‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 36 sur 42 · THÉODORE AUBANEL · texte numérisé non relu

THÉODORE AUBANEL

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CASTi I HLAZE

Maison Ounatin

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« Né soldat du pape, à Cavaillon, dans le Comtat-Venaissin, je suis zélé conservateur de la langue mélodieusement poétique et musicale des troubadours ; je ne parle, ne rime, ne chante, n'écris le français que dans le cas d'absolue nécessité. Je n'attache de prix qu'à mes œuvres provençales : c'est le seul bagage poétique et musical que je lègue à la postérité. Léger, mais ficelé par une main de maître, ce colis arrivera plus facilement à son adresse... »

as8 CASTIL-BLAZE.

On ne saurait faire meilleur marché de son talent, et jeter à l'eau d'une main plus alerte l'œuvre importante et piquante de toute une vie de travail. Encore un trait d'esprit, quelque peu paradoxal, à ajouter à tant d'autres, mais qui, plus heureux que beaucoup d'autres, pourrait bien avoir touché le but, comme le colis en question. Nous ne pouvons pas cependant prendre tout à fait au mot notre fanatique Comtadin ; et quoique le littérateur provençal doive surtout nous occuper ici, nous ne dédaignerons pas, tant s'en faut, le critique français qui fut un novateur dès ses débuts, un polémiste redouté à son heure, un érudit même, en dépit de sa forme légère, facilement accessible aux erreurs de dates et de détails.

Comment Castil-Blaze, à peine arrivé du fond de la province, devint-il le critique musical des Débats? Un de ses plus proches parents va nous l'apprendre dans un article des plus spirituels et des mieux renseignés, auquel il serait facile de mettre une autre signature que les XX — un diminutif d'une modestie filiale — qui le terminent.

« Un matin, un très jeune homme se présente chez M. Bertin, et, sans autre préambule, l'entreprend sur une réforme radicale dont le besoin se fait sentir dans son journal. Critiquer le Journal des Débats à la barbe de Bertin l'aîné, il faut remonter le cours des âges pour comprendre ce qu'une pareille audace avait d'insolite de la part d'un nouveau venu. M. Bertin se contenta de sourire : -■■

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« — Fort bien, dit-il; ainsi, monsieur, Iq Journal des Débats ne vous plaît point ?

<( — Je l'estime, au contraire, le premier journal du monde; voilà pourquoi je voudrais qu'il fût complet.

(( — Et, selon vous, que lui manque-t-il pour être complet ?

« — Un feuilleton.

« — Je vous comprends ; nous n'avons plus Geoffroy et vous voulez remplacer Duvicquet.

« — Je ne veux remplacer personne ; je veux créer, fonder un art nouveau, la critique musicale, et comme j'ai besoin d'une tribune d'où l'on m'entende de partout, j'ai choisi le Journal des Débats.

(( Le vieux Bertin était un de ces maîtres journalistes dont la race s'est continuée depuis dans Buloz, Girardin et Villemessant, un de ces hommes toujours sur le qui-vive, difficiles au vulgaire, souvent brutaux, mais que toute force vraie peut aborder et manier impunément. Vous connaissez le portrait d'Ingres; solidement campé en avant dans son fauteuil, ses deux larges mains ouvertes sur ses cuisses, M. Bertin laissa le visiteur développer son programme ; narquois d'abord et presque dur, il s'humanisait peu à peu, encourageant maintenant d'un œil paterne celui que son premier regard n'avait pas eu le don d'intimider.

« Il laissa le visiteur développer son programme, et quand le jeune homme eut fini ;

« — A merveille, monsieur; vous avez une idée, et

aôo CASTIL-BLAZE.

je ne demande pas mieux que de vous aider à réussir. Seulement, je vous préviens que chez nous il faut savoir écrire ; c'est de tradition. Essayez, je voiis donne trois mois.

« Huit jours après paraissait au Journal des Débats le premier feuilleton signé XXX, et le trimestre était loin d'être écoulé, que déjà le Tout-Paris musical ne jurait que par la parole de Castil-Blaze. »

L'histoire valait la peine d'être contée, nous dit le conteur, « en ce qu'elle nous montre à quel point il était facile, à cette époque, de réussir tout de suite, avec du talent y>. Rien de plus juste, mais l'aplomb aussi n'y nuisait point.

