LE RENARD ET LES RAISINS
Un renard Sur le tard Se cantonne Sous une tonne De muscat
FOUCAUD. : aij:A;
Boun e bèu.
Bien roussèu, Plo modur, De segur, Pèr n^en vei Quai einei ! Lo trelho ei auto, Moun renar sauto, E sauto, sauto, Sautoras-tu !
Jomai sa pauto N'en magno gru.
Queu peto-vanto Alors se planto E di tout bas :
« N'en voulio pas.
Bon et beau, Bien roux, Bien mûr.
Pour sûr.
Pour en avoir Quel ennui!
La treille est haute, Mon renard saute.
Et saute, saute.
Sauteras-tu !
Jamais sa patte N'en touche grain.
Ce vantard Alors se plante Et dit tout bas :
« Je n'^en voulais pas.
fti^t- FOUCAUD.
Qu'ei be tan ver Coumo luzer; Co deu être agre Coumo vinagre.
Quauque gouja N'aurio minja; Co n'ei mas bou Pèr un jantou. »
Queu counte ai vrai Coumo sai lai ; Mas qui n'en rit Dit en se meimo :
'N orne d'esprit Fai plo de meimo. Nécessita Fai 'no vertu
C'est bien aussi vert Qu'un le'zard ; Ce doit être aigre Comme vinaigre.
Quelque goujat En eût mangé; Ce n'est que bon Pour un paysan. »
Ce conte est vrai Comme je suis là-bas ; Mais qui en rit Dit en soi-même :
Un homme d'esprit Fait bien de même.
Nécessité Devient vertu
(Per vonita, Bien entendu).
(Par vanité,
Bien entendu). -
Que reste-t-il ici de La Fontaine ? ce qu'il avait pris lui-même à ses devanciers : la donnée première, l'ensemble de la petite scène. Quant au théâtre de l'action, quant au langage de l'acteur, ils sont changés. Ce n'est plus évidemment le même renard qui parle. Celui de La Fontaine est gascon ou normand à volonté ; celui de Foucaud est indigène, et tandis que le premier, par la bouche de l'auteur lui-même, parle à des esprits cultivés, justement épris de son admirable sobriété, le second adresse son monologue à des paysans, et doit insister davantage pour être compris. De là un tableau différent, avec le même fond et les mêmes fabriques, mais d'une couleur plus chaude, d'un accent plus vibrant, tout en conservant l'harmonie et sans dédaigner la finesse.
On pourrait généraliser cette observation et l'appliquer, à des degrés divers, aux autres fables de Foucaud. Le lecteur judicieux fera lui-même cet intéressant travail et nous dispensera de lui servir de guide.
Foucaud s'est encore montré créateur, ou, si l'on trouve ce mot décidément trop ambitieux, imitateur libre et indépendant, vis-à-vis d'Horace. La première
gi6 FOUCAUD.
et la deuxième ode du familier de Mécène et d'Auguste, lui ont fourni le thème d'amplifications à la fois patriotiques et rustiques, où le paysan limousin et ses campagnes remplacent le fantassin Marse et les eaux jaunes du Tibre, tandis que le César moderne reçoit l'encens allumé pour l'ancien. On jugera du rapprochement par la dernière strophe :
Jauvis loun-tems de to vittorio, Culis lou fruit de toun îrobai, Sobouro lantomen la glorio De f auvî 'pela notre pal.
T'as mei loû reis dins lo balance E rEuropo 0 vu que to lanço Fogio toujour lou countre-pei.
Ne sufras pus que l'Angleterre, Tobe sur mer coumo sur terro, Nous vegne bolhâ de l'einei.
Jouis longtemps de ta victoire, Recueille le fruit de ton travail, Savoure lentement la gloire De t'entendre appeler notre père.
Tu as mis les rois dans la balance Et PEurope a vu que ta lance Faisait toujours le contre-poids.
Ne souffre plus que l'Angleterre, Aussi bien sur mer que sur terre, Nous vienne donner de l'ennui.
N'est-ce pas la paraphrase, alors opportune, de ces vers :
.... Hic magnos potius triumphos, Hic âmes dici pater atque princeps; ' ;
Neu sinas Medos equitare inultos.
Te duce, Coesar !
