‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 6 sur 42 · I. Cette chanson se trouve au tome II, p. ii3 et · texte numérisé non relu

I. Cette chanson se trouve au tome II, p. ii3 et

l8 FABRE D'OLIVET.

C'est le premier essai languedocien de notre poète, souvenir gracieux des petits vers des Bernis, des Gentil Bernard et autres papillons roses du xvin*' siècle. On sait que leur empire ne devait pas finir avec la brillante société dont ils furent les délices et l'image.

Il nous reste à dire quelques mots des œuvres diverses par lesquelles Fabre d'Olivet se fit connaître comme historien, philosophe et philologue.

Ce fut d'abord en 1801 ses Lettrées à Sophie sur Vhistoire, dont la dédicace curieuse, car elle est dédiée — sans l'être — à Bonaparte, est marquée au coin emphatique de toute la littérature du temps. Des œuvres fameuses, telles que les Lettres à Sophie de Mirabeau, les Lettres à Emilie, de Demoustier, d'autres moins connues, avaient mis à la mode ce genre de littérature par correspondance , vraie ou supposée, que la célébrité des auteurs n'a pu défendre contre de justes critiques. Sainte-Beuve n'a-t-il pas dit des premières (( qu'elles ont, pour la plupart,

i^A'{alaïs et le gentil Aimar^ Paris, an VII, in-8°; 3 volumes. L'air de la chanson se trouve noté à la fin du tome II. Cet ouvrage manque, ainsi que plusieurs autres de notre auteur, à la Bibliothèque nationale. Nous devons la copie de cette chanson et les détails de cette note à l'obligeance de M. le docteur Noulet, de Toulouse, le savant bibliographe des patois du Midi de la France, qui prépare en ce moment (3 décembre i885) l'édition définitive des œuvres de Goudelin, et dont la bibliothèque est sans rivale pour tout ce qui touche à l'ancienne littérature méridionale.

le faux goût, le faux ton exalté du moment, les fausses couleurs » ?

Nos Lettres à Sophie^ qui n'ont rien de commun que le titre, on le pense bien, avec celles du grand orateur de la Révolution, furent entreprises « pour l'instruction d'une sœur, qui le sollicitait de continuer le cours de ses études de géographie et d'histoire, en lui apprenant ce qu'il savait touchant l'histoire des premiers âges du monde ». Cette tâche ne laissait pas de l'effrayer un peu, dit notre auteur, dans l'avantpropos de ses Lettres. Il fallait apprendre, pour être en état d'enseigner ; c'est ce qu'il fit. Après s'être mis en goût avec VHistoii^e philosophique du monde primitif , par Delisle de Sales, ouvrage écrit, dit-il, « avec le génie de Newton et la plume brillante de Fontenelle )>, il lut, « presque sans s'arrêter, les quarante volumes de V Histoire philosophique deshommes, du même Delisle de Sales ». — Est-ce assez de courage ! Du reste, il y eut, durant tout le cours du xvni^ siècle, une véritable fureur de pénétrer les mystères des âges primitifs. Le Président de Brosses donnait bien la note de son temps, quand il traitait, avec sa charmante désinvolture habituelle, les siècles postérieurs à Cyrus « de petits jeunes gens ». On voulait tout savoir, ou tout deviner, de ce qu'on ne saura peut-être jamais.

Un autre érudit, et de plus un compatriote de notre auteur. Court de Gebelin, qu'il appelle « le savant qui a le mieux connu l'analogie des langues, et

ao FABRE D'OLIVET..

qui, à force de travaux, a découvert l'existence d'une langue unique », avait dû aussi exercer une grande influence sur son esprit. Il ne crut pourtant pas ses maîtres sur parole, et « remontant aux sources, nous dit-il, il partit de là pour faire ce que personne n'avait encore essayé : des lettres historiques, dont la brièveté et le coloris des détails sauvassent, en quelque sorte, la pesanteur et l'aridité scientifique du fond, et qu'une femme pût lire sans perdre trop de temps ou sans gagner trop d'ennui ».

Nous avons déjà cité les Vers Dorés de Pythagore, traduits et commentés, ainsi que les vues neuves et remarquables contenues dans l'Introduction de ce livre.

