A JEAN REBOUL
Tu m'as dit : « Fais revivre ta langue maternelle
Qui s'efface et se décompose ; Sarcle-la, débroussaille-la de la mousse nouvelle
Du français qui vient s'y mêler.
Sous cette rouille la pensée s'appauvrit,
PORTE DAIGUES-MORTES
LE MARQUIS DE LA FARE-ALAIS. j^j
« E lou pouetique calieu, Abessi dau cendras que l'amato e lou séquo,
Mouor sans baiuerno e sans elieu.
Quand nostes vièls, dau soun de lus amo ferado,
Fasièn sourti de fiers perpaus ; Quand, la prunello en fio, la man drecho barado
Sus lou manche de lus destraus, Sinnavou de lus sang un seramen sauvage,
Seramen d'amour ou de mort, Anavou pas de vers Paris, lou gran vilage,
Manleva soun parla retors. »
T'escoutave : e ta voues, coumo uno bouno fado Que, de sa ginguèlo daurado, En diaman chanjo lou caiau,
« Et le poétique brasier, Pâlissant sous la cendre qui le couvre et Téteint,
Meurt sans bluette et sans e'clair.
Quand nos anciens, du fond de leur âme de fer,
Faisaient jaillir de fiers propos ; Quand, la prunelle en feu, la main droite fermée
Sur le manche de leurs haches, Ils signaient de leur sang un serment sauvage,
Serment d'amour ou de mort, Ils n'allaient pas à Paris, le grand village,
Emprunter son parler retors. »
Je t'écoutais : ta voix, comme une bonne fée Qui, de sa baguette dorée.
En diamant change le caillou,
De mous ressouvenis venguè, dins ma cervèlo,
Derevelha la cantarèlo.
Talo, quand soun bendèu nouviau Reparei a, soun ièl, la veuseto abourido
Enten uno voues que li crido
Soun premiè revelhè d'amour; Tal, quand m'as fa drinda lou cascavel qu^aimave
E qu'as premiès pas qu^ensajave
Serviguè longtems de tambour, Das councerts aublidas Facord se derevelho ;
Lou passât siblo a moun aurelho
D'aqueles airs que fan raiva ; D'aqueles airs dau ciel qu'en pantaisan Ton trovo,
E que Fabre de Celonovo
Soûl, sans dourmi, pouguet trouva.
La lengo qu'a lou mai de prusé pouetiquo,
De mes ressouvenirs vint, dans ma tête,
Réveiller la chanterelle.
Telle, quand sa couronne nuptiale Reparaît à ses yeux, la veuve abandonnée
Entend une voix qui lui crie
Sa première aubade d'amour; Tel, quand tu m'as fait sonner le hochet que j'aimais
Et qui, à mes premiers pas essayés,
Servit longtemps de tambour, Des concerts oubliés l'accord se réveille ;
Le passé siffle à mon oreille
De ces airs qui font rêver ; De ces airs célestes qu'en songeant l'on trouve,
Et que Fabre de Celleneuve
Seul, sans dormir, a pu trouver.
La langue qui a le plus de flamme poétique,
LE MARQUIS DE LA FARE-ALAIS. ,^j
La lengo qu'es touto musiquo Pèr quau sent la fam de rima, Es la qu'on barboutis, efan, a labrassièiro; Es aquelo que, la premieiro, Nous apren a dire : mama !
La langue qui est toute musique Pour qui sent la faim de rimer, Est celle qu'on bredouille, enfant, à la brassière; C'est celle qui, la première.
Nous enseigne à dire : maman !
Aussi le poète nous raconte-t-il ses souvenirs d'enfance avec un plaisir extrême, qu'il a l'art de nous faire partager, comme dans THabi de Sagati, «l'Habit de laine et filoselle, » et que nous voudrions bien communiquer à nos lecteurs. Mais nos veillées sont moins longues qu'en pays cévenol, dans cette saison surtout de la récolte des châtaignes, qui a donné son nom à l'œuvre collective de notre marquis. Las Castagiiados, c'est la saison propice où les conteurs et les conteuses populaires égrènent leur chapelet d'histoires, comme dans les « séries de France, les siètes d'Artois, les escriènes de Haynau ^ « ou les Escraignes dijonnoises. Là se donnent libre carrière les contes de sorciers et de lutins dont le poète a noté, d'une amusante façon, les bons ou les mauvais tours :