‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 32 sur 42 · M. CAMILLE CHABANEAU · texte numérisé non relu

M. CAMILLE CHABANEAU

Parmi les imitateurs originaux de La Fontaine, — j'expliquerai tout à l'heure l'apparente contradiction de ces mots, — le Limousin Foucaud tient un rang des plus honorables. Dieu seul connaît le nombre de ceux que le prétendu « bonhomme » a séduits par l'air naïf de son génie, ou par l'amère saveur de ses leçons. Combien l'ont imité platement, ce grand et profond esprit, dernier survivant, avec Molière, de la lignée gauloise des Jean de Meung, des Villon et des Rabelais: mais combien aussi ont acquis ou développé à son école des qualités d'observation et de rendu pit-

aoô FOUCAUD.

toresque, qu'ils n'auraient pas même soupçonnées sans lui! En prenant La Fontaine pour modèle, en le traduisant parfois, en l'amplifiant toujours, Foucaud a donné à son esprit, naturellement porté vers la satire, le champ nécessaire pour observer et peindre le petit monde qui s'agitait autour de lui. C'est ainsi qu'en imitant il a pu devenir créateur à son tour, sa pensée une fois exercée à courir après son modèle; ainsi se justifie le nom d'imitateur original que nous lui avons attribué, et qui lui sera maintenu, nous n'en doutons pas, par ceux qui l'étudieront comme nous.

Moins rustique et moins pur que Diouloufet, — dans la forme et dans le fond, — mais d'allure moins bourgeoise et plus personnelle, Foucaud n'a pas du fabuliste aixois l'honnête bonhomie et la malice exempte de fiel. C'est un tempérament de satirique, c'est-à-dire acerbe, violent et haineux le plus souvent. •Son invective ou sa morale s'égayent rarement d'un sourire : il tend son esprit vers le but, comme sa flèche l'archer, et son étroit chemin, que ne connaissent point les roses, est bordé de buissons d'épines. Né à Limoges le 5 avril 1747, d'une famille de marchands, qui avaient acquis une modeste aisance, au prix d'incessantes économies, Foucaud ressentit, dès son enfance, au milieu des siens, et au contact de cette bourgeoisie moyenne, qui devait fonder un nouvel ordre de choses, les premiers frémissements précurseurs de la Révolution française. Ce levain ignoré fermentera en lui et produira plus tard ces

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bouillonnements de révolte et de colère; qui aboutiront aux plus regrettables excès de l'orateur et de l'écrivain politiques.

« De toutes les maisons d'éducation qui se trouvaient alors à Limoges, nous dit son biographe, M. Péconnet, la plus renommée, à coup sûr, était celle

des Jacobins Gomme ils avaient poussé plus loin

qu'on n'avait l'habitude de le faire en leur temps l'étude de l'histoire, de la philosophie, des mathématiques, ils se plaisaient à compléteras éducations commencées sous une autre direction; ils recevaient les jeunes gens alors qu'ils allaient bientôt quitter les bancs du collège, pour fortifier en eux une instruction trop superficielle, et pour les faire avancer d'un pas dans la science qu'ils avaient approfondie.

« Foucaud eut le bonheur d'étudier les belles-lettres et la philosophie à celte mâle école, et, dès qu'il eut approché de ses lèvres la coupe de la science, il se laissa prendre à son âpre saveur. ... Il prit pour une vocation impérieuse ce qui n'était qu'amour de la

science, ambition confuse, désirs sans objet, il

entra dans l'ordre des Jacobins et reçut la prêtrise, sans descendre en son âme pour en examiner l'état, et sans peser à leur juste valeur ses sentiments et ses convictions.... Jusqu'au moment où les événements inclinèrent ses idées vers la politique, Foucaud parut avoir fait de l'étude et de l'enseignement le but unique de sa vie. Son esprit clair et méthodique semblait 9pte à tout retenir et s'appliquait sans efforts et avec

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un égal succès aux sciences les plus variées; la théologie, riiistoire, les belles-lettres, les langues vivantes, lui découvrirent successivement leurs secrets. Mais les mathématiques surtout avaient le don de le fixer, et c'était toujours en elles que son esprit trouvait la plus grande satisfaction. » Il se fit aussi prédicateur, et, ^ans atteindre à l'éloquence, il eut des succès. « Foucaud était aussi dans l'intimité un spirituel causeur, un peu froid, un peu enclin à l'ironie, un peu absolu dans ses idées, mais qui cependant se jouait avec facilité de sujets divers, et savait toujours se faire écouter par 1^ grâce même de sa conversation. «

Tel est Foucaud dans sa jeunesse, au témoignage de ses contemporains. La sérénité de sa vie laborieuse ne fut troublée qu'aux approches de son âge mûr, coïncidant précisément avec la Révolution ellemême.

« Dès le principe, Foucaud se mit en lumière. La garde nationale le choisit pour aumônier lors de son organisation. Ce titre paraît même avoir été reçu par lui avec une vive satisfaction, si nous en jugeons par le soin avec lequel il l'énonçait toujours à la suite de son nom.