Nous n'avons plus qu'à mentionner les deux ouvrages les plus importants de Fabre d'Olivet dans l'ordre de l'érudition : la Langue hébraïque restituée (i8i5-i8i6) et De l'état social de Vhonime (1822), ouvrage reproduit en 1824 sous le titre d'Histoire philosophique du genre humain, etc. Citons encore pour mémoire Caïn, « mystère dramatique de Lord Byron, traduit en vers français et réfuté dans une suite de remarques philosophiques et critiques, etc. »> (i823), et le Retour aux beaux-arts, dithyrambe pour l'année 1824, qui fut son chant du cygne. Fabre d'Olivet mourut, en effet, l'année suivante, sans avoir acquis d'autre réputation, au dire de ses biographes, que celle de visionnaire et de fou. Triste condamnation d'une vie d'incessant labeur, mais qui ne doit pas être

acceptée sans réserve, car elle a pesé sur plus d'une tête illustre, et la postérité plus équitable ne l'a pas toujours ratifiée.

Ce qui le prouve une fois de plus, et ce qui nous amène à donner plus de développements que nous ne l'aurions fait à cette partie de notre travail, c'est la polémique engagée naguère entre M. Victor Meunier et M. le Marquis de Saint- Yves d'Alveydre. Ce dernier est l'auteur de plusieurs ouvrages de philosophie religieuse et sociale, qui ont pour titre : la Mission des Souverains ; la Mission des Ouvriers ; la Mission des Juifs. C'est celui-ci (belin-8®de près de i,ooo pages, orné du portrait de l'auteur, Paris, 1884, Calmann Lévy) que M. Victor Meunier, Directeur du Cosmos et rédacteur de la Causerie scientifique au journal le Rappel, déclare avoir « connu avant sa naissance, avant son auteur peut-être )>. Et il expUque ce phénomène en disant que M. le Marquis de Saint-Yves d'Alveydre « a pris toutes ses idées, ses pensées, le plan de son livre, le livre, sa méthode, ses grandes lignes, la suite et l'enchaînement de ses parties, tous ses détails essentiels, les vérités et les erreurs, les découvertes et les illusions, les principes et les chimères qu'il peut renfermer, il a tout pris : la succession des races rouge, noire et blanche sur le trône de l'univers, et chacune à son tour réalisant une civilisation prodigieuse; l'Arie primitive identifiée avec la Celtide; la migration arienne d'Europe en Asie sous la conduite de Ram ou Rama (un Druide qui n'est autre que le

héros chanté par Yalmiki dans le grand poème indien le Rainayana) ; les causes de cette migration, ses résultats ; la constitution d'un empire universel théocratique; le cycle de Ram et sa durée, trente-cinq siècles de paix, de grandeur et de bien-être; sa fin amenée par le schisme d'Irshon, et ce qui s'en est suivi; oui, jusqu'aux moindres remarques philologiques, jusqu'aux étymologies, qui, d'ailleurs, jouent là un rôle immense, jusqu'aux néologismes, jusqu'aux dates exactes d'événements dont la preuve est à faire; tout, tout, tout... Il a tout emprunté à un livre qu'il ne cite même pas, à celui-ci : Hïstoiî^e philosophique du genre humain, ou l'homme considéré sous ses rapports religieux et politiques dans l'état social, à toutes les époques et che^ tous les peuples de la terre, par Fabre d'Olivet (2 vol. in-S''. Paris, 1824, chez Brière).

Et le critique continue : « Fabre d'Olivet, homme d'imagination et de savoir, esprit original^ systématique, romaritique, profond, fécond, 7nodeste, sympathique, est encore auteur, pour ne citer que ce qui a trait à notre sujet, d'une œuvre considérable : la Langue hébraïque restituée (2 vol. in-4"), qui était fort en odeur de sainteté auprès de l'abbé Latouche quand il nous enseignait à épeler l'hébreu, et que M. de Saint- Yves, qui n'en parle nulle part, connaît au moins autant que l'Histoire philosophique du genre humain, car c'est là qu'il a appris sur « le sens mystérieux et secret du Sépher » (lisez Genèse, bonnes gens) tout ce qu'il en dit si pontificalement.

(( On lui doit également, pas à. ce dernier, entendons-nous, à celui qu'il a avalé, assimilé et digéré, on doit à Fabre d'Olivet sur les vers dorés de Pythagore, sur l'essence et la forme de la poésie, sur le rythme, sur la musique, des travaux dont la trace se suit aisément dans la Mission des Juifs, où ils ne sont jamais cités non plus. Enfin Fabre d'Olivet est auteur de M. le marquis de Saint-Yves d'Alveydre. » [Le Rappel du 7 juillet i885.)

