A ROUMANILLE
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Avignon, la Rome provençale, comme les Gomtadins et les Provençaux aiment à l'appeler, devait aussi fournir à la littérature locale un poète des plus distingués, Hyacinthe Morel, qui fut l'un des professeurs de l'historien Mignet au lycée de cette ville. « Étrange, curieuse et bien touchante rencontre, dit à ce propos Mistral, un troubadour provençal apprenait la rhétorique à l'un des futurs maîtres de la langue française! )) Sous ce litre : loii Galoubet y — c'est le nom d'une petite flûte à trois trous dont on joue en la
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tenant de la main gauche et en s'accompagnant du tambourin — Hyacinthe Morel a laissé un recueil intéressant de chansons, d'épîtres et de fables.
Né en Avignon le 5 janvier 1766, Hyacinthe Morel fit ses études au collège de Saint-Jean de cette ville, dirigé par les Doctrinaires, congrégation enseignante fondée par César de Bus\ Les maîtres de Morel, trouvant chez lui des dispositions pleines de promesses, le retinrent parmi eux et le reçurent clerc avant l'âge de vingt ans. a Notre jeune doctrinaire, ajoute Mistral à qui nous empruntons ces détails, alla d'abord professer au collège de Toulouse, puis à celui d'Aix où il faisait la rhétorique. »
C'est dans la capitale de la Provence que Morel se révéla poète.... provençal? non, poète français. La mode était alors aux petits vers. Les recueils littéraires de cette époque, le Mercure de France, les Etrenncs du Parnasse et VAlmanach des Muses, accueillirent ses productions avec faveur, si bien que La Harpe célébra le mérite du professeur d'Aix, et que les journaux du temps allèrent jusqu'à le comparer à Gilbert.
« Mais sous ses coups de tonnerre, continue son biographe provençal, dont nous traduisons la prose poétique, 1789 fit taire les rigaudons. L'abbé Morel, comme on l'appelait alors, embrassa la liberté avec l'affection ardente d'un ' généreux et jeune
I. César de Bus, né à Cavaillon en 1544, d'une famille originaire d'Italie, mort en Avignon en 1607.
cœur^ Revenu dans son pays, il consacra pleinement aux principes nouveaux ses loisirs, sa passion et ses chants. Or, en ce temps, la France était comme un vaisseau par grande tempête, qui doit souvent jeter à la mer le plus précieux de son chargement. Chaud partisan de la Gironde, et connu comme tel, quand l'héroïque troupe de ceux qu'il admirait fut tombée dans la lutte, Morel, pour sauver sa tête du couteau, fut forcé de fuir, de gagner les montagnes et d'attendre dans une grotte la fin de la Terreur. Enfin les vents s'apaisèrent, les nuages disparurent, l'aube d'un siècle nouveau vint luire sur la France nouvelle, et dans la feuillée reverdie chantèrent encore les petits oiseaux. »
Parmi les poésies françaises de Morel composées avant et après la Terreur, on cite une Epitre à un jeime matérialiste [i^%b) ; une Epitre à Zulima (i 788) ; la Caverne, poème; Mes distractions, ou poésies diverses (1799). Plus tard, il fit paraître VArt épistolaire (Paris, 1 8 1 2) ; Lettres sur le matérialisme [i^ 1 8) ; le Temple du romantisme en prose et en vers (1826). D'après Larousse, il aurait fondé le Journal de Vaucluse en i8o3.
Ses premières épîtres philosophiques ou satiriques lui avaient donné, avec l'estime des lettrés, la réputation d'homme d'esprit et dégoût. Aussi, dès l'établissement de rUniversité,'la chaire de rhétorique du collège
I . Il écrivit, d'après Larousse, des brochures contre le célibat ecclésiastique.
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•d'Avignon fut pour lui, et c'est là qu'il eut pour élève Je futur historien de la Révolution française, dont jious avons déjà dit le nom.