' « Le 14 juillet 1789, fut célébrée à Limoges la fête de la première fédération, et Foucaud fit, à cette occasion, son apparition en quelque sorte officielle dans le monde de la politique. Un autel exhaussé sur de nombreux degrés, et faisant face à la porte Tourny, avait été dressé vers le milieu de la place de ce nom. A

FOUCAUD. ' ao9

droite, et parallèlement aux bâtiments des Cordeliers, était rangé le régiment Royal-Navarre, qui tenait alors garnison parmi nous. A gauche, faisant face au régiment et adossées au mur du jardin des Feuillants, se tenaient les diverses gardes nationales accourues à la cérémonie. C'était par un splendide soleil. La foule se pressait avidement à ce spectacle nouveau pour elle, et inondait de ses flots les rues adjacentes et la longue avenue de la communauté des Bénédictins. A Foucaud revint l'honneur de célébrer la messe en cette solennelle circonstance, et dès ce jour il prit rang parmi les serviteurs dévoués de la Révolution. »

Nous ne suivrons pas notre Jacobin — qui devait bientôt changer d'habit, sans changer de nom — dans les diverses phases de sa carrière révolutionnaire. Aussi bien l'extrême violence de sa parole et de ses écrits, déclamations furieuses ou parodies sacrilèges, nous le montrerait sous un trop mauvais jour. Nous renverrons, pour un plus ample informé, aux détails curieux de la notice, déjà indiquée, de l'édition Ruben (Paris, Didot, 1866) dont nous aurons encore à citer quelques passages.

Celui-ci d'abord, qui plaide à propos les circonstances atténuantes: « Il faut dire cependant, pour rester dans la vérité, que Foucaud, même à l'époque de sa vie où il se livrait aux prédications furibondes, ne parut jamais ^à ses concitoyens un tribun avide de sang. On s'accordait à dire qu'une soif immodérée de popularité le poussait seul à la violence, et l'on recon-

aïo FOUCAUD.

naissait volontiers qu'il eût reculé devant la mise en pratique des sauvages théories dont il se faisait l'apôtre.

<( . . . En se faisant dans notre pays le propagateur des idées révolutionnaires, il est certain que Foucaud se berçait de splendides espérances. Son ambitieuse activité rêvait un théâtre pour se développer dans toute son ampleur. Il lui fallait une position à la hauteur de son savoir, une influence aussi vaste que ses désirs. Ce n'était point, en effet, une de ces natures chaudes et généreuses qui aiment la popularité pour elle-même, à cause de ses émotions et de ses orages. Et cependant Foucaud n'arriva pas aux honneurs convoités. Nommé juge de paix à l'élection, il devint bientôt après payeur du département. Mais ce n'était là qu'une satisfaction pour son amour-propre irritable, et non la réalisation de ses espérances. Sa vieillesse fut pauvre, chagrine, mélangée de dépits et de regrets ; mais cependant les goûts studieux de sa jeunesse se réveillèrent, et le disciple ardent de Robespierre se laissa séduire à la grâce de La Fontaine. )> Ajoutons que le démagogue farouche de gS devint le fervent admirateur de Napoléon.

Les fables de Foucaud, au nombre d'une centaine environ, toutes imitées de La Fontaine, sont restées populaires dans son pays. « Si vous entrez dans une des pauvres habitations des paysans du Limousin, nous dit son biographe, peut-être, sur le meuble qui soutient là vaisselle en faïence bleue et blanche, qui

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est, en ce genre, toute la richesse du ménage, verrezvous un volume qui fut broché jadis, et qui aurait grand besoin d'être reli'é aujourd'hui. Ce livre n'est ni un livre de prières, ni un pamphlet socialiste, ni même V Almanach du berger : ce sont les Fables de Foucaud.

<( Il est une époque, dans notre pays de taillis et de fougères, où les cultivateurs se groupent le soir auprès d'une chandelle de résine. Octobre va finir. On pèle alors à la veillée les châtaignes qui doivent servir au déjeuner du lendemain. Les vieilles femmes, accroupies, filent silencieusement près de la large cheminée; les hommes causent des semailles à commencer et des premières gelées blanches; les vieillards disent par intervalles de sinistres histoires, si fantastiques que Hoffmann n'en rêva jamais de pareilles. Tout à coup, pour faire trêve aux apparitions de follets et de fantômes, un des jeunes gens de la veillée se prend à réciter, dans son idiome, une fable pétillante de grâce et de vivacité... c'est une fable de Foucaud. »

Cependant Foucaud s'est peu servi des dialectes rustiques du Limousin; il a employé de préférence l'idiome des habitants de Limoges, bien plus altéré que celui des campagnards. Mais il a su parler à ceuxci un langage approprié à leurs habitudes, à leurs idées, à leurs préjugés, et même à leurs passions les moins recommandables, telles que la haine du riche et l'amour du lucre. Comme tous les imitateurs, il a donné un développement souvent exagéré aux scènes

igM FOUCAUD.

•décrites. par La Fontaine. Mais il, ne faut pas nous en plaindre, car c'est dans ces développements, excessifs au point de-vue littéraire, que l'imitateur devient créateur à sort tour, et nous fait pénétrer à sa suite dans les « intérieurs n de son pays.

Pour donner une idée de sa manière, voici une de ses fables, une des meilleures et des plus courtes, dont le rythme, sautillant et dégagé, bien en situation, fait honneur au sens délicat et original de l'harmonie imitative dont il a donné plus d'une preuve :

LOU RENAR E LOU ROZINS

Un renar Sur lou tar Se cantouno Sou' no touno De muscat

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