Durant une quinzaine d'années, à partir du 7 décembre 1820, Castil-Blaze tint aux Débats le sceptre de la critique musicale, comme on disait alors. « C'était le temps, nous dit encore son biographe intime, où le rossinisme emplissait l'Europe, tirant aux quatre coins ses feux d'artifice. Nos musiciens, Boïeldieu, Hérold, Auber, en rafolaient, et le feuilleton des Débats dirigeait l'orchestre. Quand l'auteur du Barbier vint à Paris, sa première visite fut pour Castil-Blaze, qui tout de suite le conduisit chez les Bertin.

« Il y eut même à cette occasion une soirée où l'on entendit à la fois Victor Hugo dire des vers et Rossini chanter l'air de Figaro. La fête eut lieu à la campagne, dans cette hospitalière maison des.Roches, si célèbre parmi les contemporains. Rossini, paraît-il, y fut splen-

CASTIL-BLAZE. iCt

dide, et comme convive et comme chanteur : une voix, une verve, un brio à tout enlever. Eugène Delacroix se rappelait cette soirée avec admiration : « Il chantait « d'abondance et de si belle humeur, me disait-il, vous « sentiez que ça l'amusait et qu'il devait composer (c ainsi! »

(f Le morceau fini, on voulait le réentendre, Rossini s'excusa net, et comme Stendhal insistait : « Non (( bis in idem, répliqua le jeune maître, en lui frappant « sur le ventre; mais si vous tenez tant à la cavatine, « dites à Castil-Blaze de vous la chanter en provençal. »

a — Comment, s'écria M. Bertin, il vous a traduit aussi en avignonais, dans la langue de Trestaillon !

« — Qui, ne vous en déplaise, fut aussi la langue de Pétrarque, répondit Castil-Blaze en se mettant au piano, et, l'entrain du moment, l'originalité de la circonstance, lui valurent à son tour un grand succès. Il avait une voix de baryton-ténor, dans le genre de celle de Rossini ; il la menait rondement, à l'italienne ; ferré, agile, adroit, très musicien et se souvenant partout de Méhul qui fut son maître et son ami.

« Chose étrange, cet homme d'esprit qui, théoriquement, soutenait que les mauvais vers étaient les seuls qui convinssent à la musique et dont la pratique répondait si bien à la théorie, il lui suffisait de toucher à l'idiome natal pour s'improviser poète. Il avait alors des trouvailles à la Ronsard et jusqu'à des coups d'ailes ; on ne le reconnaissait plus. »

Nous arrivons par là dans notre domaine, et l'on

aiSa, CASTIL-BLAZE.

vavoircommc le tempérament provençal de notre poète critique domine son œuvre et gouverne sa vie. Reprenons nos citations.

« Ce printemps, un après-midi, je reçois la visite de Mistral ; et naturellement, nous causons Provence et félibrisme ; nous en étions à nous émerveiller des trésors de littérature enfouis depuis Pétrarque et Bertrand de Born, dans cette langue prétendue morte et qui toujours s'entête à refleurir. Nous comptions ses rapsodes grands et petits, et comme je vantais ceux de la renaissance actuelle, voilà mon poète qui se dresse et se met à me réciter des vers superbes à ce point que, lorsqu'il se tut, je le priai de recommencer, ce qu'il fît de sa belle voix sonore et chaude, l'œil éclatant et sympathique, le front haut, l'air d'un inspiré; puis se rasseyant après m'avoir serré la main :

(( — Vous admirez, n'est-ce pas ? Ces vers-là sont de Castil-Blaze, et là-bas, nous les savons tous par cœur. Il en fit ainsi des centaines qu'il semait sur les chemins sans les écrire. Aubanel, Roumanille et moi, nous en avons recueilli tout ce que nous pouvions ; le renouveau dont vous me parlez vient de lui, et sa popularité va croissant parmi nous; c'est le grand Ancêtre. »

(( Ce mot de Mistral contient la vérité sur Castil- Blaze : « Il sema sa vie sur les chemins ». Le génie, en effet, le travaillait ; il le sentait en lui quelque part, et, peut-être qu'il y était, mais jamais là où il le cherchait. Conçoit-on cette rage qui le prit sur le tard de com-

poser des opéras après avoir, pendant trente ans, critiqué, houspillé ceux des autres? C'était aller au-devant des tempêtes, et Berlioz le lui fit bien voir lorsque, à son tour, embusqué dans ce même feuilleton d^s Débats, il déchargea son escopette sur le rieur acerbe d'autrefois ! Seuls, Meyerbeer et Rossini le défendirent, et cependant Meyerbeer n'était pas sans avoir reçu mainte écorniflure; mais sa politique, en pareil cas, était de ne se souvenir de rien. Tout le monde ignore que l'idée première de VA/j^icaine appartient à Castil-Blaze ; sa pièce était intitulée VAî^bre de mort; il l'avait donnée à Véron qui la jugeait excellente, tout en se refusant absolument à le laisser en écrire la musique. A la fin, après de longues discussions :

(( — Voulez-vous que j'en parle à Meyerbeer? lui dit le directeur de l'Opéra.