M. Meunier ne se borna pas à ces allégations; il confronta dans un autre article du lo juillet le texte de la Mission des Juifs avec celui de la Langue hébraïque restituée, et il montra clairement les nombreux emprunts du premier au second.

Après ces attaques, ou plutôt ces constatations, on devait s'attendre à une riposte de l'auteur incriminé. Sa réponse, en effet, ne tarda point à paraître dans le même journal, et elle ne manque pas d'originalité. Sans nier les emprunts dont on l'accuse, M. de Saint- Yves d'Alveydre se défend d'être un plagiaire et prétend n'avoir différé de citer la principale source de son livre que pour ne pas partager le sort de Fabre d'Olivet lui-même, condamné et raillé sans même avoir été lu. Ce dernier, dit-il, « est également vivant dans moi et dans mes œuvres;... au lieu de m'avoir atteint, M. Meunier m'a rendu un service personnel, en m'inclinant aujourd'hui à devancer l'heure, à démasquer une de mes forteresses, et à dire enfin publiquement que Fabre d'Olivet est un de mes maîtres préférés.

a^ FABRE D'OLIVET.

•J'ajouterai même que personne, en aucun temps, n'a rendu à la mémoire d'un homme enseveli par les critiques superficiels de son époque sous le mépris, la raillerie et l'oubli, un hommage plus éclatant que le mien à Fabre d'Olivet.

« M. Victor Meunier dit lui-même que je me suis assimilé son œuvre tout entière, ce qui n'est pas une petite affaire; mais il oublie d'ajouter que si cette dernière tient dans la mienne, mon œuvre ne tient pas dans la sienne, et que j'ai noyé l'éclectisme de Fabre d'Olivet dans mon Christianisme universaliste et rationnel. De plus, au lieu de vouloir prouver un système personnel par l'histoire et par les autres sciences, je n'y ai cherché que la loi organique de la démocratie. Aussi, peut-on dire de mes Missions et des livres d'Olivet : Ils se ressemblent quant aux faits, mais s'opposent ou diffèrent quant aux conséquences sociales.

« Maintenant, comme je veux croire M. V. Meunier parfaitement sincère à mon égard, je lui dirai pourquoi je n'ai nommé Fabre d'Olivet que deux fois dans mes Missions, et cela comme en passant.

cf Si j'avais commencé par où je devais continuer, voici ce qui serait arrivé. Comme la plupart des hommes en place, soit dans les Églises, soit dans les États, jugent beaucoup plus d'après l'opinion officielle que par eux-mêmes, sauf exceptions, on eût enterré mes œuvres sans les lire, sous les mêmes épitaphes que celles de d'Olivet. Or, voici quelques-unes de celles que les critiques ont gravées sur la tombe de ce grand

FABRE D'OLIVET. a-

homme méconnu. » Suivent des extraits du Dictionnaire tmipersel de Bouillet, du Dictionnaire de la conversation, et des indications d'articles ou de biographies divers; puis il ajoute :

(( Dans ces notices, qui se répètent toutes, je n'ai pas cité le pire : le ridicule de la fondation d'un nouveau culte sans fidèles, le suicide même, autant d'inexactitudes, autant de calomnies.

« Or le lecteur susdit qui, en lisant dans mes livres une apologie, ou simplement des citations marquantes de la Langue hébraïque ou de l'État social de Fabre d'Olivet, eût ouvert les Dictionnaires que je cite, ne l'eût connu que sous les trois aspects d'homme insensé, ridicule et mis à l'index, sans parler du reste.

{( C'est pourquoi, connaissant le terrain, j'ai dû manœuvrer en conséquence, et, pour que le minerai injustement décrié de Fabre d'Olivet ne fît point repousser dès l'abord son métal précieux, quant à l'érudition, j'ai dû, momentanément, taire cette mine indignement calomniée, quitte, plus tard, à la nommer solennellement, en montrant l'or pur qu'on pouvait tirer du vrai Fabre d'Olivet, oui, l'or pur, affiné et ramené à mon titre personnel d'universaliste et de synarchiste chrétien. )>