Une autre pièce, celle-ci originale, semée de traits heureux et piquants, et qui est reste'e extrêmement populaire dans tout le pays, à travers une admiration débordante encore pour le conquérant , laisse entrevoir la lassitude prochaine. C'est une chanson faite (c sur la conscription de 1808 )> et mise dans la bouche d'une paysanne dont le fiancé est à l'armée. M. Ruben a commis à ce propos une singulière inadvertance, en affirmant (p. 223) que cette chanson ne figure pas dans la première édition donnée par Foucaud en 1809. Cette pièce est bien dans cette édition, t. P"", p. 232. Elle avait déjà paru, l'année précédente, dans une publication officielle, la Statistique du département, « où le gouvernement lui-même Tavait fait insérer », ainsi que le constate l'auteur dans l'épître dédicatoire de la première édition, reproduite par M. Ruben lui-même
(p. CLXXl).
Mais voici venir les folles entreprises, et le poète, pressentant la banqueroute de la gloire, fait succéder au panégyrique enthousiaste, à peine voilé de timides regrets, cette ébauche ou ce fragment d'une satire, qui est à la fois Técho de ses désillusions personnelles et du mécontentement général. Ces couplets ont paru
pour la première fois dans l'édition de 1849, ^^ ^^^'^'
sieme :
Coumo queu bougre nous demeno !
Au nous rosso a bras rocourci ;
Veiqui trei ans qu'au nous charmeno,
Mai nous fai dire gran merci.
A forço de li Vei fa fêto,
De Vei vanta so bouno têto,
Creze qu'i l'an fa veni fou.
Tout en fozen sous tours de forço
Ch'au vegn'a prenei quauqu'entorso,
Au nous forio vira lou cou.
Deipei que lou bougre coumando, Dis lou dehors, dis lou dedins,
Comme ce b nous malmène!
Il nous rosse à bras raccourci ; Voici trois ans qu'il nous écharpe, Et nous fait dire grand merci.
A force de lui avoir fait fête, D'avoir vanté sa bonne tête, Je crois qu'ils l'ont fait venir fou.
Tout en faisant ses tours de force, S'il venait à prendre une entorse, Il nous ferait rompre le cou.
Depuis que le b commande,
Au dehors comme au dedans.
FOUCAUD. „g
De TEgipto deich' a l'Hollando, Countas quant n'i o d'omeis de mins.
Pertout lo mort e lou cornage An signola soun boun courage.
Lou diable sio pas soun meitier !
Dirias que l'Enfer en coulèro L'aie mas jita sur lo tèro Per deipeupla lou mounde entier.
Tant de coumbats, tant de botolhas,
Tant de beus pois rovoja,
E tant de villas sei murolhas
L'an mas randu pus enroja.
Au fai toujour lou diable a quatre;
Au ne parlo mas de se batre;
De l'Egypte à la Hollande,
Comptez combien d'hommes de moins.
Partout la mort et le carnage
Ont signalé son bon courage.
Au diable son vilain métier !
On dirait : PEnfer en colère
Exprès Ta jeté sur la terre
Pour dépeupler le monde entier.
Tant de combats, tant de batailles, Tant de beaux pays ravagés, Et tant de villes sans murailles L'ont rendu bien plus enragé.
Il fait toujours le diable à quatre ; Il ne parle que de se battre;
aio FOUCAUD.
E iau creirio bien, pe'r irno fé, " • Qu'en soiin himour foroucho e soumbro. Au se batrio countre soun oumbro .
Si n'i ovio mas ello e se.
A quatre cent legas de Franco
Treina trei cent milo garçou,
Qu'ei b'eiza dovina d'avanço
Lou sort qu'au lour preparo a tou.
Lo fan, lo nevio, lo jolado,
Lo fotiguo, lo fusilhado,
Lou van boueifa coumo lou ven.
I ai pau, lou diable me coufounde !
Que co chio coumo en l'autre mounde,
Que jomai n'en ei tourna pen.
Et je croirais bien, par ma foi, Qu'en son humeur farouche et sombre, Il se battrait contre son ombre S'il n'y avait plus qu'elle et lui.
A quatre cents lieues de la France Traîner trois cent mille garçons, Il est facile à deviner d'avance Le sort qu'il leur prépare à tous.