« — A Meyerbeer! répliqua Castil-Blaze, pour qu'il me gâche ma besogne ? Autant vaut la jeter au feu !

« Meyerbeer connut cette boutade et n'en retint qu'une chose, l'idée d'un opéra à faire avec Scribe sur le sujet...

« C'est dans les quinze années de sa collaboration au Journal des Débats qu'il faut parcourir Castil- Blaze, période guerroyante et triomphante, où parmi les airs de clairon se rencontrent des morceaux d'une émotion charmante et souvent cités : le feuilleton sur la mort de Boïeldieu, par exemple. Il eut sur presque tout ce qui se produisit au cours de cette riche époque, des jugements à la française et de première impulsion que

a<S+ CASTIL-BLAZE.

le temps n'a point démentis : ses articles sur les premières de la Muette, de Guillaume Tell, de Robert le Diable semblent d'hier et nous y voyons que pour dénoncer Hérold à la postérité il n'avait même pas eu besoin d'attendre Zampa et le Pré aux Clercs ; dès Marie et le Muletier, il avait deviné l'homme de génie.

(( Ses livres, trop nombreux et touffus, sont des répertoires; on les consulte, on les pille, et puis après on les renie en les déclarant bons à mettre au cabinet; et pourtant, dans ce fatras d'anecdotes, de curiosités, de menus faits, que de perceptions inventives et critiques, qui, le goût aidant, eussent aisément tourné à la haute érudition ! La science l'ennuyait, elle avait d'ailleurs à côté de lui son représentant en Fétis. Stendhal, très sympathique à sa nature, l'enchantait de ses griseries rossiniennes ; mais Stendhal ne savait rien de la musique et n'était que ce que les Italiens appellent un Orechiante. Castil-Blaze vit sa place marquée entre les deux et rêva cet idéal que personne, excepté Rousseau, n'avait jusqu'alors entrevu, d'être en musique un savant sans pédantisme, comme qui dirait un homme d'esprit sachant à fond son affaire et philosophant à l'aventure.

« Si ses livres ne se lisent plus, la faute en est à Pantagruel. Il était avec Nodier un des Rabelaisiens les plus forts de son temps, et lorsqu'ils se retrouvaient, on n'en finissait point sur ce chapitre, si bien qu'un jour qu'ils s'étaient rencontrés place Royale, ils voya-

gèrent, de citation en citation, jusqu'à l'Odéon, où Castil-Blaze allait faire répéter Robin des Bois, dont le poète de Smarra eut ainsi, par la circonstance, sa première et unique révélation. Mais Nodier avait, pour se défendre, les glaces de son tempérament et de son ironie, tandis que, chez Castil-Blaze, la fougue du Provençal franchissait les barrières, incapable de jamais se modérer.

« De tant d'ouvrages qu'il a écrits, plusieurs — son Molière musicien, ses diverses histoires de l'Opéra, en France, en Italie, etc. — ne demanderaient qu'à revivre ; mais il faudrait beaucoup remanier, retrancher, écheniller, grave besogne où peu se sentent appelés, surtout quand il s'agit d'un caractère aussi réfractaire aux amendements, aussi entier que celui-là. « J'aime « mes mauvaises pensées », me disait jadis une très honnête femme; Castil-Blaze, lui, ne se contentait pas. de les aimer, il en était entiché.

« C'est pourquoi ses ouvrages, en dépit des qualités qui les recommandent, ne se sont pas réimprimés et semblent destinés à disparaître sous la dent vorace des rongeurs de bibliothèques, qui les expurgent en se les assimilant. Il en est deux pourtant, plus châtiés, qui mériteraient de revoir la lumière ; l'un s'appelle : la Chapelle-77îusique des rois de France, et l'autre a pour titre : la Danse et les ballets depuis Bacchus, publiés chez Sautelet, vers i833; ils eurent, coup sur coup, nombre d'éditions; si mes souvenirs ne me trompent, ils appartiendraient à cette catégorie d'aimables rare-

tés que les Quantin, les Lemerre et les Jouaust donnent sous la rubrique de « petits chefs-d'œuvre ».

