‹ Les précurseurs des félibres, 1800-1855Chapitre 7 sur 42 · I. Jouée le 26 janvier 1793 au théâtre Feydeau · texte numérisé non relu

I. Jouée le 26 janvier 1793 au théâtre Feydeau

lonensis? Nous l'ignorons ; mais aujourd'hui personne n'y serait trompé. La supercherie, d'ailleurs, fut constatée de bonne heure. Raynouard la signala dans le Journal des Sapants de juillet 1824, à propos des prétendues poésies de Glotilde de Surville, et après avoir rappelé (d'exemple fameux de Chatterton, composant, sous le nom du vieux Rowley, des poésies remarquables, qui, par le suranné de la diction et du tour, purent faire illusion un moment ». (Sainte-Beuve, Tableau de la poésie fi^ançaise au xyi^ siècle.) Les Poésies occilaniques, — un mot nouveau^ qui n'a pas fait fortune, quoiqu'il ait été employé aussi par de Rochegude -, — pour n'être pas du xuf siècle, n'en sont pas moins intéressantes. Elles doivent à leur voisinage sans doute une certaine saveur archaïque qui n'enlève rien à leur prix, car l'auteur y a mis le tour aisé, naturel de son talent. On y voit la marque d'une intelligence qui s'est éveillée, pour ainsi dire, à la lecture de la Bible, grâce à l'influence de l'éducation maternelle et religieuse, cette même influence qui se

1. Occitanique est un mot nouveau, adopté pour exprimer à la fois le provençal et le languedocien et généralement tous les dialectes dérivés de l'ancienne langue d'oc (note de Fabre d'Olivet).

2. Le Contre-amiral de Rochegude, né à Albi (Tarn) le 18 décembre 1741, et mort dans cette ville, qu'il avait représentée à la Convention nationale, le 16 mars 1834, publia en 181 9, à Toulouse, le Parnasse Occitanien ou Choix de poésies originales des troubadours , et le Glossaire Occitanien pour servir à l'intelligence de ces poésies. C'estle précurseur de Raynouard, avec lequel il était en correspondance suivie.

retrouvera plus tard, à un bien plus haut degré, dans les inspirations de Lamartine. Mérite plus personnel, notre poète a su assouplir la langue qu'il avait apprise au berceau ; il a su retrouver ces variétés de rythme si précieuses et dont le secret s'était perdu; il a su faire enfin de ce qui n'était plus depuis longtemps qu'un patois une langue littéraire, munie de toutes les ressources d'un riche vocabulaire et propre à traduire toutes les impressions, toutes les splendeurs de la nature ou de l'idéalité. Fabre d'Olivet est un vrai poète, nous devrions dire un grand poète. Il a le naturel et la grandeur, la grâce et l'émotion, qui sont les qualités maîtresses sans lesquelles il n'y a pas de poésie. Il n'a écrit qu'un petit nombre de pièces; mais chacune d'elles affecte un genre particulier, une physionomie distincte ; elles ne se ressemblent que par la richesse du langage et le luxe pittoresque des images et du coloris.

C'est d'abord un poème d'une centaine de vers, intitulé : la Pondestad de Diuy <( la Puissance de Dieu », dont le ton élevé, par moments grandiose, empruntant à la Bible de fortes images, s'allie à d'humbles pensées et à des développements familiers, tels qu'ils pourraient naître sous la plume d'un homme des champs, nourri des littératures antiques. Chaque mot est une image, un ton nouveau posé d'une main magistrale. La toile vierge se garnit sous nos yeux, et chaque vers est un coup de pinceau qui fait surgir un tableau dans quelques instants.

FABRE D'OLIVET. 3p

Écoutez ce début plein de naturel dans son imposante solennité :

Calo-ti, tu, trevaire de Tarmas, Auristre, calo-ti : gimbles pas las auriolas

Que creyssoun entour de moun maz :

E tu, tout-rebalan la brousta e Pagrunàs,

Aigadina qu^amoun rigolas.

Menés pas mai de brutz : hai bezoun de soulàs.

Esto ciau, tu, triste ausselàs,

Duganel a la vouz ireja.

Que venes, quand la nietz cargo soun mantelàs,

O que lou nivou boujo-pléja

Acato toutis lei lugras,

Chiular, quilhat sus lou bartàs ; Esto ciau. Voli hiey, a las clarous luzentes Del tezou veilhadis, eyscinjat d'ambitiu,

Apaise-toi, esprit des landes incultes ;

Souffle orageux, apaise-toi : cesse de courber les arbustes

Qui croissent autour de mon mas.

Et toi qui entraînes les débris du châtaignier et du prunier sauvage,

Onde fangeuse qui roules là-haut.

Interromps tes bruits : j^ai besoin de repos.

Garde aussi le silence, triste oiseau.

Hibou à la voix glapissante.

Qui viens, lorsque la nuit s'enveloppe de son lourd manteau.

Ou que le nuage verse-pluie

Éteint toutes les clartés (des astres), Jeter ton cri aigu, perché sur le hallier épineux. Tais-toi. Je veux aujourd'hui, aux clartés brillantes Du flambeau des veilles, libre d'ambition,

M'afînchar de faire un sirventes Rimât a la gloria de Diu.