La faim, la neige, la gele'e, La fatigue, la fusillade Les vont balayer comme le vent.
J'ai peur, le diable me confonde!
Que ce soit comme en l'autre monde, D'où jamais nul n'est revenu.
FOUCAUD. i^i
Il y a dans ces quatre strophes une verve amère et une vigueur d'expression qui en font pour nous l'un des chefs-d'œuvre de Foucaud. Ce serait peut-être le cas de regretter que le poète n'ait pas donné à la veine railleuse et satirique qui faisait le fond de son tempérament, plus d'occasions de se manifester en des sujets contemporains.
Deux autres pièces : lo Meijou e lo vito d'un garcou et la Chansou sur lou Boulangei, la première surtout, d'allure très populaire, donnent quelque fondement à nos regrets. Il est permis de croire qu'en accentuant ce côté de son talent, Foucaud eût été pour le Limousin ce que Victor Gelu, l'âpre chansonnier de la plèbe marseillaise, est pour la Provence, c'est-à-dire la vivante incarnation d'un type, d'une classe de son pays.
Un Noël qui fut chanté dans la cathédrale de Limoges atteste aussi la flexibilité de son talent. Une certaine grâce évangélique, qui n'exclut pas le trait incisif, s'y fait remarquer à côté des leçons de conduite, tirées sans nul doute d'une cruelle expérience personnelle.
En résumé, Foucaud est le poète classique du Limousin.. Ainsi le quahfie notre savant confrère M. Chabaneau, l'auteur de la Grammaire limousine et de tant d'autres travaux remarquables, dans une lettre à nous adressée naguère. Il est bien regrettable pour notre poète,, et pour les amis des littératures populaires, que M. Chabaneau n'ait pu encore donner
aaa FOUCAUD.
suite à son projet d'édition nouvelle de Foucaud, qu'il a depuis longtemps l'intention de publier. Ce travail est indispensable: les premières éditions sont surchargées de lettres, de signes inutiles, et celle de Ruben, malgré ses mérites accessoires et le travail considérable de ses notes philologiques, a le défaut, suivant l'opinion d'un bon juge, d'altérer le texte pour le rendre conforme à la prononciation actuelle de Limoges. Il ne paraît pas impossible au futur éditeur de Foucaud de reproduire la prononciation de l'auteur lui-même au moyen de sa propre manière d'écrire, sans retracer sa graphie défectueuse. Nous ne pouvons que hâter de nos vœux cette édition définitive. En attendant, nous nous sommes efforcé, dans les quelques citations que nous avons dû faire, de simpHfier, autant que nous l'avons pu, le texte de notre poète, sans l'altérer, et sans prétendre le moins du monde à faire œuvre de philologue.
Foucaud nous a dit lui-même la pensée qui l'avait guidé en publiant un travail « qu'il n'avait d'abord entrepris que pour lui )>. On aime à l'entendre parler de son but et de ses espérances.
Vous savez aussi bien que moi, messieurs, dit-il à ses confrères dans son épître dédicatoire à la Société d'agriculture, des sciences et des arts de Limoges, que les fables du bon La Fontaine sont un traité complet de morale, que nos devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers nous-mêmes, y sont tracés avec les caractères d'une naïveté inimitable; que toutes les vertus y brillent
FOUCAUD. i2f
de Féclat qui est propre à chacune d'elles, dans quelque état qu'elle se montre; enfin, que tous les vices y sont châtiés, sans acception de personnes, avec la verge du, ridicule, si difficile à manier.
Jai donc pensé qu'un pareil tableau, mis sous les yeux de l'habitant de nos campagnes, ne pouvait que hâter les progrès de son instruction, et j'ai déjà quelques données pour pouvoir espérer d'obtenir cet heureux résultat. "'
Pendant mon séjour à la campagne, durant la belle saison, j'ai fait réciter, le soir à la veillée, quelques-unes de mes fables, dans les réunions de ces braves gens, qui se faisaient habituellement chez moi. L'impression faite sur eux, en excitant ma surprise, a été une jouissance bien douce pour mon cœur. Ils ont dit à la jeune personne qui les récitait: Moun DU domouei^elOy coiimo qii'ei brave! Vi^â^ dîriâ que qiiei de la counferenca. Et ils la prièrent d'en faire apprendre quelques-unes par cœur à leurs enfants : ce qu'elle fit.