<( Vers 181O5 Avignon possédait un Athénée où se réunissaient les beaux esprits de la contrée. Le baron de Stassart, — qui devint plus tard président du Sénat belge, — alors préfet de Vaucluse, en était le président. M. de Fortia, le savant antiquaire, y communiquait ses découvertes. On y fêtait les peintres Carie et Horace Vernet, quand ils venaient faire un tour dans leur pays comtadin. Là, plus tard, se rendait aussi Esprit Requien, le naturaliste. Là enfin, et c'était le plus empressé, on voyait le professeur Morel. Secrétaire général de la petite Académie, il en était l'àme, la vie et le soutien; c'est lui qui attisait alors, dans sa ville natale, ces goûts artistiques, cette vie littéraire, sans lesquels la ville la plus riche n'est et ne sera jamais qu'une fourmilière d'imbéciles. »>
Comment notre académicien avignonais, notre exabbé girondin, devint-il poète provençal ? La question peut se poser comme un problème, si l'on se rappelle les goûts et les tendances littéraires du moment. C'était l'époque de l'imitation à outrance de l'antiquité classique accommodée à l'esprit du jour. Malfilâtre, qu'on -avait aussi comparé à Gilbert, délayait dans les quatre chants de son poème, Narcisse dans l'île de Vénus, le délicieux fragment du troisième livre des Métamorphoses à' Ow'iàt. luo. Génie de Virgile, du même poète, paru en 1810, fut célébré par Dussault, l'un
des critiques des Débats, comme l'œuvre d'un poète qui n'avait plus qu'un pas à faire pour se placer parmi les niaîtres de la poésie française. [Journal des Débats du 25 novembre 1810.) Et Dussault, l'émule de Geoffroy et de Feletz, ne faisait que traduire avec fidélité l'opinion de l'Université impériale et de la critique dite classique, à la veille de l'éclosion du romantisme. Quelques années auparavant, en 1804, V Enéide de Delille avait été tirée à cinquante mille exemplaires, et l'on disputait ardemment auquel de ces deux champions, Maîfilâtre ou Delille, devait être donnée la palme de traducteur émérite. C'était une réaction provoquée parles excès de la littérature révolutionnaire. Le dégoût du présent amène parfois la résurrection du passé. Ainsi s'explique le vers de Marie-Joseph Chénier :
Je lisais Rœderer et bâillais en silence.
« Rœderer, c'était la littérature politique, le rugissement de Marat, les diatribes de Robespierre, la fureur des clubs s'exhalant en propos de la Halle, la prose terreuse des écrivains du Directoire, sans excepter celle de Necker, de Benjamin Constant, voire de M""® de Staël. De cela on ne voulait plus; on en avait une indigestion; afin d'y échapper, on se serait réfugié volontiers dans les délices de l'Astrée*. »
I. Notice sur la vie et les œuvres de Maîfilâtre, par L. Derôme, en tête des Poésies de Maîfilâtre, éd. Quantin. Paris,
En attendant que les écrivains de la période romantique, produits directs de l'école de Rousseau, d'André Chénier, de Chateaubriand et de Bernardin de Saint-Pierre, vinssent ouvrir de nouveauxhorizons littéraires à la pensée humaine et enseigner une meilleure et plus large application des forces créatrices de l'esprit français, c'était dans une atmosphère pseudoclassique, que vivaient les hommes de lettres. Hyacinthe Morel, qui, malgré les succès de l'auteur de René et des écrivains de l'école philosophique tels que de Bonald et de Maistre, ne pouvait prévoir les triomphes prochains de Lamartine, de Victor Hugo, d'Alfred de Vigny, de Casimir Delavigne et de Béranger, alors que Malfilâtre, même après 1820, dépassait tous ces noms de cent coudées aux yeux du public % Hyacinthe Morel, en homme intelligent, vit-il dans le provençal un instrument fait exprès pour le culte du vrai et de la nature, ou bien suivit-il, d'instinct, la voie nouvelle qui s'offrait à ses pas? Je ne sais. Toutefois, réfléchie ou instinctive, sa résolution fut bonne, car, malgré les passeports signés par La Harpe et ses disciples, son nom ne serait probablement pas arrivé jusqu'à nous. Il se serait perdu dans la foule de ceux qui continuèrent à cultiver les bouquets à Chloris et les idylles inspirées de Gessner.
Néanmoins l'ancien poète de VAlmanach des Muses
I. « On le réédite en 1822, 1823, 1825, deux fois en. 1826, une fois encore en 1829. Il n'alla pas plus loin. » Préface citée.
ne saura pas s'affranchir tout à fait de ses vieilles entraves. Mistral le constate, en un langage des plus pittoresques*, dans cette préface à laquelle nous faisons de nombreux emprunts; mais, en dépit de ces taches, « le Galoubet de notre auteur a contribué, pour sa part, à conserveries traditions de la littérature provençale )).