Enfin la défense de M. d'Alveydre se termine ainsi : « En résumé, la fausse opinion sous laquelle on avait enterré Fabre d'Olivet a, grâce à moi, sa contre-partie, sans pouvoir nuire désormais, je l'espère, au côté chrétien et purement social de mes Missions. Toutes

les églises, tous les sanctuaires du monde les ont sous les yeux de leurs pontifes et de leurs prêtres; elles sont auprès de tous les souverains, et toutes les Loges maçonniques sont averties de leur loi démocratique. Enfin,'ma Mission des Ouvriers a déjà semé dans les masses laborieuses les germes antiques du vrai socialisme éternel : celui de la solidarité de tous les intérêts économiques.

c( Que M. Victor Meunier daigne en faire autant, et ni moi, ni Fabre d'Olivet, ni aucun maître de la science religieuse et sociale, ne l'accuserons de plagiat; loin de là. )> {Le Rappel du i6 juillet i885, lettre datée du 10 juillet et signée : Saint-Yves d'Alveydre.)

M. Victor Meunier répliqua dans le numéro du lendemain : « Nous avons dit que l'ouvrage de Fabre d'Olivet a passé tout entier dans celui de M. de Saint- Yves, où il n'est cité nulle part. M. de Saint-Yves avoue l'absorption et constate même qu'elle (( n'a pas été une petite affaire)). Cela posé, en admettant qu'il ait eu des motifs acceptables de supprimer son maître, il ne pouvait méconnaître que nous n'avons fait qu'exercer notre droit et remplir notre devoir de critique... M. de Saint-Yves a exposé ses motifs. Ils sont de la catégorie de ceux qui peuvent faire qu'un fils ait honte de son brave homme de père et le renie. Le maître de M. de Saint- Yves a été méconnu, ridiculisé, persécuté, diffamé, calomnié : son élève ne peut donc reconnaître ce qu'il lui doit... Le lecteur appréciera... N'ayant fait autre chose que de signaler un plagiat extraordi-

naire, tant par son étendue que par le contraste de l'acte avec les prétentions gigantesques de son auteur, et le plagiat étant reconnu par celui-ci, qui le justifie, comme on vient de le voir, notre honneur de , critique est hors de cause. Le reste de la lettre importe peu... En terminant, M. de Saint-Yves me souhaite d'être traité après ma mort comme il a traité Fabre d'Olivet; j'y consens, ce serait la preuve que f aurais laissé des écrits de valeur; mais j'y mets une condition, c'est qu'un honnête homme me rendra ce que j'ai fait pour Fabre d'Olivet, c'est-à-dire qu'il me tirera de la Mission d'alors... Enfin, M. de Saint-Yves m'assure que, si j'imite jamais sa conduite envers Fabre d'Olivet, il ne m'accusera pas de plagiat. Lui, c'est évident; mais ma conscience ? »

Ici l'incident est clos, suivant la formule parlementaire; mais le nom de Fabre d'Olivet devait revenir encore sous la plume de M. Victor Meunier, peu de jours après [Rappel du 28 juillet), à propos d'un article de la Galette géogr^aphique reproduit par le Cosmos, Cet article constate, dit M. Meunier « que Topinion d'après laquelle nos premiers ancêtres sont venus d'Asie, et particulièrement de la Bactriane, a cessé de régner paisiblement parmi les érudits. Origine européenne des ArjaSy tel est son titre.

« Voici comment la Galette trace l'historique des vues dissidentes; c'est là que nous trouvons à reprendre, sinon dans l'intérêt du patriotisme, au moins dans celui de la vérité et de la iustice.

a8 FABRE D'OLIVET.

<f D'abord, il y a un peu plus de vingt ans, « un original anglais », Latham, aurait eu « l'idée subite» de transporter en Europe la patrie primitive des Aryas. Ensuite, un professeur de Gœttingue s'est a capricieusement approprié » cette trouvaille. En troisième lieu, « un Imaginatif érudit » de Francfort plaça au pied même du Taunus, par conséquent dans le duché de Nassau, le berceau de la race aryenne. A partir de ce moment, le système des origines européennes compta « de nombreux et zélés propagateurs ».

«La Galette continue en rappelant qu'en 1879, devant la Société d'anthropologie de Paris, M'"^ Clémence Royer plaçait dans la vallée inférieure du Danube le lieu de dispersion de la famille Aryenne.