Nous aurions voulu donner à nos lecteurs un portrait satisfaisant de notre poète. A défaut de celui qui figure en tête de l'édition de i835, et que nous n'avons osé reproduire, parce qu'il frise la caricature, avec son bonnet pareil à celui d'Argan, et ses lunettes relevées sur le front, voici la fidèle description et le commentaire exact que nous en a fait M. Ruben : « Le front est large, droit et nécessairement intelligent; mais l'œil petit, vif et malicieux semble en embuscade derrière une paupière longue, plissée etabaissée comme dér- Tière les lamelles d'une persienne. Le cerveau guette
,a^ FOUCAUD.
par là; il veut voir et n'être, pas vu. Les tempes sont très rentrées ; la partie postérieure de la tête fuit et se cache. De' la pénétration, mais peu de hardiesse! Le reste du visage est à l'avenant. Le nez est recourbé, large et charnu; les lèvres sont lourdes et épaisses, surtout la lèvre inférieure qui est en même temps renversée et un peu sensuelle. Le menton est symétriquement taillé sur le modèle du nez; les pommettes des joues sont saillantes. Tout cela joue la bonhomie, mais imparfaitement, et en somme l'ensemble du visage est peu sympathique. En regard de ce portrait, plaçons les souvenirs des contemporains de Foucaud. Quelques personnes se le représentent encore. Il était sec, malingre, hypocondriaque, n'ayant plus la fièvre, mais en ayant conservé toute l'amertume, sceptique par expérience et surtout par impuissance , plutôt frondeur comme La Rochefoucauld, dont il avait en quelque sorte le passé orageux, que bonhomme comme La Fontaine, dont il n'avait pas la politique égoïste.
« Tel est Foucaud dans sa vie politique ou privée, tel il est aussi dans ses œuvres. On y sent trop la mauvaise humeur. Où La Fontaine est malicieux, il
est méchant; il faut voir le mal qu'il se donne
pour intercaler une satire dans son récit. Ce ne sont plus les poètes méridionaux bruyants et parfois grossiers, mais bonnes gens au fond,. . . . c'est, d'une part, l'écrivain instruit et spirituel, de l'autre, l'homme du peuple envieux, l'orateur du club révolutionnaire . Les
exemples viennent en foule à mon esprit. Un des plus frappants est la fable des Animaux malades de la peste. Les souvenirs républicains y coudoient à chaque instant les idées religieuses. On y voit figurer les rois et leur majesté, les courtisans et les paysans, le bon Dieu, le péché, la confession, la pénitence et le pré des religieuses que l'àne s'accuse d'avoir brouté, la Convention, le Comité, la tribune, le jury et la mise hors la loi du trop scrupuleux baudet. Foucaud termine ainsi sa fable :
L'auteur de ce conte assure Que, sans voir la procédure, On peut deviner aisément Quel sera le jugement.
Voici comment :
Est-ce un richard qui s^est rendu coupable ? Soyez sûr que son cas n'est jamais condamnable
(Entre riches, c^est entendu).
Mais si le prévenu se trouve être minable, Pauvre, faible, misérable.
Soyez sûr qu'il sera pendu.
« Ces pauvres riches ! Jamais Foucaud ne laisse passer l'occasion de les pourchasser de ses sarcasmes et de les montrer du doigt au peuple. Cette occasion, il la recherche*même le plus souvent (voy, VAne et le Chien, la Laitière et le Pot au lait). La Fontaine, dans ses attaques les plus mordantes, fait la leçon aux
aa<S FOUCAUD.
grands sans arrière-pensée, sans amour de popularité; Foucaud, lui, semble plutôt faire appel aux passions des petits. Il n'en veut pas tant à la noblesse qu'à la fortune. La révolution a fait justice des nobles : ils sont proscrits, leurs biens ont été vendus, et la bourgeoisie s'est enrichie de leurs dépouilles; mais le paysan n'a fait que changer de maître, et « son ennemi, (( c'est son maître » . D'ailleurs, les idées vagues de grandeur et de noblesse sont passées de mode. Le paysan ne les comprendrait peut-être pas, et Foucaud tient avant tout à se mettre à la portée de son auditoire. Faut-il considérer cette raison comme une excuse ? » Quels qu'aient été les mobiles secrets de notre poète, son biographe, M. Péconnet, dit avec raison : « Les fables de Foucaud mirent autour de son nom une auréole de gloire modeste et renfermée dans les limites de sa province. Sa vieillesse en fut doucement éclairée. Il trouvait enfin dans ses dernières années cette popularité si ardemment cherchée à travers les orages révolutionnaires. C'était la poésie qui avait pris par la main cette déesse fugitive pour la conduire au vieillard. ...
