‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 37 sur 42 · LE GRAND BAL · texte numérisé non relu

LE GRAND BAL

Que tes harmonies sont belles.

Tranquille nuit du mois de mai !

L'ombre chante ses litanies Quand le jour se tait et s^enfuit.

Point de repos sur la terre, Prière et louange sans fin , Tous, de toutes les manières, Célèbrent son ouvrier divin.

A commencé la sérénade L'ermite à Saint-Jacques reclus;

CASTIL-BLAZE. g^j

Pèr éu la campano èi toucado :

Nous a dindina PAngelus.

Bèn plus aut que lou pibo antique, Entendes fluta lou courlu ; Dins lis èr redis soun cantique Avans de se couifa de niu...

Lou béuloli siblo sa noto; En sourdino fai bèn de tour; E li souspir de dos machoto Fan un eco plen de douçour.

Machoto, me piques à Famo :

N'as qu^un toun, mai qu'èi round, qu'èi bèu !

Par lui la cloche est mise en branle : Il nous a sonné l'Angélus.

Bien plus haut que les vieux peupliers, On entend flûter le courlis ; Dans les airs il redit son cantique Avant de se coiffer de nuit.

La chouette siffle sa note; En sourdine elle fait ses tours; Et les soupirs de deux chevêches Font un écho plein de douceurs.

Chevêche, tu me vas à Tâme :

Tu n'as qu'un ton, mais rond ! mais beau !

Se n'acampaves uno gamo, Cantariés miéus que ges d'aucèu.

Ausès lou mouissau que vioulouno Soun arquet délicat e long Avanço, reculo, vounvouno; Res pou-ti fila mieus un son?....

La luno i risènt se miraio, Li luseto brihon i prat; Tei-te-rei ! nous redis la caio, E li grihet an souspira.

Un viei gau ben digne d'éloge I galoun baio l'a-mi-la !

Si tu en prenais une gamme,

Tu chanterais mieux qu'aucun oiseau.

Écoutez le moucheron violoneux :

Son archet délicat et long Avance, recule, bourdonne; Qui pourrait mieux filer un son?....

La lune aux clairs des marais se mire, Les vers luisants brillent aux pre's ; Tei-te-rei ! nous redit la caille.

Et les grillons ont soupiré.

Un vieux coq bien digne d'éloges Aux cochets donne le la !

Touti respondon... lou reloge Sus li i;au vèn de se re^la.

Lou roussignou sus soun nis viho, Canto, se lagno, e de sa voues, Graciouso e puro meraviho, Jito li perlo dins lou boues. •

A tant d^èr e de cantileno Fau uno basso e de mitan :

Boutas, li trouvaren sens peno, Gràci i reineto de l'estang.

Queto vapour armouniouso S'aubouro de chasque jounquié

Tous lui répondent... l'horloge Sur les coqs vient de se régler.

Le rossignol sur son nid veille, Chante, se plaint, et de sa voix, Gracieuse et pure merveille.

Jette les perles dans le bois.

A tant d'airs et de'cantilènes Il faut une basse et des barytons :

Allez, nous les aurons sans peine, Grâce aux rainettes de l'étang.

Quelle vapeur harmonieuse Se lève des touffes de joncs 1

Fanfoni longo e vigourouso Que se noto pas sus papié.

L'orgue di grapaud, di granouiô, Sens ie boufa, toujour brusi, Pople que barjaco, patouio, E que pamens fai grand plesi.

La Durenço d'eici davalo, Murmuro un pouetique son...

Hola ! preniéu pèr de timbalo Un miou que troto sus lou pont.

Ah ! bessai voudrias de troumbone > Tambèn vous li pode acampa :

Symphonie longue et vigoureuse Qui ne se note pas sur le papier.

L'orgue des crapauds, des grenouilles, Sans souffleur, toujours bruit, Peuple qui jacasse, patauge.

Et qui pourtant fait grand plaisir.

La Durance d'ici dévale, Murmure un poétique son...

Holà ! je prenais pour des timbales Le trot d'un mulet sur le pont.

Ah ! vous faudrait-il des trombones ?

Je puis aussi vous les rassembler :

Un ase bramo, vous lou done, Emai li dous chin qu'an japa.

Aquelo ourquéstro fourmidablo Que dèu-ti boufa vo rassa ?

Uno valso immenso, amirablo.

Que lis estello van dansa !

Un âne brait, je vous le donne, Aussi les deux chiens qui ont aboyé.

Cet orchestre formidable, Que doit-il souffler ou scier?

Une valse immense, admirable, Que les étoiles vont danser.