(( Enfin, l'article termine en rapportant qu'un ethnographe compétent, M. l'abbé Van den Gheyn, partisan de l'origine asiatique, et qui vient de consacrer un travail d'ensemble à ranal3^se et à la discussion des bases de l'opinion contraire, arrive à ce résultat que « la question du berceau des Aryas n'est rien moins que tranchée en faveur de l'Europe», et que « le problème demeure toujours pendant», ce qui, de la part d'un adversaire surtout, nous paraît être une grande concession.

(( Quoi qu'il en soit, ce que nous tenons adirée, cest que le système de Voi^igine européenne 71' est ni anglais, ni allemand et qu'il ne date pas de vingt ans, ajant été développé, il y en a plus de soixante, dans un ouvrage en deux volumes, maintenant connu de ?îos lec-

teurs, par le Français Fabre d'Olivet, qui décidéirient n'a pas de chance.

a Non qu'il en soit le premier et seul auteur. La vieille école d'érudition chauvine que Michelet ou Henri ^Martin qualifie de « parti gaulois » avait droit à une citation dans l'historique de la Galette géographique. Ce qui appartient à d'Olivet, c'est la base nouvelle qu'il a donnée à ce système, fondé par lui sur l'interprétation des livres sacrés des Indiens, et c'est le moule dramatique dans lequel il l'a coulé ; c'est l'identification de Rama avec le druide Ram ; c'est l'affirmation de l'empire universel établi par celui-ci, et qui donna au monde trente-cinq siècles de bonheur, parce que son organisation satisfit à la fois aux trois puissances qui gouvernent l'univers, etc. )>

On le voit, Fabre d'Olivet n'était pas aussi oublié que nous le croyions nous-même en commençant notre travail, et ce n'est pas à ces seules poésies languedociennes, comme nous le disions devant la Cour d'amour de Verchant, quelques jours avant les articles du Rappel, qu'il aura dû sa part de renommée tardive. Il sort de ces débats « un plus gros monsieur qu'auparavant», pour emprunter le mot familier que Sainte- Beuve appliquait à Flaubert, après sa querelle au sujet de Salammbô. On peut dire maintenant que le « visionnaire et le fou » de la légende biographique, fut une individualité remarquable, une figure originale, un novateur, un érudit aventureux sans doute, mais que son imagination ne pouvait toujours trahir, s'il est

vrai, comme l'assure Villemain, « que l'imagination, qui se compose à la fois de vivacité et de sensibilité, cette imagination qui voit ce qui n'est pas devant ses yeux, qui est touchée de ce qu'elle n'a pas senti ellemême, est une qualité nécessaire du grand historien; et l'on peut dire en ce sens qu'il a besoin d'être poète, non seulement pour être éloquent, mais pour être vrai ».

N'oublions pas de faire encore remarquer que Pierre Leroux n'a pas craint de reprendre pour son compte, en 1840, dans son livre De V Humanité (t. II, p. 5 12 et suiv.) l'une des théories de Fabre d'Olivet, d'après laquelle la Genèse serait une allégorie de la Création, telle que la comprenait le collège des prêtres égyptiens dont Moïse aurait fait partie.

En résumé, Fabre d'Olivet partagea, de son vivant, le sort de tous les chercheurs curieux de nouveautés et de découvertes. Et voilà que pour la seconde fois depuis sa mort, on constate qu'il a laissé « des écrits de valeur » et que ses théories sont très sérieusement discutées par des hommes de mérite, tandis que d'un autre côté on le voit reproduit, sans reconnaissance, et à deux reprises différentes, dans des ouvrages qui ne prétendent à rien moins qu'à renouveler la face du monde. Ceux-ci du moins, en attendant l'ère promise du parfait bonheur, auront toujours eu ce résultat de faire revivre son nom. Ainsi lui revient, — d'un peu loin, sinon la gloire, au moins l'honneur d'une consécration posthume de ses brillantes facultés.

Nous ne nous sommes occupé jusqu'à présent que de la vie publique en quelque sorte de notre écrivain. Sa vie privée offre peu d'incidents notables. C'est par lui-même que nous savons ce que fut sa jeunesse. Élevé par une mère dont il nous a laissé un portrait des plus flatteurs dans la Dédicace, prose et vers mêlés, de ses Poésies Occitaniqiies, le poète a mis tout son cœur à rappeler ses premiers souvenirs.

C'est d'abord un hommage à la langue du berceau, cette vieille langue d'oc à laquelle il allait consacrer ses chants :

D'un langage si doux, ô combien ma jeunesse, Ma Mère, a dû chérir les faciles attraits !