c( Depuis quelques années à peine, une maison a disparu qui se trouvait en face de la porte principale et si habilement restaurée de l'église cathédrale de Limoges. Une tour la distinguait des habitations environnantes. On la nommait encore tour Foucaud. C'est d'ans cette maison silencieuse que le révolutionnaire désillusionné était venu enfouir ses rêves ambitieux;
FOUCAUP. :i,%j
c'est là qu'il vécut, recevant encore dans son cabinet d'étude, au rez-de-chaussée de cette maison disparue, les nombreux élèves qui venaient auprès du vieillard, comme autrefois au couvent auprès du jeune jacobin, puiser dans ses leçons un peu de la science qu'il pos-sédait. C'est là enfin qu'il mourut le 14 janvier 1818, à six heures du matin. . . . Aussi longtemps qu'il avait senti le sang et la vie circuler ensemble dans ses veines, il avait rejeté loin de lui les pensées religieuses. De sa part c'était moins incrédulité qu'indifférence. Mais, quand il comprit que la mort allait le prendre, il n'eut pas le triste courage de finir comme il avait vécu. La religion fut appelée à lui prodiguer ses consolations et ses secours. L'évêque de Limoges vint luimême s'agenouiller auprès du lit du mourant, et prêta l'oreille à la confession de ce prêtre égaré. Sans doute, il était dans sa vie des jours d'erreur et de colère ; sans doute son cœur s'était ouvert à des sentiments qui n'inspiraient pas l'amour et le pardon. Mais le ministre de Dieu comprit combien les excitations d'un siècle tourmenté, les illusions de l'imagination, les emportements irréfléchis avaient eu de pouvoir sur l'esprit du vieillard expirant, et il implora les bénédictions du ciel pour ce sceptique qui, à Tâge de soixante-dix ans, allait mourir en chrétien.
i< Le livre de Foucaud lui a survécu. Ses fables sont dans toutes les mémoires. Elles n'ont rien perdu de leur grâce primitive et semblent toujours nouvelles, tant elles ont de fraîcheur. Nous les avons apprises
de nos pères, nos enfants les recevront de nous, et •elles iront ainsi d'âge en âge aussi longtemps que vivra cet idiome patois autrefois si décrié, mais si estimé de ceux qui le comprennent, depuis queFoucauda révélé -sa vivacité, son harmonie, sa naïveté pittoresque et sa flexibilité. »
M. LEON DE BERLUC-PERUSSIS
'^lO
D ' ASTROS
D'ASTROS
Bien différent dans son existence et dans ses écrits nousapparaîtlepoèteetleprosateurprovençaldontnous allons parler. Né, le i5 novembre 1780, à Tourves, petit village du Var, situé à peu près à distance égale d'Aix et de Draguignan, le docteur d'Astros a passé à Aix la plus grande partie de sa vie laborieuse et vénérable. C'était le frère de cet abbé d'Astros, victime des colères de Napoléon, qui le tint emprisonné jusqu'à sa chute pour avoir laissé publier la
aja D'ASTROS.
bulle d'excommunication de Pie VII, et devenu plus tard cardinal et archevêque de Toulouse.
Médecin habile et consciencieux, ayant donné des preuves de grand dévouement à l'occasion de plusieurs épidémies, Joseph-Jacques-Léon d'Astros a laissé des écrits qui témoignent de sa science et de son coupd'œil pratique. La poésie et la prose provençales ne furent pour lui que des délassements à d'utiles et pénibles labeurs. Aussi a-t-il laissé un petit nombre d'œuvres ; mais toutes portent la marque d'un esprit très fin, très cultivé et d'une gaieté de bon aloi. Elles attestent en outre une parfaite connaissance de la langue. Il l'emporte même à cet égard sur son contemporain Diouloufet, en ce sens qu'il se montre plus soucieux de la pureté des termes qu'il emploie, quoiqu'il paraisse moins préoccupé de cultiver le jardin des racines grecques.