On ne saurait pas que la pièce est d'un musicien qu'on le devinerait tout de suite. C'est, en raccourci, et comme estompée par le clair-obscur du crépuscule et de l'aube, la physionomie poétique et morale du poète qui s'y reflète presque entière. Pittoresque, causticité, sensibilité, tout s'y trouve, excepté ce grain de folie ou ce cri de la chair qui sert ailleurs de piment, et qui, à de certaines doses, ne saurait nuire à la beauté d'un art purement plastique. La langue et le tempérament des Provençaux se prêtent admirablement à cette expansion passionnelle un peu brutale, comme elle apparaît dans l'œuvre dramatique d'Aubanel, mais autrement originale et savoureuse que le lyrisme conventionnel du troupeau des imitateurs.

En somme, il avait raison, notre poète, de « n'attacher de prix qu'à ses œuvres provençales». Il y reste vivant de pied en cap. La postérité, cette hardie dédaigneuse, a déjà reçu le « paquet » si fièrement jeté à son adresse. C'est en son nom qu'Aubanel, Mistral et Roumanille ont signé l'accusé de réception. Quant à lui, on se le figure volontiers dans une sorte de vie surnaturelle, dirigeant « l'orchestre formidable » des mondes, sous le regard charmé de sa, Nuit harmonieuse, ou bien assis en quelque Elysée, au milieu des poètes et des chanteurs, écoutant, ravi, le chœur des nymphes d'Oberon, ou la mélodie céleste dont le génie de Gluck berce les âmes bienheureuses de son divin Orphée.

M. CHARLES BISTAGNE

HONNORAT

La littérature et la poésie ne sont pas les seules dignes d'être représentées dans notre galerie de Précurseurs. La science avait droit à une place d'honneur, et nous la donnons volontiers à un homme dont les recherches, l'infatigable labeur, la longue patience, justifieraient le mot de Buffon, si le génie pouvait être autre chose qu'un don supérieur, inné et quasi-divin, qu'il n'est au pouvoir de personne d'obtenir, même par l'effort le plus continu et le plus puissant de la volonté.

t8B H ON N OR AT.

Cest à Allos (Basses-Alpes), petite ville fort ancienne, autrefois capitale d'une peuplade celtique, et dont le nom figure, paraît-il, sur le trophe'e d'Auguste, que naquit Honnorat (Simon-Jude), le 3 avril ijS?>K Ses études étaient à peine commencées lorsque la Révolution de 1789 le força de les interrompre, et il ne put même les reprendre que fort tard, à cause de la situation de son pays aux avant-postes de la frontière des Alpes. A l'âge de dix-huit ans, il se rendit néanmoins à Grenoble pour étudier la médecine, et se livra avec passion à l'étude de la botanique et de la chimie, dont il obtint les premiers prix à l'École Centrale. Honnorat se rendit ensuite à Paris pour y continuer ses études médicales. Après cinq ans de séjour, il y reçut le titre de docteur et vint s'établir à Allos, son pays natal, où il ne demeura qu'un an. Il se fixa ensuite à Digne, où il a toujours résidé.

C'est là qu'il se distingua comme médecin, lorsque les troupes françaises, rentrant d'Italie en 1814, furent atteintes de fièvres contagieuses des plus graves. Son dévouement fut tel, qu'il faillit lui coûter la vie, car il ne fut pas épargné par la contagion. De nouveaux services rendus en 1828 comme médecin des épidémies

I. Biographie des hommes remarquables des Basses-Alpes, publiée à Digne en i85o (avant la mort d'Honnorat). Les Dictionnaires de Larousse et de Mistral font naître Honnorat en 1786. Quant à sa mort, Larousse (Supplément) en fixe la date à i852 : c'est très exact. D'après un extrait des actes de l'état civil de Digne, que nous avons sous les yeux, Honnorat est décédé dans cette ville le 3o juillet i852.

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lui valurent, après un rapport approuvé par le Conseil général, et sur l'avis de l'Académie royale de médecine, une médaille d'or du gouvernement.

On raconte qu'une sous-préfecture lui fut offerte en i8i5; mais notre docteur, avec l'honnête simplicité digne des mythes de l'âge d'or, ne voulut pas l'accepter, sous le prétexte étrange, même en ces temps reculés, qu'il n'avait pas les connaissances nécessaires pour l'administrer convenablement. Ah! le brave homme! 11 n'avait donc aucun goût pour les rôles de danseur à la Beaumarchais.

Peu de temps après cependant il accepta de hautes fonctions, qu'il ne jugea pas trop au-dessus de ses facultés, celles de Directeur des postes à Digne ! Elles lui permettaient de s'adonner aux longs et nombreux travaux qu'il méditait, et cela suffit à son ambition. En i83o, il abandonna cet emploi et rentra dans la vie privée, afin de s'occuper uniquement de son Dictionnaire et de ses collections.