Tantôt ma naïve tendresse Empruntait ses accents pour payer tes bienfaits ; Tantôt pour t^exprimer mes mobiles souhaits, Dans mon heureux instinct, guidé par la nature, Je rappelais un mot dont l'expression sûre, Rapide, remplaçait de mes cris imparfaits

Le vague et pénible murmure.

Souvent, en ma jeune saison.

Lorsque, abreuvé d'ennui sous le nom de science, Je fréquentais Pécoie, ou plutôt la prison D\m pédant renfrogné dont la lourde ignorance,

De Pidiome de la France Dégradait la noblesse et corrompait le son,

^ J'oubliais ma triste leçon ; Et du maître irrité transgressant la défense,

Je remplaçais son bizarre jargon Par le mot plus heureux de ma timide enfance.

3ft I^ABRE D'OLIVET.

Aujourd'hui même où l'âge a mûri ma raison,

Où de Gessner et de Milton, Du Tasse, de Virgile et du divin Homère,

Je puis entendre les écrits ; Où mon âme dévore et Racine et Voltaire, Je reviens avec joie aux refrains favoris

Des vieux chants que tu m'as appris.

J'éprouve qu'à nos cœurs la langue la plus chère Est toujours celle où nous fumes instruits A proférer le tendre nom de Mère.

Puis après quelques allusions à des revers de fortune, qui ne purent altérer la sérénité ni les grâces maternelles, le poète nous apprend qu'il avait un frère aux armées :

« L'un de tes fils s'honore au milieu des combats^ »

et que ses sœurs éclairaient de leur jeune sourire le foyer paternel assombri par le malheur. Quant à lui, voici son portrait moral :

Et moi, que le devoir loin de tes yeux appelle, Moi, des beaux-arts adorateur fidèle,

Je leur consacre mon loisir ; Heureux de te donner un moment de plaisir. Heureux, de ton génie héritier plus docile. Si j'eusse réuni, guidé par tes leçons, Les fruits de mon étude aux roses de ton style, Aussi facilement que j'ai joint nos deux noms.

Enfin, sa reconnaissance filiale va jusqu'à rappor-

ter à sa mère tout le succès de son livre, s'il doit en avoir : — Je ne sais, dit-il, quel est le sort que l'avenir me prépare; la renommée est une loterie où une foule immense d'actionnaires prend des billets : quelques petits lots sortent; mais les grands sont rares, et la roue tourne souvent un siècle entier sans en donner un. Quelque petit que soit le mien, il me satisfera, si du moins je puis apprendre à la postérité

Que j'eus une Mère sensible Dont Tesprit fut doué des plus rares talents,

Et dont Pambition paisible

Dédaigna les plaisirs brillants, Pour consacrer sa vie au soin doux, mais pénible.

D'élever ses jeunes enfants.

Content, à mes lecteurs, de pouvoir dire encore :

« Quelque rang qu'on ait assigné A ce livre ingénu par le temps épargné. S'il renferme un seul trait dont la douceur m'honore,

Si quelque grâce le décore,

Ma Mère m'a tout enseigné :

Parmi les Troubadours on l'eût nommée Isaure,

Parmi les Français, Sévigné. »

Quelle mère, quel cœur délicat n'applaudiraient, malgré la faiblesse fréquente et le prosaïsme de la forme, un hommage si gracieusement exprimé !

La vie de notre poète, on le sait, fut entièrement consacrée à l'étude. « Confiné dans une retraite studieuse, nous dit l'un de ses biographes, il laissa passer la Révolution devant lui. Il avait épousé une femme

^j FABRE D'OLIVET.

fort instruite; mais cette conformité de goûts ne les rendit pas plus heureux, et il confirma par son expérience qu'un savant ne doit pas épouser une femme de lettres ^ » Serait-ce pour se consoler de ses malheurs conjugaux qu'il s'abandonnait à a la fièvre des projets », comme il le dit dans une lettre autographe que nous avons sous les yeux. « Quoique toute fièvre ait ses dangers, ajoute-t-il, mieux vaut celle-là qu'une autre. Puis-je vous demander si vous la partagez encore (j'entends la fièvre des projets) ? Etes-vous dans les mêmes dispositions à cet égard que lorsque vous partîtes de Paris? Dites-moi un mot là-dessus. Un mot, un seul mot. Je vous en prie instamment. J'ai aussi ma fièvre, et celle-ci n'est point intermittente; elle est fortement enracinée dans mon âme, et sans doute elle ne finira pas même avec ma vie 2. »

1. M"e Fabre a publié en 1820 et en 1822 un volume intitulé : Conseils à mon amie su7' Véducation physique et morale des enfants.

