I. Les Évangiles des quenouilles^ e'dit. P. Jannet, p. jo
t^6 LE MARQUIS DE LA FARE-ALAIS: 1
Quand, sus la fi de la velhado, '
De la coumpagno estrasulhado Lou pichot-ome clausis rièl; Quand Faguialas, lou casso-nieiro,
Fai ressounti la cheminieiro ; j
Quand lou pus jouine e lou pus viel \
Se sarou pus près de la braso, \
Qu'a beles-paus panlis, s'escraso
E s^amato dins lou cendras ; ;
Quand la jouve, embé soun fringaire, i
D'amour se parlou pas pus gaire E soumilhejou bras a bras ;
Se, tout d^un co, de la cousino ;
Lou pousta nègre tambourino ; ^
Se vesou Testanhè toumba,
La liquofroio que se dourdo \
Quand, sur la fin de la veillée, !
De la compagnie accablée de sommeil, ■
Le petit homme ferme les yeux; Quand Faquilon, le chasse-puces, Fait retentir la cheminée ;
Quand le plus jeune et le plus vieux ;
Se serrent plus près de la braise, \
Qui peu à peu pâlit, s'écrase j
Et s^affaisse sous la cendre; I
Quand la jeune fille, avec son amoureux. D'amour ne se parlent plus guère
Et sommeillent bras à bras; i
Si, tout d'un coup, de la cuisine j
Le plancher noir tambourine, j
S^ils voient le vaisselier tomber, |
La lèchefrite qui se heurte
Embé la padèlo e l'embourdo, Goumo très vielhos au sabat ; Las femnos fan : Au nom du Pèro !
Las filhos se sarou dau pèro, Escampan fialouso e vertél ; Lous ornes, raço pus guerrieiro, Restou muts, dessus lus cadieiro, Clavelas pèr lou gran de mél.
« De qu'es acô ! Belèu lou grand Dieu dau tounerro Ven, de sous vièls gafous, dessabranla la terro ; Belèu, soun anjou ven, mounta sus Taguialas, De nostes viels pecats laura lou gramenas ; Belèu... » N'agués pas pou, familheto raiolo ! Lou bon Dieu n'es trop bo pèr vous planta la piolo ;
Avec la poêle et le tamis, Comme trois vieilles au sabbat; Les femmes font : Au nom du Père !
Les filles se serrent près du père, En jetant quenouille et fuseau ; Les hommes, race plus guerrière.
Restent muets, sur leur chaise. Cloués par le grain de millel (Tefifroi).
« Qu'est cela ? Peut-être le grand Dieu du tonnerre
Vient-il, de ses vieux gonds, arracher la terre;
Ou son ange qui vient, monté sur l'aquilon.
De nos vieux péchés labourer le champ stérile ;
Peut-être... » N'ayez pas peur, famille raïole !
Le bon Dieu est trop bon pour vous planter la hache;
^i^ LE MARQUIS DE LA FARE-ALAIS,
Se voulhè, de bos sec, garni soun fougueirou,
Chez lous rèis e lous grans ne troubariè be prou.
Aquel rabaladis, que vous fai escarnaisse,
Vous ven pas de tant naut; l'efan que ven de naisse
Es pas pus inoucen que lou picho Satan
Que fai pèr s'amusa dansa vosto sartan.
Nascu dins las Cevenos, Pas pus bel qu'un tapé, N'a pas rés, dins sas venos De las dannados menos; Soun noum es lou Gripé.
S'il voulait, de bois mort, garnir son foyer,
Chez les rois et les grands il en trouverait assez.
Ce tintamarre, qui vous donne chair de poule,
Ne vous vient pas de si haut; l'enfant qui vient de naître
N'est pas plus innocent que le petit Satan
Qui fait pour s'amuser danser votre poêle.
Né dans les Cévennes,
Pas plus haut qu'un petit bouchon,
Il n'a rien dans ses veines
Des espèces damnées ;
Son nom est le Gripé.
Si, quittant un lutin qui, à l'exemple de la reine Mab, (( tresse, la nuit, la crinière des chevaux », mais « ne durcit pas dans les poils emmêlés ces nœuds magiques qu'on ne peut débrouiller sans encourir mal-
heur^ », nous suivions notre conteur à la grotte des fées, La Baumo de las Fados, nous assisterions à des scènes charmantes, nous verrions se de'rouler des tableaux mouvementés, pleins de grâce et de fraîcheur. Le poète a mis là le meilleur de son talent de paysagiste, au coloris fin et délicat d'ordinaire, mais avec des vigueurs soudaines qui s'enlèvent magistralement sur un fond tranquille et pur. Les amours d'Almueïs et du Gardon, la transformation de la fée en hirondelle pour épier et surprendre son amant soupçonné d'infidélité, sa fureur et sa vengeance quand elle a découvert sa rivale, sa condamnation par le Grand Conseil des Fées, et sa punition exemplaire qui sert d'explication aux légendes du pays, tous ces épisodes, toutes ces péripéties forment autant de scènes d'un petit drame poétique plein d'intérêt, de couleur et de vie.