(( Frappé de la richesse des trois règnes dans notre département, dit la Biographie des Basses-Alpes, il fit de nombreuses collections de plantes, d'insectes et de pétrifications, qui constituent un riche cabinet d'histoire naturelle. Son herbier provençal est très complet et admirablement tenu. Sa collection d'insectes est fort belle. Il en a découvert plusieurs espèces nouvelles; c'est à lui qu'on doit la connaissance du beau papillon Alexanor et de la Thais Honnoratii. Sa collection de fossiles des Alpes est aussi très curieuse. La

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science a donné à quelques-uns le nom du laborieux docteur. »

Nous ne parlerons pas de ses écrits relatifs à la botanique et à l'entomologie, quoiqu'ils soient estimés ; mais nous devons citer diverses traductions en vers provençaux d'œuvres françaises et italiennes, publiées dans le journal le Bas-Alpin de Digne, et que nous regrettons beaucoup de ne pas connaître, car un tel homme devait manier admirablement la langue qui faisait l'objet constant de ses recherches. Il est aussi l'auteur en provençal de l'une des quarante traductions ou imitations de la Cigale et la Foîir??2i de La Fontaine ^

Mais ce ne sont là que des distractions, pour ainsi dire, à cet immense labeur du Dictionnaire pt^ovençalfrançais, ou Dictionnaire de la langue d'oc ancienyie et moderne, par lequel Honnorat est surtout connu. Nous avons lu quelque part qu'un ministre de la Restauration, M. de Villèle, croyons-nous, avait eu le dessein de faire imprimer cet ouvrage aux frais de l'État, par l'Imprimerie royale. Honnorat était digne de ce haut patronage. « Le principal but que j'ai eu en vue, en composant le dictionnaire provençal-français, dit-il dans la préface de son vocabulaire français-provençal, a été de mettre les personnes qui, comme moi, ont été élevées sous l'influence de la langue proven-

I. Note de M. François Vidal, sous-bibliothécaire à Aix, l'auteur estimé du recueil provençal lou Tambourin, communiquée par M. Hipp. Guillibert.

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cale, en état de profiter de cette langue même pour arriver à la française... » But éminemment patriotique, que visent également les félibres en préconisant de nos jours l'enseignement du français au moyen des dialectes populaires, ce qui intéresse non seulement le Midi, mais la France entière, et sera certainement généralisé quelque jour, quand on aura compris la portée de cette réforme et Futilité de ce progrès.

Honnorat n'a pas seulement fait œuvre de lexicographe, dressant un inventaire des mots aussi complet que possible, et mettant en regard de chacun d'eux l'équivalent français. Son ouvrage est autrement important. C'est une sorte d'encyclopédie française à l'usage des Provençaux, ou plutôt des gens de langue d'oc, ce qui comprend, qu'on veuille bien ne pas l'oublier, près de la moitié de la population de la France. En effet, on y trouve, en outre de ce qui fait la matière ordinaire des dictionnaires, la technologie de tous les arts et métiers, les origines des principales coutumes et institutions, ainsi que les dates des découvertes et des inventions les plus remarquables, avec le nom de leurs auteurs. Sciences naturelles, histoire, géographie, légendes, anecdotes, proverbes y ont une place considérable. Seules, la biographie et la bibliographie en sont exclues, et c'est regrettable. Cette dernière, il est vrai, devait former une notice spéciale ; mais la mort de l'auteur a empêché de la publier, ainsi que la grammaire et les traités sur l'orthographe et la prononcia-

g8<5^ HONNORAT.

tion qui devaient compléter l'œuvre du maître, évidemment au-dessus des forces d'un seul homme.

Nous venons de citer les Proverbes parmi les matières importantes du Dictionnaire. Honnorat en a fait une riche collection. Il a dû en puiser une notable partie dans le curieux recueil des Adagia selecta de J.-A. Berlue, — un nom cher aux lettres provençales modernes, — recueil publié à Lyon et à Genève, chez de Tournes et Delapierre, en i632. Cqs Adagia contiennQnt des proverbes dans toutes les langues latines, et notamment en provençal. « En fait de recueil, les derniers sont les plus complets, et J.-A. Berlue devait l'emporter sur le roi Salomon, le plus ancien compilateur de proverbes, sur les apophthegmes de Plutarque, sur les Sentences des sages rassemblées par Lycosthènes, et enfin sur les Adages d'Érasme, tirés des auteurs grecs et latins, au nombre de quatre mille. Berlue en a vingt mille, et en pareil cas la quantité est un mérite \ »

Nous n'avons pas compté les proverbes d'Honnorat, mais il doit l'emporter à son tour sur Berlue et tous ses vénérables devanciers. En revanche, on a compté

I. Les Adages de Berlue, par M. XX. (Rambot, de l'Académie d'Aix.) Marseille, V. Boy, i855. — Jehan-Antoine Berlue, écuyer, d'une famille milanaise e'tablie à Forcalquier depuis 1440, naquit dans cette ville vers iSyS, épousa en 1614 Hélène de Porchères, sœur de l'académicien de ce nom (voir la brochure de M. de Berluc-Pérussis, notre confrère du Félibrige, sur les Porchères d'Arbaud), et mourut le 7 septembre 1659. Son fils, Honoré de Berlue, seigneur de Porchères, écrivit quelques vers en tête des Adagia selecta.

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