Le fils de Fabre d'Olivet fut aussi un littérateur de talent. Voici en quels termes le Journal des Débats du 24 juillet 1848 annonçait sa mort: « M. Fabre d'Olivet, d'une ancienne famille chère aux belles-lettres, ancien secrétaire particulier de M. Odilon Barrot, sous-chef au bureau de l'Instruction publique de l'hôtel de ville depuis i83o, connu par plusieurs productions littéraires, est mort après quelques jours de souffrance. Ce jeune homme laisse dans la plus profonde misère une mère et des sœurs, dont il était Tunique soutien. »

2. Cette lettre, dont nous ne citons qu'un très court passage, porte pour suscription : Madame Camusat, à Hyères, département du Var. Elle est datée du 24 octobre 1824 et donne l'adresse de l'auteur: rue des Vieilles-Tuileries, 35.

Cette année si fiévreuse pour Fabre d'Olivet fut marquée par un Retour aux Beaux-Arts, Dithyrambe pour Vannée 1824, d'une centaine de vers, où il marie la mythologie à ses impressions du moment, — qui ne sont pas couleur de rose, et où il annonce de nouvelles productions musicales S sans préjudice d'une reprise de ses travaux philosophiques, dès que sa santé le lui permettra.

Cette permission lui fut refusée. Sa mort, survenue l'année suivante, anéantit les projets de toute nature que ses soixante-sept ans ne l'empêchaient pas de former.

Nous arrivons à ses poésies.

Fabre d'Olivet, avons-nous dit, avait étudié la littérature des Troubadours, que Raynouardet Fauriel n'avaient pas encore vulgarisée, et qui n'était connue que par l'Histoire Littéraire de Lacurne de SaintejPalaye, publiée par l'abbé Millot. Le recueil du savant ami du Président de Brosses lui permit de citer des fragments authentiques de quelques compositions du xni® siècle, et comme il était peu connu, il pensa probablement que ses propres œuvres seraient mieux

Lors de la publication de la Langue hébraïque (181 5- 16), il habitait rue de Traverse, 9, faubourg Saint-Germain.

I. Six romances nouvelles, paroles et musique, du même auteur, chez Meissonnier, éditeur de musique, petite galerie des Panoramas, i5. A part l'oratorio dont nous avons parlé, Fabre d'Olivet a encore composé un œuvre de quatuors pour deux flûtes, alto et basse, qu'il a dédié à Ignace Pleyel, et un grand nombre de romances qui ne portent pas son nom.

jtf FABRE D'OLIVET.

accueillies sous le pavillon protecteur des poètes du moyen âge. Le Troubadour, Poésies Occitaniqucs du xiii" siècle, traduites et publiées par Fabre d'Olivet, Paris, an XI (i8o3), tel est le titre de ses deux volumes. Le Troubadour! Ce nom, que les faiseurs de romances sentimentales du Directoire et de l'Empire ont rendu passablement ridicule, était alors dans tout réclat de sa vogue. N'y eut-il pas, à Paris, un Théâtre des Troubadours (i 799-1801), fondé par l'acteurauteur Léger, celui-là même qui fît la cynique pièce de la Papesse Jeanne ^, et dont une autre de ses nombreuses productions, la Journée de Saint-Cloud ou le 18 Brumaire, marque la fin du théâtre de la Révolution (1799) ? Jusque-là « troubadour » et « sensible » forment le fond de la langue. La littérature oscille entre ces deux pôles jusqu'à la venue de Chateaubriand. D'un bout de la France à l'autre, le nom de troubadour était si bien porté, qu'un autre poète du Midi, Auguste Tandon, s'en laissa décorer comme d'un titre d'honneur, et trouva tout naturel de s'intituler avec complaisance « Troubadour de Montpellier ». Le titre de notre recueil était donc à la mode du jour, et il s'explique d'autant mieux que l'auteur présentait au public ses propres productions sous le couvert des troubadours eux-mêmes. Les contemporains furentils dupes de cet innocent subterfuge, qui devait si bien réussir plus tard au savant auteur du Carya Maga-

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