Voyez venir les Fées à leur Grand Conseil dans ces divers et mignons appareils que la fantaisie charmante d'un Shakespeare a créés, et dont notre poète a su tirer, même après son inimitable devancier, d'originales inventions :
Quand rouro piquo, a belles unes, Lou fadejaire tribunal
Quand Theure sonne, une par une, Le féerique tribunal
1. Shakespeare, Roméo et Juliette, se. w. Traduction de François-Victor Hugo.
Se ramasso : quau a chival Dessus un parpalhou qu'arcno Emb' un peu de sa bloundo treno ; Quau a ped, boufan, souspiran, Lasso coumo lou Juif-errant, Panardejan sus sa crousseto ; L'autro dedins un carrousseto D'un cruvel d^ou de passerous Rabalat pèr iuè fanfarous; L'autro chivauquo, panlo e bruno, Sus un das raiouns de la luno; Uno autro enfin toumban dau cièl, Coumo lou sant anjou Grabiél, Per mouien d'aletos de gazo.
N'ia tant que la salo n'es raso...
Se rassemble : qui à cheval
Sur un papillon dont la bride
Est un cheveu de sa blonde tresse ;
Qui à pied, soufflant, soupirant.
Lasse comme le Juif-errant,
Et boitant sur sa béquille ;
L'autre dans un mignon carrosse
D'une coquille d'œuf de passereau
Traîné par huit hannetons ;
L'autre chevauche, pâle et brune,
Sur un des rayons de la lune ;
Une autre enfin tombant du ciel
Comme le saint ange Gabriel,
Au moyen d'ailettes de gaze.
Tant il en vient que la salle en est comble...
« Son chariot (de la reine Mab) est une noisette
vide, taillée par le menuisier écureuil ou par le vieux ciron, carrossier immémorial des fées. » C'est charmant. Mais se peut-il aussi quelque chose de plus léger, de plus aérien, presque de plus impalpable, que cette coquille d'œuf de passereau attelée de huit hannetons, di^^ fanfarons, nous dit le Languedocien, faisant bruire à notre oreille leur bourdonnante fanfare ? Et ce papillon bridé d'un fil de tresse blonde? Et ces ailettes de gaze prises au dos, tout simplement, du saint ange Gabriel? On n'est pas plus sans gêne ni plus vraiment poète.
De Shakespeare à Moore, il y aurait bien loin, si, dans les arts de l'imagination comme dans ceux de la plastique, la grâce exquise et le fini délicat ne méritaient point de rivaliser avec le grandiose et le sublime. On vient de voir une variation du thème ailé de Roméo; en voici une autre qui nous vient di^^ Amours des Anges, C'est dans la fantastique composition de la Roiimèquo, nom intraduisible d'un monstre légendaire, mais où l'on voit poindre les épines des ronces [roumecs),^ qui symbolisent admirablement les effets de la douleur et des remords. Après une description légèrement goguenarde et railleuse des temps édéniques, le poète nous dit :
Or d'aquel tems ero la modo
Que lous anjous, qu'aviôu la brodo
Or, en ce temps, c'était la mode Que les anges, pris d'ennui
r5a LE MARQUIS DE LA FARE-ALAIS.
De lus immourtèlos cansous,
De la celesto capitale
Sabièn s'esquifa d'un co d'alo,
E, coumo un troupèl de quinsous
Sauvadous dau nis de la mèro,
S^esparpalhavou dessus tèro,
Quau dau miejour, quau vers lou nord,
Lus parpaiouno poulinado
Sus la naturo bracanado
Espoudran sous alirous d'or.
Entre las flous que roujejavou,
Que bluiejavou, blanquejavou,
Souto lou poutou dau sourel ;
Entre la musiquo aucelino
Qu'a l'aubo cantavo matino
En s'endevenen pèr parel ;
De leurs immortelles hymnes, De la céleste capitale .Savaient s'esquiver d'un coup d'aile, Et, comme un vol de pinsons Échappés du nid de leur mère.
S'éparpillaient sur la terre.
Qui au midi, qui vers le nord.
Leur papillonne volée Sur la nature bigarrée Secouant ses ailes d'or.
Parmi les fleurs qui rougeoyaient, Qui bleuissaient, qui blanchissaient Sous les baisers du soleil; Parmi la musique oiselline Qui, à l'aube, chantait mâtine.
En s'appariant par couples,
Pa'no roso tant sabourouso, Pa'no tulipo tant glouriouso Coumo aquelos filhos d'Adam ; Pa'n roussignôu, pa'no lignoto Que pouguèsse embéugna la noto De lus timbre linde e drindan.
Pas une rose aussi savoureuse,
Pas une tulipe aussi glorieuse
Que ces fillettes d'Adam,
Pas un rossignol, pas une linotte
Qui eût pu imiter la note
De leur timbre clair et sonore.
Les anges, d'abord très timides, effrayés même devant ces gentils démons qu'on leur a appris à regarder comme la source de tout mal, s'enhardissent bientôt et font la cour aux filles des hommes. Ce qui résulte tout naturellement de ce commerce scandaleux met le ciel en deuil et l'enfer en joie :
L'enfer, tout lou jour en riboto.
