CONTRE LE MISTRAL ET AUTRES
Quel est ce bruit e'pouvantable Qu'on entend gronder dans les airs?
Est-ce Lucifer ou le Diable, Qui s'est échappé des enfers ?
Oh croit entendre le tonnerre Ou que la mer dessus la terre
DIOULOUFET, 195
A vessat et courre pertout ; Car aqueu bruch jamai s'arresto.
Countinuo... vous roump la testo Et n'en veses jamai lou bout.
Piegi qu'aco, es autro cavo Que fa brandar tout vostre oustau, Qu'empouerto la peiro et la lauvo, Debausso lou teule eissavau ; Que vous bouto au champ Tespravanto, Espeço tout, aubres et planto, Apailho la terro de flous ; .Espausso leis fruits, lou fuilhagi ; N^en farié pas mai un ouragi Deis plus marrits, deis plus affrous.
A débordé et court partout ; Car ce bruit jamais ne s'arrête.
Il continue... vous rompt la tête Et Ton n'en voit jamais la fin.
Bien pis encor, c'est autre chose
Qui ébranle votre maison,
Qui emporte pierres et dalles,
Arrache les tuiles des toits ;
Qui sème aux champs l'épouvante,
Brise tout, arbres et plantes.
Et jonche la terre de fleurs,
Secoue les fruits €t le feuillage ;
Ne ferait pas pire un orage
Des plus mauvais, des plus affreux.
ip/î DIOULOUFET.
Mai enfin se fou que lou noumi, Aqueu tron, aqueu troumentau, Vous dirai senso mai d'alongui Qu^es lou ventouras de mistrau ; Despei quinge jours eici boufo, Nous leisso pas même uno moufo, Enrhaumo, au gavagi vous prend.
' Se vous trobo sus soun passagi,
Eu vous souffleto lou visagi, Vous embourgno, levo Talen.
D6u sou escoubo la poussîero Et la fa patuar davant eu, Piei nous atapo la lumiero, Avuglo jusquo lou souleu.
Mais enfin s'il faut qu'on le nomme, Ce tonnerre, ce tourmenteur, On vous dira, sans plus tarder.
Que c'est le grand vent de mistral ; Depuis quinze jours il souffle ici, Ne nous laisse pas même une mousse, Enrhume, vous prend à la gorge.
S'il vous trouve sur son passage, Il vous soufflette le visage, Vous éborgne, vous déshalène.
Du sol il balaye la poussière Et la fait s'enfuir devant lui, Puis nous dérobe la lumière ; Il aveugle jusqu'au soleil.
DIOULOUFET. 197
Lou paure vouiajour, pecaire !
Sou plus que dire ni que faire ; L'impouerto caban et capèu ; Debausso chivaus et carettos ; Leis pastrilhouns, leis pastourettos Pouedon plus veire soun troupèu.
Vous ficho au sou leis chamineios ; Garo aquelei que soun dessous ; Siegue dimenche, festo ou velhos, Ren fa cessar lou mau-courous.
Justo-mitan, bonapartistos, Republiquen ou ben carlistos, Trumento tout, tant pis tant mieu.
Se Philippo e sa grand meinado
Le pauvre voyageur, hélas !
Ne sait plus que dire, que faire ;
Il lui emporte caban et chapeau ;
Renverse chevaux et charrettes ;
Les bergers et les bergerettes
Ne peuvent plus voir leur troupeau.
Il jette à bas les cheminées ; Gare ceux qui sont dessous !
Soit dimanche, fêtes ou veilles, Rien n'arrête le mal gracieux.
Juste-milieu, bonapartistes, Républicains ou bien carlistes.
Il tourmente tout, tant pis tant mieux. Si Philippe et sa nombreuse famille
198 DIOULOUFET.
Se troubavo dessus sa piado, L^erapourtarié... au tron de Dieu. ,
Que lou grand Jupiter préserve Leis granoulhos d'un tau malur, Et qu"'au countrari nous counserve.
Lou Gau qu'a lou perlé tant dur; Mai, Mistralas, qu'es qu'es toun paire?
Qu'es que t'engendro, marrit laire?
Es-ti Eolo, lou foutrau ?
Farieu cent legos senso peno (De tu tant ai la testo pleno) Per anar attapar toun trau.
En frances voulieu te maudire ; Mai a lou bec trop moussurot,
Se rencontrait sur son passage,
Il l'emporterait... à tous les diables.
Que le grand Jupiter préserve
Les Grenouilles d'un tel malheur,
Et qu'au contraire il nous conserve
Le Coq si dur à mourir;
Mais, grand Mistral, quel est ton père?