« Polémiste et traducteur imperturbable, il s'était imposé la double tâche de faire triompher, chaque soir, devant le public de l'Odéon, les principes qu'il avait soutenus le matin dans le journal.

« A ce compte, la Conférence que nous avons inventée depuis daterait de lui^ Mozart, Rossini, Weber, tous y passèrent : Mozart avec Don Juan et les Noces de Figaro, Rossini avec cet immortel Barbiei^, Otello et la Pie voleuse, Weber avec le Freischûti et ses trois cents représentations, et, tout cela, de primesaut, avant que personne s'en fût jamais encore avisé. Je ne sais, mais il me semble que l'homme d'une pareille initiative n'était pourtant pas le premier venu. »

Non, certes, il n'était pas le premier venu, ce remueur d'idées, indépendant avec souplesse, humoriste avec gaieté, batailleur avec joie et rieur avec délices. Que de bonnes heures nous lui avons dues en notre

1. Nous ne saurions dire jusqu'à quel point cette conjecture est fonde'e. Voici toutefois quelque chose qui donnerait une origine plus ancienne : « Louis-Marie de Rochebaron, duc d'Aumont (i 632- 1704), gentilhomme de la Chambre, membre de l'Acade'mie des Inscriptions, demeura d'abord rue Vivien (Vivienne), puis rue de Jouy, dans l'hôtel de la famille (bâti par Mansard et renfermant un plafond de Le Brun, VApothéose de Romulus). Le duc avait organisé chez lui, comme quelquesuns de ses confrères, des conférences pe'riodiques où l'on traitait des questions d'histoire et d'iconographie anciennes. » Edmond Bonnaffé, Dictionnaire des Amateurs français au XYii' siècle, p. 10. Paris, Quantin, 1884. ;

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CASTIL-BLAZE. a6r

prime jeunesse ! Que de fois lisant, dans un petit cénacle d'amis, moitié musical et moitié littéraire, son Histoire de V Académie de musique, son Molière musicien, ou toute autre de ses œuvres, avons-nous interrompu notre lecture muette, pour lire tout haut une de ses nombreuses anecdotes si piquantes, ou quelque boutade à l'emporte-pièce, le tout enlevé de verve, et son rare brio faisant presque excuser ses partis pris les plus inacceptables et les plus violents !

Voilà donc le critique et le musicien bien connus de nos lecteurs, grâce à une collaboration aussi précieuse qu'inattendue ^ Il s'agit maintenant de faire connaissance avec le poète provençal.

Bien embarrassés serions-nous de trouver ses œuvres, éparpillées aux quatre coins de la Provence et du Comtat, si Mistral et Roumanille n'avaient eu l'heureuse idée de réunir en i865, sous le titre : Un Liame de Rasin, diverses œuvres éparses de poètes méridionaux, en tête desquels ils ont placé Castil-Blaze.

Les éditeurs du Fil de raisins, juges très compétents, apprécient ainsi le talent de notre poète, dans la courte notice provençale qui précède ses œuvres. Nous traduisons : « Castil-Blaze a été un des premiers qui aient su, dans notre siècle, rendre à la langue provençale son tour populaire, sa force d'expression et son

I. L'article qui nous a fourni les détails biographiques qu'on vient de lire a paru dans le supplément du Figaro du 8 novembre 1884.

tûB. CASTIL-BLAZE.

franc naturel. C'était, dans toute la force du terme, ce qu'on appelle aujourd'hui un réaliste... Il frotta d'ail la bouche de la Muse ; ragaillardie et le cotillon retroussé, il lui fit mener la farandole ; il saupoudra de poivre son doux parler, le réveilla et lui donna le ton rustique, un peu trop peut-être.

« Castil-Blaze, comme la plupart des anciens troubadours, amisen musique presque toutesseschansons.))

Notre recueil nous offre une vingtaine de pièces des plus intéressantes, sans compter ses traductions de scènes ou airs de quelques opéras, le Barbier, entre autres, qui sont des chefs-d'œuvre d'adaptation.

