trois habits tout de suite au curé : Faisons notre salut; c'est là l'unique affaire. « — Nous verrons, nous verrons, lui répond sa moitié;

Celui qui te parle en dernier

Est toujours celui qui te gagne,

Et tu te fais une montagne D'un rien. Vite, fais-moi le plaisir de dîner. Avec le sermonneur j'éclaircirai la chose, ^

Après dîner sans faute le verrai,

JACQUES AZAÏS. i^j

Et quand je connaîtrai sa glose, Tes habits, s'il le faut, je les lui porterai. »

La table à peine desservie, D'un bout de toilette embellie,

Chez le prédicateur la bourgeoise accourait.

Porte close. — Elle frappe. Un serviteur paraît.

LE DOMESTIQUE

Vous demandez?

LA BOURGEOISE

Monsieur.

LE DOMESTIQUE

Monsieur n'est pas visible.

LA BOURGEOISE

Laissez-moi lui parler, le temps presse.

LE DOMESTIQUE

LA BOURGEOISE

Il est donc en affaire?

LE DOMESTIQUE

A table.

LA BOURGEOISE

J'attendrai.

Impossible.

,»6 JACQUKS AZAiS.

LE DOMESTIQUE

Deux heures pour le moins !

LA BOURGEOISE

Eh bien ! je reviendrai Vers quatre heures.

LE DOMESTIQUE

Mordieu ! n^en prenez pas la peine.

Ils sont au moins une douzaine

A peine en train de s^ittabler.

Quand sera fini le dîner, Ils joueront Técarté, la bourre, la quatrète, Riront, boiront du punch, prendront de Panisette

Jusqu^au moment de se coucher.

Impossible aujourd'hui de compter lui parler.

LA BOURGEOISE

Pour un homme de Dieu qui prêche Tabstinence,

L'humilité, la pénitence, Ton maître aisément le prend bien.

Mais, soit ! je reviendrai demain.

LE DOMESTIQUE

Bon !... Ne venez pas trop matin,

Car, un peu las de la soirée.

Pour se reposer du festin, Monsieur devra dormir la grasse matinée.

La bourgeoise, le lendemain,

Accorte, et le cœur sur la main, Chez le prédicateur de nouveau se présente.

Le serviteur, mine indolente :

« Vous voilà ! vous pouvez entrer,

Lui dit-il, monsieur va descendre

JACQUES AZAIS.

Dans un instant; sans trop attendre, Vous allez enfin lui parler.

Il était bien sorti, mais il vient de rentrer, Et là-haut d'habit va changer, Pour s'en aller incontinent dîner Chez le doyen de la fabrique. »

LA BOURGEOISE

Ah çà ! nigaud, crois-tu de me faire la nique? Ton maître aurait donc deux habits ?

LE DOMESTIQUE

Dites trois, s'il vous plaît, et fins et bien jolis.

LA BOURGEOISE

Trois habits! trois habits ! — Je n'ai rien à lui dire; Donne-lui le bonjour. Et, se tenant de rire,

La femme revient au logis,

A son mari conte l'affaire, Faisant sonner bien haut les trois habits jolis, Le dîner, l'anisette, et voit, sans tarder guère,

Ses scrupules évanouis.

De là vient, à mon humble avis.

Que sermons restent vains et ne donnent bon fruit, Comme en terre aride semence ; Ce qu'avait bâti l'éloquence.

L'exemple mauvais le détruit.

Dans un genre moins badin, mais on ne peut plus gracieux, avec une pointe d'émotion qui donne une

laB JACQUES AZAÏS.

note sentimentale, peut-être unique dans toute l'œuvre, nous devons citer encore les vers délicieux : A m'AmigOy « à mon amie », qu'on pourrait rapprocher du charmant portrait de la grisette biterroise, — race disparue, — au début de la première satire. Dans une anthologie languedocienne, ces morceaux et quelques autres auraient leur place marquée à côté des meilleures productions de la Muse méridionale. La pièce A m'Amigo a des affinités particulières, comme grâce d'expression et délicatesse de sentiments, avec la jolie pièce de Fabre d'Olivet : le Retour d'Elii.

Disons encore, à l'honneur de Jacques Azaïs, que c'est sous sa présidence, et probablement sur sa proposition, que la Société archéologique de Béziers établit, en i838, les premiers concours qui aient existé dans le Midi en l'honneur de la poésie languedocienne. Ces concours n'ont pas été sans influence sur la renaissance des lettres provençales. La plupart des poètes qui sont devenus plus tard des maîtres félibres ont reçu le rameau d'olivier en argent, qui était et est encore le prix de la meilleure poésie en langue néoromane. Dès i836, notre poète traduisait en biterrois l'un des premiers chants de celui qui devint le félibre des Ouhreto, et qui n'était alors, suivant sa propre expression, que Vescoulan sounjarèu^ <( l'écolier rêveur, » de Saint-Remy. C'est donc au premier rang des Précurseurs que Jacques Azaïs a le droit de figurer, tant par ses œuvres personnelles que par l'influence qu'il a exercée dans sa ville natale et dans tout le Midi.

JACQUES AZAIS. ,29

Comme Martin, de Montpellier, comme Diouloufet, d'Aix, il avait eu, lui aussi, le projet de faire le Dictionnaire de la langue qu'il connaissait si bien, et il avait réuni des matériaux considérables pour ce travail, quand la mort vint l'arracher à ses études, le 20 octobre iS56. Son fils aîné, M. Gabriel Azaïs, héritier de son double talent de poète et de linguiste, a repris, sur de nouvelles bases, l'œuvre paternelle, et a produit le Dictionnaire connu, qui est l'une des plus importantes publications spéciales de la Société des langues romanes de Montpellier.

M. DE FIRMAS-PÉRIÉS

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