Qui t'engendre, maudit larron?
Est-ce Eole, le vieux sot?
Je ferais cent lieues sans peine
(Tant j'ai de toi la tête pleine)
Pour aller boucher ton trou.
- En français je voulais te maudire ; Mais il a le bec trop délicat,
Piouloufet; t9j>
;Et lorsque de mau li fau dire, ■ - ' Lou dis toujour en poulit mot; Mai nouestro lenguo de Prouvenço .
Et de ta souarç la^Djurenço ' ' ; .'.' Vau ta bouffado, cadebiéu !
leu ami la mettre. en usagi .1 Quand contro uno pero ai la ragi Ou contro Thiers lou sacrebieu.
Et lorsqu'il doit dire du mal, C'est toujours avec de jolis mots; .
Mais notre langue de Provence Et de ta sœur la Durance Vaut ton grand souffle, tête-Dieu!
J'aime à la mettre en usage Quand contre une poire j'enrage Ou contre Thiers le sacripant.
Ma pièce finissait là, lorsque j'appris par des voisins les deux faits suivants qui venaient de se passer, et que je rimai de suite à leur demande.
Mai qu'es que venoun de me dire ?
Un nouvèu tour de soun mestier ; Eisso pous farié quasi rire De nouestre marrit estafier.:
Mais que vient^-on de m-appr.endre ?
Un nouveau iour de son métier; Ceci nousferait quasi rire De notre mauvais garnement :
,p^ DIOQLOUFET,
Dins lou moument qu'uno chambriero D^uno très grosso berenguiero Anavo jitar lou présent, Vite, deis mans li Ta 'nlevado, Et berenguiero et la fouirado Pataflou... en bas tout ensen.
S'es un vilain, nouestre bouffaire De plus es un devergoundat. , Intro, farfoulho de tout caire, Nouestreis filhetos fa'nrabia :
A-n-uno pauro pastouretto (Urousament ero souletto) Gardan seis agnèus au pasquié, Li a'uboura faudaus et raubetto,
Au moment où une chambrière
D'un très grand vase
Allait jeter le présent, Vite, de ses mains il l'a prise, Et... contenant et contenu...
Patatras... en bas tout ensemble.
S'il est un vilain, notre souffleur Est, en outre, un de'vergondéé Il entre, furète partout Et fait enrager nos fillettes :
A une pauvre bèrgerette, (Heureusement elle était seule) Gardant ses agneaux au pâturage.
Il a levé tablier et robe, :
DIOULOUFET. »o|
Et la coucan dessus l'erbetto .;
L'a couifado de sa camié.
Et la couchant sur l'herbe De sa chemise l'a coiffée.
Ainsi, moitié riant, moitié grondeur, Diouloufet charmait les loisirs que lui faisait la politique. En cette même année iSSq qui vit naître VOde à la pîpe^ un poème biblique, le Voyage d'Elîe{er lui valut le premier prix au concours de la Société archéologique de Béziers, le seul existant alors en faveur des idiomes méridionaux. Il publia aussi en 1840 une œuvre d'assez longue haleine en français : le Don Quichotte philosophe, 4 vol. in- 12. De cet ouvrage, que nous ne connaissons pas, nous ne pouvons rien dire, si ce n'est qu'il est parvenu à sa cinquième édition: éloge qui en vaut un autre.
Diouloufet ne devait pas jouir longtemps de ce dernier succès. Peu après avoir fait paraître son Don Quichotte, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie dans la maison d'un de ses amis, à la table même de M. le curé de Gucuron, — un joli pendant à Cucugnan — et il y mourut. Il fut inhumé dans le cimetière de cette paroisse le 14 mai 1840.
L'œuvre de Diouloufet est une œuvre saine et honnête. Ses plus grosses malices — on en a vu quelques échantillons — s'adressent à un pouvoir qui les aurait trouvées bien légères, comparées aux traits,
tôt DIOULOUFET.
autrement terribles, qui pleuvaient autour de lui. Avant tout, Diouloufet est plein de bonhomie; il a gardé de l'ancien régime une grâce un peu précieuse qui n'est pas sans charme. Chrétien fervent et royaliste éprouvé, ses écrits portent la trace inévitable de ses convictions. Tous ceux qui aiment à retrouver l'homme sous l'écrivain — et nous sommes de ce nombre — ne s'en plaindront pas, surtout quand, politique à part, cet écrivain est un honnête homme, au sens moderne et ancien du mot. Tel est Diouloufet.