(( Et remarquez bien, continue Fauteur de Mireille, que, pour ignorée et pauvre qu'ait été longtemps notre littérature, elle fut cependant une continuelle protestation contre l'affectation et le faux goût. Pourquoi ? Parce qu'elle a toujours vécu avec le peuple, et que toujours le peuple est franc et naturel. Ce qui prouve le plus l'irrésistible besoin que l'on avait partout, et principalement dans le Midi, de revenir à la nature, c'est que dans le même temps, c'est-à-dire vers la fin de l'Empire, il n'y avait pas dans le Midi une ville qui n'eût son trouveur, troubaire : Morel à Avignon, Diouloufet à Aix, Michel de Truchet à Arles, Bellot à Marseille, Auguste Tandon à Montpellier, Louis Aubanel à Nîmes, Bergeret à Bordeaux, Foucaud à Limo-
I. « Vous dirai pas encaro, que noun i ague dins soun libre tant e piei mai de councessioun a la perruco, a la poumado emai au franchimand. Que ie faren? Quand plôu, fau toujour acampa quauco petoulo. » Je ne vous dirai pas encore qu'il n'y ait pas dans son livre tant et plus de concessions à la perruque, à la pommade et au français. Mais qu'y faire? Quand il pleut, il faut toujours attraper quelques crottes. — Lou Galoubet de Jacinte Morel, em' uno prefaci biougrafico per F. Mistral. Avignoun. Roumanille, libraire-editour, 1862.
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ges, etc. A travers les fentes du roide et froid niveau que les hommes de chiffres auraient voulu poser sur la France si diverse, le vieux parler roman jaillissait et sourdait comme le vif jet d'une source indomptable.
« Habitants du Midi, fils du soleil que nous sommes, franc et beau rejeton de la race latine, vénérons donc et n'oublions jamais les organes modestes de ce mouvement de renaissance ! «
Après cette explosion d'enthousiasme reconnaissant du poète des « Iles d'orw, nous n'avons plus qu'à enregistrer le succès qui accueillit l'œuvre de Morel, et qui est attesté par la liste des souscripteurs imprimée en tête de la première édition du Galoubet, a II n'y a pas une bonne maison de la cité pontificale qui ne figure dans cette liste, — dit son biographe, — et non sans raison, car on retrouve dans ses vers, fables, chansons ou facéties, le tour fin et naturel, simple et gai, jamais forcé des hommes d'autrefois; on y retrouve ce que les hommes d'argent oubhent d'amasser, les mots riches de sens, de douceur ou d'énergie, les sentiments exquis, les nobles pensers, et ce que les notaires ne mettent pas dans leurs actes, les éclats de rire de nos grands-pères, la beauté savoureuse de nos mères-grand. »
La première édition du Galoubet, imprimée en 1 828,. chez Bonnet fils, et depuis longtemps épuisée, était malheureusement défigurée par un système d'orthographe horriblement disgracieux. C'est Mistral qui le constate et qui est ainsi amené à parler de l'édition nouvelle qu'il présente au public. «Aujourd'hui, écrit-
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il en 1862, que le provençal a reconquis sa place parmi les langues respectées, et qu'il n'a plus besoin, pour se faire lire, d'imiter l'orthographe française, nous ne pouvions mieux faire que de l'écrire suivant notre système national et félibréen. C'est ce que nous avons fait. De plus, nous avons profité des manuscrits de l'auteur, pour y choisir les variantes qui nous ont paru le plus conformes au bon usage provençal, et nous avons laissé de côté quelques pièces qui ne méritaient pas de revoir le jour. »
L'œuvre du trouvaire avignonais se compose, avons-nous dit, de chansons, d'épîtres et de fables.
Parmi les premières, et pour donner une idée de la manière du poète qui n'a pas encore rompu tout à fait avec les petits vers de VAlmanach des Muses, car (( l'on revient toujours à ses premiers amours », suivant un refrain célèbre de cette époque, nous citerons sa pièce :
AU ROUSSIGNOU
Bel aucèu, ma voues te saludo :
A tu bonjour e bon toustèms !