M'attacher à faire un sirvente Rimé à la gloire de Dieu.

En présence des phénomènes splendides de la terre et du ciel que son premier coup d'œil aperçoit, le poète se demande qui pourrait être assez fou pour croire que le hasard seul a présidé à la création. Il convie l'incrédule « à lui donner la main et à suivre un moment l'essor audacieux de son génie )>, .et il s'élève par la pensée « jusqu'au sentier lacté où l'éclair s'allume ».

Plus rede que Paigla adrailhada, Que vanamen voudrié s^assimerlar ta nau,

Sén aganditz^ d^an la pensada Al careyrou latzat ount s^atubo Peilhau.

D'aqui, miran las meravilhas bêlas, D^ount Diune, avantieyrasso, ha semenat lou ciel : Lou soulelh, rey luzen, soun image mourtel ;

Plus rapides que l'aigle habile à franchir P espace,

Mais qui tenterait vainement de s'élever si haut,

Nous sommes parvenus, sur Taile de la pensée,

Jusqu'au sentier lacté où Téclair s'allume.

De là, nous admirons les merveilles infinies

Dont la Divinité, à Porigine des temps, a semé le ciel :

Le soleil, roi brillant, son image mortelle.

FABRE D'OLIVET. ^i

E la luna, tra las estélas, Pastourèla anietzada al mietz de soun troupel.

Et la lune, parmi les étoiles, Bergère surprise par la nuit au milieu de son troupeau.

N'est-ce pas que cette dernière comparaison est jolie et la langue gracieuse? Mais poursuivons. Le spectacle vu de telles hauteurs va demander au poète les plus riches couleurs de sa palette :

Agachen de d'aval, la mazada térouza

De rhome, ainat divenc, e de la numerouza

Cola deis autres estatjens, Que la mar oundadenco e frounzida dai vens

Sanlo d\ino aiga grumejouza.

Aici, la pradarié, de sa rauba verdouza '

Desplego lou riche mirgal ; Aqui, lou bos brandis sa capa espeloufiouza; Lou sere mando amoun soun talussat frountal, E lou bauri founzat, dins sa vena peyrouza,

Regardons au-dessous de nous la demeure terrestre De l'homme, fils aîné de Dieu, et la nombreuse

Troupe des autres habitants (de la terre), Que la mer onduleuse et ridée par les vents

Entoure de ses flots écumeux.

Ici, la prairie, de sa robe verdoyante

Etale les riches couleurs; Là, les forêts secouent leur tête chevelue ; La montagne dresse dans les airs son front escarpé, El l'abîme profond, de ses veines de pierre,

Laisso chimar Taigueta en couredis cristal. Aici, lou maz, del paure embaro lou cabal ;

Aqui de la citad famouza S^anauto embé fiertad lou crcnel majoural. Sus Terbeta del bos pai la feda lanuda ;

Lou jas estremo lou bestial; Mentre que la feramia emmalida e maissuda^ Après a ver, de nietz, fatz soun orre va rai,

Trobo quauca roca baumuda

Ount si cabir senz traire mal.

Del peysse fretz e mud, l'oundada es la demora ; Uayre, des ausselous es lou brés soundissen ; Lou bestial, en dedins, e de fès, en defora

Del sol pairoulau, vo jazen. Mais l'home, plus biaissut e mai soubrat de sen,

Fai una gleyza al Diu qu^adora.

Laisse échapper Teau en liquide cristal.

Ici, la cabane du pauvre enferme tout son bien ;

Là, des cités fameuses Se dressent fièrement les créneaux souverains. Sur Pherbage des bois, paît la brebis laineuse ;

L'étable enferme les bestiaux ; Tandis que les fauves aux farouches mâchoires, Après avoir, la nuit, fait leur horrible ronde.

Trouvent quelque roche caverneuse

Où se tapir sans danger.

Du poisson froid et muet, Ponde est la demeure ; L'air, des petits oiseaux est le berceau retentissant; Les bêtes des bois, en dedans, et parfois en dehors

Du sol paternel, font leur demeure.

Mais rhomme, plus ingénieux et plus riche de raison,

Bâtit une église au Dieu qu'il adore,

FABRE D'OLIVET. ^j

Pauzo de lai citadz lou frairal foundamen E del castel rouyau dauro lou pazimen.

Pose des cités les fraternels fondements Et des palais royaux dore les lambris.

Peut-on méconnaître dans ces vers des sonorités splendides, une harmonie puissante et douce qui naît d'un rythme musical et d'une grande richesse d'expressions, en parfaite concordance avec les objets décrits? N'y a-t-il pas là une poésie superbe, point trop déclamatoire, et qui s'élève naturellement au ton de l'ode, sans cesser d'être vraie, puisqu'elle peint à la fois les plus grands phénomènes et les êtres les plus humbles de la création ?