Voici d'abord îou Renaire, dédiée à son frère Sébastien ^ Ce «grognon » est d'une espèce rare, mais qui pourrait être commune si les « sujets » parlaient : jeune, il avait des dents et point de pain ; vieux, il a du pain et beaucoup, mais il n'a plus de dents. Deux couplets seulement, deux croquis, mais d'une vigueur de touche à faire envie à M. Zola. Cette observation, du reste, peut s'appliquer à toutes ses compositions. Il n'en est point de peinte en grisaille.

I . Sébastien Blaze a écrit des Mémoires sur la guerre d'Espagne (i 808-1 8 14) édités par Ladvocat, en 2 vol. in-8<*, souvenirs anecdotiques sur cette atroce guerre, pleins d'humour et d'esprit, à ce qu'il paraît. Un autre frère de Castil, Elzéar Blaze, a laissé un nom comme écrivain cynégétique. L'esprit et le talent sont héréditaires dans cette famille, et le propre fils de notre auteur, M. le baron Blaze de Bury, le Lagénevais de la Revue des deux Mondes, à la fois poète et prosateur émérites, ne les a pas laissés tomber en déshérence.

CASTIL-BLAZE. a6p'

Quelle passion dans sa ballade l'Amo da?iado :

T'ame, famé, t'ame, Nourado !

Que sies bello sout toun cadis !

Ah ! se sieu toun amo danado, Sies moun ange dôu paradis !

Je t'aime, je f aime, je t'aime, Norade ! Que tu es belle sous ton cadis !

Ah ! si je suis ton âme damnée, Tu es mon ange du paradis !

Pour prouver son amour, que faut-il faire ? Faut-il aller, la nuit, le jour, dans l'hiver, demi-nu, prier au sommet du Ventoux ? Faut-il s'atteler à la charrue, pour remplacer son mulet mort ? Jeûner, boire au ruisseau ? Rosser un gendarme et se faire mettre en prison, ou aller à Rome sur ses genoux? Ce ne serait pas assez :

Se lou vos, pieucello divine, Dins la mar fau de cabusset Per te bousca de perlo fino Mens bello que tis iue doucet!

Si tu veux, pucelle divine, Dans la mer je fais un plongeon Pour te chercher des perles fines Moins belles que tes yeux si doux !

Dou Ventour, divino pieucello, Me lance en l'èr coumo un aucèu La luno me fui courcoucello, Derrabe d'estello dou cèu...

De la vapour dèves entendre Lou grand carrosse alin brusi :

Sout li vagoun courre m'estèndre, S'aco pou te faire plesi !

Ti gauto frescasso, Nourado, Sus ta caro toujour ie soun :

Cresién de lis avé manjado En li rousigant de poutoun !

Bado agues Tàbi di dimenche, Sus moun cor vole te sarra ;

Du Ventoux, divine pucelle, Je me lance, comme un oiseau :

La lune me fait courte échelle, J'arrache des étoiles au ciel...

De la vapeur tu dois entendre Le grand carrosse au loin gronder Sous les wagons je vais m'étendre, Si cela peut te faire plaisir.

Tes joues si fraîches, Norade, Sont donc toujours sur ton visage Je croyais les avoir mangées En les rongeant de mes baisers.

Malgré ta robe des dimanches, Je. veux te serrer sur mon cœur:

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Laisso-me te gara la pienche E dins ti bèu peu m'amourra !

Laisse-moi t'enlever le peigne

Et plonger ma face dans tes beaux cheveux !

Toute langue a des expressions intraduisibles. La dernière de notre pièce en est une. C'est peut-être aussi de ces sortes d'images qui ont fait dire aux éditeurs que le poète avait un peu trop paysanne sa langue. Il faut pourtant en prendre son parti : rien n'oblige à mettre en scène des paysans ; mais si l'on s'y décide, il faut bien leur laisser la bride sur la langue. C'est même là une des raisons souveraines en faveur de l'emploi des dialectes rustiques en littérature; car jamais, quoi qu'on fasse et quelque talent qu'on ait, un paysan du Midi, s'exprimant dans une autre langue que son patois, ne pourra nous offrir cette couleur locale, tant prônée aux temps lointains du romantisme, ou ce naturalisme aujourd'hui si recherché.

Nous pourrions multiplier, parmi les autres pièces de ce genre, les exemples réalistes. Un seul suffira, pensons-nous, et nous aimons mieux vous mener tout de suite devant un autre tableau qui, à des qualités très pittoresques, joint un sentiment très pur, et se voile même par moments, chose plus rare et plus exquise, d'une vapeur légère de mélancolie :

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