Tout lou jour s'escacalassè.
Oh ! pèr alors la pauro tèro.
Grosses très jours, sans saupre ount'èro,
L'enfer, tout le jour en goguette,
Tout le jour rit aux éclats.
Oh ! alors la pauvre terre
Trois grands jours, sans se reconnaître,
Tremoulè sus sous gafous nous; Lou sourel acatè sa faço, E dayan la nouvèlo raço S'embaumèrou lous roussignous.
Gripé, Fantasti, Paparogno, Draqué, Babau e Baragogno, Per pais a peno nascus, Voulastrejan prènou l'escousso, Marquan chaqu'halto de lus cousso De soufre e de pèses fourcus.
Mais la pus horro de la colo, La pu michanto e la pu folo, La pu cousino de l'enfer, La sur de Nemesis la Grèquo, F6u-ti la nouma ?... la Roumèquo Que rend de pouens a Lucifer.
Trembla sur ses gonds tout neufs ;
Le soleil voila sa face,
Et devant la nouvelle race
Se cachèrent les rossignols.
Gripé, Fantasti, Paparogne,
Drac, Babot et Baragogne,
Par le pays à peine nés,
En voletant prennent le large.
Marquant chaque halte en leur course
De traces de soufre et de pieds fourchus.
Mais la plus horrible de la bande,
La plus méchante et la plus folle,
La plus cousine de l'enfer^
La sœur de Némésis la Grecque,
Faut-il la nommer?... c'est la Roumèque
Qui rend des points à Lucifer.
Je VOUS recommande la descriptioa du monstre. Il n'y a pas de célébrité en ce genre, la trop fameuse Tarasque elle-même, qui puisse lutter avec lui en fait d'horreur et d'épouvante.
Voilà donc les êtres fantastiques et malfaisants, dont la Rownèquo est un des échantillons les mieux réussis, créés pour la punition d'une foule d'Èves posthumes, et destinées à remplacer, dans le monde chrétien, les furies païennes, mères des vengeances divines et des remords. Le poète nous montre à l'œuvre son affreuse bête légendaire, et il faut avouer que son tableau, pareil aux représentations sculptées ou peintes du moyen âge où les démons s'acharnent après les damnés, est tout à fait achevé et brossé de main de maître.
Avons-nous assez montré, par des exemples, la maîtrise et la souplesse du talent de notre poète ? Nous l'espérons; mais il vaudrait mieux lier connaissance avec l'auteur, son livre à la main. Tous les deux sont aimables, et, cela va sans dire, de bonne compagnie. Avec eux, c'est dans un salon qu'on pénètre, un salon comme il y en avait beaucoup dans le Midi, il y a quelque cinquante ans. La langue française, celle des Dimanches, suivant la jolie expression de Jasmin, y faisait les honneurs, simplement et gaiement, à sa sœur des jours ouvriers. Le faste et la raideur en étaient également bannis. On n'y était, malgré le patois, ni moins galant, ni moins poli, et c'était double fête quand, aux lèvres des marquises ou des bour-
geoises du temps, après les caquetages des Bernis ou des Boufflers, éclatait le franc rire de Favre ou de La Fare-Alais. Je vous vois donc entrer au château de Lacoste. C'est l'été, il fait très chaud. Col rabattu, chemise largement apparente sous la redingote déboutonnée, comme sur notre portrait ^ le poète vous accueille, avec son bon regard limpide et franc, et le sourire de sa bouche fendue pour les grands éclats de la gaieté. Vous entrez, on vous présente à la châtelaine, et après quelques paroles aimables, enjouées, avec l'aisance et la familiarité polie du gentilhomme lettré, quoique campagnard, on vous confie qu'une dernière pièce vient d'éclore. C'est La Voto de Cameiras, « La Fête de Cameiras », encore un éclat de rire, un .léger croquis de ces fêtes populaires, qui sont la joie et la vie des pays du soleil. Vous en êtes ravi, et vous en demandez une autre. Indiscret? Oh! non! le conteur fouille dans sa mémoire ; il vous dit les fredaines de son enfance faisant l'école buissonnière, il se rappelle les contes de nourrice, d'origine celtique et païenne, qui lui ont inspiré son épopée du bestiaire cévenol, d'autres encore d'où le inoraliste sans moraliser fait jaillir une
I. Nous le devons à l'obligeance aimable de rhéritier universel de feu M»"^ la Marquise de La Fare-Alais, M. de Firmas-Périés, à qui nous ne saurions mieux témoigner notre reconnaissance qu'en lui de'diant cette étude. C'est le regretté Gratien Charvet, l'archéologue distingué, le savant continuateur du Dictionnaire languedocien-français de M. d'Hombres, qui voulut bien, à la prière de M. de Firmas-Périés, en prendre lui-même une photographie pour nous.
leçon du fond même du sujet;... mais l'heure fuit et le jour baisse, il faut partir, et vous quittez votre hôte... ou votre livre, à la fois ému et charmé.