Et qu'arriverait-il, continue le poète, si toutes ces merveilles étaient l'œuvre du hasard? Le hasard aussi présiderait aux révolutions du globe, et tout ce qui est si admirablement ordonné cesserait de l'être. Puis il prend la voix de Dieu même pour interpeller l'homme et le convaincre. Remprunte au livre de Job les paroles qu'il met dans la bouche divine, et cette imitation lui permet d'étaler les plus belles ressources d'un vocabulaire qu'il enrichit encore lui-même, en créant des mots nouveaux, ou plutôt en restaurant des termes oubliés.

Telle est cette pièce dont nous aurions voulu pouvoir augmenter les citations. L'invention n'en est pas, à coup sûr, originale. Les idées appartiennent au

fonds commun de la philosophie et de la théodicée. Mais le poète a su rajeunir son sujet par des développements nouveaux; il a su localiser, pour ainsi dire, ses descriptions; il s'est inspiré de la nature et de l'aspect général du pays dont l'idiome, à notre connaissance, ne s'était jamais élevé à de telles hauteurs. Ces mérites nous semblent assez considérables pour nous faire regretter qu'un homme ainsi doué ne se soit pas entièrement adonné à la poésie. L'érudition compterait, sans péril pour elle, un adepte de moins, et le Languedoc aurait pu avoir, au début même de ce siècle, un grand poète de plus.

Ce n'est pas, du reste, la seule preuve que nous ayons des brillantes facultés poétiques de ce maître. Dans un cant roiiyaï, qui n'est pas seulement un jeu d'esprit plus ou moins heureux, comme l'étaient beaucoup de ces chants y^oyaiix fort prisés jadis, nous trouvons une grande largeur d'idées et une noble élévation de sentiments, sans parler des richesses habituelles de la forme. Le poète y célèbre dignement cet Arnaud de Villeneuve, connu sous le nom du Roumièu, Le Pèlerin^ et devenu célèbre en Provence par les bienfaits de son administration sous Raimond Bérenger, dernier comte de Provence de la maison de Barcelone. C'est le même personnage auquel le regretté Octavien Bringuier a consacré un poème remarquable, publié dans la Revue des langues romanes.

Puis vient une églogue ou pastourelle : la Rena

OU la Dispute au Bocage, imprégnée de souvenirs antiques, mais qui se recommande par de gracieux détails de la vie champêtre pris à la réalité, et qui n'a rien de commun avec les sentimentales et fausses « bergeries » du vieux temps.

Voyez plutôt ce joli portrait que l'un des bergers, Giordi^ Geof^ges, trace de sa bergère :

Moun Alizeta es poulida e mi plai.

Fresca es la fleur, mais Aiiza ou es mai.

Mirgailhada es la margarida,

La viauleta es tabé poulida,

L'éli^s be blanc e sent be dous,

La roza ho de bêlas coulons;

Mais, segur, la jouyna Alizeta

Matarié la margarideta,

L^éli, la roza e tout amai :

Moun Alizeta es poulida e mi plai.

Ma petite Alise est jolie et me plaît.

Fraîche est la fleur, mais Alise Test davantage. Nuancée est la marguerite, La violette aussi est jolie.

Le lis est bien blanc et sent bien doux, La rose a de belles couleurs ; Mais, à coup sûr, la jeune Alise Triompherait de la marguerite, Du lis, de la rose et de toutes les fleurs :

Ma petite Alise est jolie et me plaît.

A ce portrait, l'autre berger, Geli, oppose celui-ci :

La jouyna Anneta es lou grel del bousquet.

Miel qu^un cabrit sauto per lou pradet. Es bcn douceia la fedeta, Es be remouza la vaqueta ; Fizel es lou chin del berge; Lou cabridet es pla leugé; Mais, segur, Pamistouza Anneta Es mai douça que la fedeta, E sauto miel qu'un cabridet.

La jouyna Anneta es lou grel del bousquet.

La jeune Annette est la fleur du bocage.

Mieux qu'un chevreau elle saute par les prés. Elle est bien douce, la brebis, La génisse est bien innocente ; Fidèle est le chien du berger ; Le cabri est bien léger ; Mais sûrement Taffectueuse Annette Est plus douce que la brebis Et saute mieux qu'un chevreau.

La jeune Annette est la fleur du bocage.

Il est trop évident qu'il y a là un reste de préciosité que le genre adopté porte avec lui, pour ainsi dire, comme ces flacons qui gardent le parfum de la liqueur évaporée depuis longtemps.

Il ne faut pas oublier non plus que Fabre d'Olivet donnait ses poésies comme des œuvres d'une époque où fleurissaient les tensons et les pastourelles alambiqués. Voici d'ailleurs qui est plus « nature » :

GIORDI.

Dei franchimans lou bure es lou régal ; Lous prouz segnours aimoun lou perdigal; Nostres pastours aimoun las brazucadas ; Als Alvergnatz cal far manjar d'ailhadas, Als Cévenols de castagnas e d'yoûs ; Mais moun Aliza aimo mai lous favioûs.

Desprey qu'où sabe hai laissât las ailhadas, Lous yoûs, lou bure, amai las brazucadas.

GELI.

Nostre marques manjo fosso lebraû; Lou percuraire aimo lou pastis caû ;

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