LA FARE-ALAIS
Maison Qusmtin
Le Marquis DE LA FARE-ALAIS
Voici un écrivain, un poète des moins connus peutêtre en dehors de son pays natal, et l'un de ceux qui mériteraient le plus de l'être. Sa gaieté franche et sincère, aiguisée parfois d'une pointe d'humour et de légère satire, fait du Marquis de La Fare-Alais un des meilleurs disciples du joyeux curé de Celleneuve, le populaire abbé Favre, dont il n'a pourtant ni l'exubérance comique, ni la verve grossière, ni l'amertume qui point sous le rire. D'autre part, son émotion com-
municative, son exquise sensibilité, la largeur sereine de son inspiration le rapprochent du grand poète agenais.
Les mêmes qualités d'érudition aimable et de fa» cile poésie, qui donnèrent une originalité rare et piquante aux œuvres d'Azaïs, se retrouvent également chez notre poète. Autre point de ressemblance avec le conteur biterrois : c'est à un journal d'Alais que M. de la Fare donna d'abord ses poésies languedociennes. Elles eurent un tel succès qu'on dut bientôt les réunir en volume, et ce succès était si peu épuisé à la mort de l'auteur, en 1846, qu'on put en faire, cinq ans après, une édition complète grand in-8% augmentée de notes nombreuses et d'un glossaire précieux.
De bonne heure, notre poète s'était appliqué à régénérer l'idiome cévenol qui devait servir d'instrument à sa pensée, et malgré quelques formes corrompues dont il a usé, comme par mégarde, on peut dire qu'il a pleinement réussi dans sa tâche.
Le Marquis de la Fare-Alais était de la même maison que l'ami et le rival de Chaulieu. Il avait hérité de ce spirituel ancêtre quelque chose de son esprit et de sa grâce facile à manier le vers français, car il courtisait à la fois et dans la même feuille nos .deux Muses nationales. Après s'être retiré du service en 1818, et fixé par son mariage, l'année suivante, au château de Lacoste (commune de Saint-Martinde-Valgalgues, arrondissement d'Alais), où il était né
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le 16 novembre 1791, le Marquis de La Fare occupa ses loisirs au culte des lettres. Le pays raïol et cévenol, dont il a eu le soin de marquer les limites précises dans une de ses notes *, avec leurs populations mêlées de montagnards, de conducteurs de bestiaux (toîicadous) et de pâtres, de mineurs et de citadins, fournissait abondamment à sa verve comique de nombreux types à croquer. Mais comme c'était un homme de cœur, d'esprit sage et de vie tranquille, la satire ne dépasse point certaines bornes; l'émotion aussi ne perd pas ses droits dans son œuvre, et la flexibilité de son talent se joue en des sujets très divers.
C'est ainsi qu'entre ces deux éclats de rire qui s'appellent la Fieiro de San-Bourtoiwiicu, a la Foire de Saint-Barthélémy,)) où grouille une foule si bruyante, si variée, si pittoresquement dessinée d'après nature, et Scarpou, amusant récit d'une farce villageoise du vieux temps, nous sommes doucement émus par le mélancolique tableau de la Fête des morts, la Festo das morts.
I. Le Raïol est l'habitant des vallées et des versants méridionaux de la Lozère jusqu'à Aiais, qui lui sert de limites au midi, et jusqu'à Saint-Ambroix au levant. Ce nom est une contraction du surnom de royaliste qui lui. fut donné dans les guerres de la Ligue, parce qu'il embrassa le parti du roi Henri IV. On ne doit pas confondre le pays raïol avec le pays cévenol, dont il n'est qu'une subdivision. Celui-ci, <3utre la contrée raïole, comprend la ville d'Alais sans la dépasser au midi, toute la partie nord et ouest de çon arrondissement et l'arrondissement du Vigan tout entier.
ijô LE MARQUIS DE LA FARE-ALAIS.
Aime, quand Tivèr pounchejo, LoLi vèspre de la Toussan, E que Tauro-d'aut coussejo La fielheto, que caulejo Lou jalibre acoumençan; Quand la terro se despolho De sa verdou, de sa joio ; Quand, souleto a soun canton, La floureto sans familho Que dins la muralho brilho, Dau sourel regordo filho, Guèto soun dariè poutou;
Quand l'auquo caminarèlo Quitan soun causse estiven,
J'aime, quand Phiver point,
Le soir de la Toussaint,
Et que la bise chasse
Les feuilles, que les plantes sont brûle'es
Par le givre commençant ;
Quand la terre se dépouille
De sa verdure, de sa joie ;
Quand, seulette dans son coin,
La fleurette solitaire
Qui brille dans la muraille,
Du soleil fille tardive,
Guette son dernier baiser;
Quand l'oie voyageuse Quittant son causse estival,
LE MARQUIS DE LA FARE-ALAIS. i}i7
D'un cris raufelous rampèlo Soun batalhoun qu^atroupèlo En cougné, cronta lou ven; Quand das loups Tièl estelejo ; Quand lou grelhé cascalhejo, Hiverna dins lou bournal ; Quand s'alongo la velhado ; Quand la familho, avivado Pèr la trempo e Pafachado, Fai round al tour dau cremal; De la luno entreboulido Quand Targen semblo d^estan ; Quand la suito, que s^aublido, Dau clouquiè s'enfuch e crido ; Quand Tangelus fai tan-tan;
De son cri rauque rappelle S
Son bataillon qu'elle forme en troupe |
Comme un coin, contre le vent; j Quand des loups l'œil étincelle ;
Quand le grillon bavarde, i
Hiverné dans le cendrier (du four); .]
