‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 35 sur 42 · AU ROSSIGNOL · texte numérisé non relu

AU ROSSIGNOL

Bel oiseau, ma voix te salue A toi bonjour et bonheur l

Chascun te dèu la benvengudo, Car sies lou courrié dôu printèms.

De l'ourquèstro de la naturo, O musicaire proumieren, Se cantes soulo la verduro, Tout, per t'ausi, béu soun alen.

La jouino e tendro pastoureto, Quand sibles ti savent councert, Vèn d'escoundoun souto Poumbreto Per estudia ti poulits er.

Lou riéu que travesso la piano, En f escoutant, s'emperesi ;

Chacun te doit la bienvenue,

Car tu es le courrier du printemps.

De Porchestre de la nature, O musicien précoce, 'Si tu chantes sous la verdure, Tout, pour t'ouïr, boit son haleine.

La jeune et tendre pastourelle, Quand tu siffles tes savants concerts, Vient, en se cachant sous Tombrage, Pour étudier tes jolis airs.

Le ruisselet qui traverse la plaine.

En t^écoutant, devient paresseux;

Voudrié trouva quauco engano Pèr faire dura soun plesi.

L'art que v6u égala ti gràci, S^entènd ti cant meloudious, Se retiro clinant la fàci, E se taiso tout vergougnous.

Se calignes uno mestresso, Sies segur de n^estre adoura :

Tu cantes trop bèn la tendresso Pèr cregne de pas Penspira.

Jouis ben de ta destinado, E revène, d^n léugié vôu,

Il voudrait trouver une ruse Pour faire durer son plaisir.

L'art qui veut égaler tes grâces, S^il entend tes chants mélodieux, Se retire, baissant la face, Et se tait tout honteux.

Si tu courtises une maîtresse.

Tu es sûr d'en être adoré; Tu chantes trop bien la tendresse Pour craindre de ne pas Finspirer.

Jouis bien de ta destinée, Et reviens, d'un léger vol,

^Oc HYACINTHE MO REL.

En mai de la nouvello annado, Nous regala de ti beraôu-

Sarai souto la mémo ramo ;

Se siéu absèm a toun retour,

Ah ! counsacro un cant a moun amo

E pènso qu^ai perdu lou jour.

En mai de la nouvelle anne'e, Nous régaler de tes bémols.

Je serai sous le même feuillage; Si je suis absent à ton retour, Ah ! consacre un chant à mon âme Et pense que j'ai perdu le jour.

Les épîtres nous donneront une note plus personnelle et surtout plus locale, témoin ce passage de l'une d'elles qui sent bien le Midi et les cassolettes embaumées dont on parfume encore les passants, quand on ne les arrose pas des pieds à la tête :

D'autri fes, me servies de guido Au mitan dis oumbro perfido, Quand recassave, ai ! las ! sus moun frount despichous

D'autres fois tu me servais de guide Au milieu des ombres perfides," Quand je recevais, hélas ! sur mon front dédaigneux

L'aigo di gorgo di reulisso,w ^ L.:

O bèn 11 passo-res afrous Di quau, e maugrat la pouliço, Recevian au mens li respous.

L'eau tombant des chéneaux,

Ou bien les cassolettes affreuses

Desquelles, et malgré la police,

Nous recevions au moins les éclaboussures.

Dans une pièce précédente, A Vami Faiire, notre poète avait baptisé Marseille la vilo di passo-res, quoique celle-ci n'ait pas le monopole des cassolettes si bien maniées par Trufaldin au troisième acte de V Étourdi :

Fi ! cela sent mauvais, et je suis tout gâté.

Passons vite, et tant mieux si nous n'entendons pas trop tard le cri passo-res : Il n'y a personne ? Gare dessous!

Les fables de Morel ne sont pas très nombreuses, — une trentaine, — mais elles nous offrent les enseignements d'une douce philosophie, et les leçons de cette morale un peu égoïste qui semble l'apanage des fabulistes. Aucune, du reste, ne se signale par des traits bien saillants, et l'on sent trop, au tour des phrases, l'influence du français. La seule ayant un accent quelque peu personnel, et d'après laquelle il semblerait que l'ancien partisan des Girondins, devenu

a5a HYACINTHE MORE L.

professeur de l'Université impériale ou royale, n'avait pas oublié tout à fait ses anciennes idées républicaines, est celle qui a pour titre : loii Trône de neu, le Trône de neige, dont voici la conclusion :

Rèi assoulu, prechaire d'ignarenço, Que sus li neblarés foundas vosto eisistenço, E qu'amoussas pertout 11 lampo e li calèu, Cresès que voste trône a forço counsistenço, Vous i'endourmès dessus; mai garo lou soulèu !

Rois absolus, prêcheurs d'ignorance, Qui sur les grands brouillards fondez votre existence, Et qui éteignez partout lampes et flambeaux, Vous croyez que votre trône a force consistance, Vous vous y endormez; mais gare le soleil !

Lis Enfant e li Granouio, bien meilleure au point de vue de la langue, est conçue dans le même esprit de critique frondeuse où les Raton de la bourgeoisie ont excellé de tout temps.

Morel occupa la chaire de rhétorique au collège d'Avignon jusqu'en 1821. Il mourut dans cette ville le 29 juillet 1829, et son dernier écrit fut un article publié dans VÉcho de Vaiicluse pour défendre la langue provençale. Ses concitoyens reconnaissants placèrent son portrait au musée d'Avignon et le sculpteur Joseph Brian, son compatriote, tailla son buste dans le marbre. Nous avons déjà fait remarquer, avec Mistral, qu'en dépit des hommages de La Harpe et de Delille,

les vers français de Morel n'auraient pu lui assurer la popularité et le renom dont il jouit encore en son pays, grâce aux petits airs de sa flûte provençale : le Galoubet.

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