C'est en i823 seulement qu'il commença à publier ses fables dans le Recueil des Mémoires de l'Académie d'Aix ; et ce n'est qu'après sa mort, arrivée à Aix le 3i décembre i863, que ses diverses productions provençales ont été réunies en un petit volume, édité en 1867 P^^' 1^ librairie Remondet- Aubin.
Nous y trouvons une quinzaine de fables d'après La Fontaine, qu'il a fort habilement, et non sans •charme ou vigueur, transformées en provençal de la bonne école. Une des plus remarquables et qui atteint presque à l'effet grandiose de l'original — avec des détails bien provençaux pourtant — est celle des Animaux malades de la peste.
D'ASTROS. 2ii
Un discours en prose, entièrement composé de proverbes provençaux, est une curiosité littéraire, qui ne manque pas d'esprit, et bien près du tour de force. Il était souvent prié de le dire, avec quelque fable nouvelle, aux séances publiques ou privées de l'Académie d'Aix, et son biographe, M. Gastellan, nous dit que « tous ceux qui dans- Aix, et même à Marseille, aimaient encore un peu la vieille langue du pays, se délectaient à chaque apparition d'une pièce provençale de M. d'Astros, et recherchaient le moment où ils pourraient l'entendre lui-même réciter son œuvre » .
Son talent aimé et l'honorabilité de son caractère le désignèrent aux suffrages des amis du Ga}^ Saber ou Gai Savoir, lorsque ceux-ci « voulurent se livrer à une manifestation publique de leur existence, et qu'ils se réunirent en congrès, à Arles d'abord le 29 août i852, puis à Aix le 21 août i853 : tous s'empressèrent de le proclamer président ». A cette occasion, M. d'Astros prononça un discours en prose provençale, très applaudi, et lut, « à la grande satisfaction des auditeurs, nous dit encore son biographe, deux jolies pièces entièrement de sa composition : la fable l'Esquirou e lou Reinard, l'Écureuil et le Renard, et le conte Meste Simoun e soiin ai. Maître Simon et son âne, qui font regretter, par leur piquante originalité, que l'auteur n'ait pas plus souvent puisé ses sujets dans son propre fonds m. Pour nous, l'originalité de d'Astros est tout aussi évidente dans les développements qu'il donne à la. pensée: de son mo-
2,4 D'ASTROS
dèlc. « M. d'Astros, dit M. Ruben, l'éditeur de Foucaud, dans l'étude sur les fabulistes méridionaux dont il a fait précéder l'œuvre de son compatriote, est véritablement le fils de La Fontaine. Aussi il le respecte, il le suit autant qu'il est possible à un Provençal de le suivre, c'est-à-dire en gambadant de çà, de là, et en s' arrêtant à chaque instant pour cueillir une fleur. Quelquefois même il s'écarte de la route, et alors on se met à songer que si La Fontaine n'a pas pris le petit sentier suivi par son imitateur, c'est uniquement parce qu'il n'y a pas songé.... » Quel meilleur éloge peut-on faire de cet aimable et judicieux esprit ?
Nous ne terminerons pas cette notice sans parler d'une traduction de notre auteur, qui nous paraît, dans son genre, un vrai chef-d'œuvre. C'est celle des stances si connues de Racan :
Tircis^ il faut penser à faire la retraite...
Ces stances sont traduites vers pour vers, on pourrait presque dire mot pour mot, ou bien quand ceci est impossible, par des équivalents qui sont dans le pur génie de la langue provençale. Traduire ainsi, c'est en quelque sorte créer, et nous ne connaissons aucune traduction, en aucune langue, qui puisse être comparée à celle de notre conteur.
Le docteur d'Astros, qui fut, comme on le voit, un précurseur de talent, eut la bonne fortune d'assister à
D'ASTROS. aj5
la naissance du félibrige, — ce qui était bien dans ses fonctions ; — il vécut même assez pour applaudir aux premiers succès du bajnbino et pouvoir deviner peut-être l'épanouissement de ses hautes destinées.