Quand la veillée se prolonge; 1
Quand la famille, ravivée :
Par la piquette et les châtaignes (rôties), ^
Fait le cercle autour de la crémaillère ; i
De la lune rendue trouble !:
Quand l'argent semble de Tétain ; ]
Quand la chouette, qui s"'oublie, .
Du clocher s'enfuit et crie ; j
Quand Tangélus fait tan-tan; :
,j8 LE MARQUIS DE LA FARE-ALAIS.
A Touro que la priéro Fai rintra dessouto terro Toutes lous esprits d'enfer, Lou fantasti troublo-fèsto, E lou gripé cambo leste, E la roumèquo sans testo, Coussejas pèr un pater;
Quand soûl dins moun ermitage, Caufe mous pès endourmis Pèr l'ivèr que fai tapage, Un pauc pèr Tivèr de Tage, En raivan de mous amis :
De mous amis que, pecaire !
Lou voulan dau grand segaire Esclairis a moun entour :
A rheure où la prière Fait rentrer dessous la terre Tous les esprits de Penfer, Le fantasti trouble-fête, Et le gripé jambe leste.
Et la roumèque sans tête.
Pourchassés par un pater;
Quand seul dans mon ermitage,
Je chauffe mes pieds endormis
Par rhiver qui fait tapage.
Un peu par Fhiver de l'âge.
En rêvant de mes amis :
De mes amis, hélas !
Que la faux du grand moissonneur
Eclaircit à mon entour :
Aime alor, aime aquelo ouro Mounte la campano piouro, Coumo la veuso tourtouro, Tan lèu que falis lou jour...
J'aime alors, j'aime cette heure Où la cloche, la cloche pleure Comme la tourterelle veuve, Dès que le jour disparaît...
Quelle douce tristesse! Et comme, en se prolongeant sur ce mode plaintif, elle se communique à notre âme par toutes les affinités intimes et secrètes qui ramènent aux morts la pensée des vivants!
Mais c'est là une heure sombre, bientôt envolée. La gaieté, plus souvent, nous convie à ses fêtes, et si, parfois encore, avec les esprits fantastiques, tels que le Gripé, sorte de lutin familier du pays, le Piick cévenol, ou bien la Roumèqiio, un horrible monstre, ou d'autres génies légendaires, nous côtoyons les cercles dantesques, ce n'est que par exception. De gaies visions, des apparitions charmantes et vivantes traversent même les plus noirs tableaux, comme celle-ci :
Mounte vai, la jouino Glaudino ?
Mounte vai, sa dourquo a la man ?
Où va-t-elle, la jeune Claudine?
Où va-t-elle, sa cruche à la main ?
Coumo se ris, coumo badino, Alisquan sa flequo bloundino, Pèr la voto dau lendeman !
La desemboulho embé las puios De sous cinq detés arroundis ; E de tras sas dos tempos bluios, D'un viro-col las sapartis.
E piei, sa maneto bagnado D'uno escupagnouso poumado Dessus soun fron ven Testira ; En double trachèl la courdèlo, E sus soun aurelho, en roudèlo, Coumando soun crouqué daura.
Es poulido; mais ou vôu veire.
Es poulido ; mais pèr s'en creire,
Comme elle se rit, comme elle badine,
Lissant sa chevelure blondine
Pour la fête du lendemain !
Elle la démêle en faisant un peigne
De ses cinq doigts arrondis ;
Et en arrière de ses tempes bleues,
D'un ruban elle les sépare.
Puis, sa menotte mouillée
De salive en guise de pommade.
Sur son front elle l'étiré;
En double bandeau elle la noue,
Et sur son oreille, en rouleau,
Elle attache son crochet doré.
Elle est jolie; mais elle veut le voir. Elle est jolie; mais pour s'en croire,
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A besoun de se roudilha.
E, lou roujé sus sa ganteto, Ven quêta, dins chaquo founteto, Un gourgué pèr se miralha.
Elle a besoin de se regarder.
Et, le rose sur sa joue, Elle vient quêter, à chaque source, Un petit bassin pour se mirer.
La jolie enfant court à sa perte : Lou Basait, « Le Basilic, » l'attend dans sa grotte profonde, où l'imprudente croit pouvoir le charmer et le vaincre.
Ce Basilic ressemble beaucoup, malgré son air fantastique, à d'autres monstres plus réels, et la jeune Claudine paraît bien de la famille des grandes coquettes de village, de celles que le héros de Gelu, Nouvh Grané, Noël Granet, dans son voyage à Paris, retrouve mourante à vingt ans sur un lit d'hôpital, et dont la triste fin lui arrache d'éloquents cris de douleur,
La pièce d'où nous avons tiré le charmant portrait de Claudine est dédiée à Jean Reboul, le poète-boulanger de Nîmes, que Lamartine salua, on s'en souvient, de ces beaux vers des Harmonies : le Génie dans robsciirité. Le poète dont la délicate inspiration de V Ange et V Enfant fera vivre le nom dans la mémoire des hommes, nous apparaît là comme un des patrons de l'œuvre languedocienne de La Fare-Alais. Nous n'en sommes point étonné, car Jean Reboul, tout en
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ayant donné ses préférences à la Muse française, ne dédaignait point sa sœur Nîmoise, et il a laissé quelques chansons dans ce dialecte. C'est encore lui qu'on retrouve plus tard, au seuil du félibrige, donnant à Mistral, Roumanille, Aubanel l'accolade sympathique, et y joignant, à la façon d'un vieillard d'Homère, les plus sages conseils. Voici donc les paroles que notre poète fait sortir de la bouche même de Reboul, et le joli commentaire qui les suit :