LES N. C. A ORANGE S
possible clans le résultat de ses démarches, et prévenait les funestes effets d'une nouvelle déception.
« Je sais qu'on est fort en alarme en France des persécutions qu'on y fait. Mais que tout cela ne vous étonne pas. Il faut que cela arrive avant notre délivrance, pour plus grande politique ('.')• ainsi qur vous verrez ci-après. Sur toutes choses, gardez-vous bien de vous déclarer de la R. C. R., car par les suites vous auriez lieu de vous en repentir. Je veux dire qu'après, il ne vous serait pas permis de retourner dans votre R. lors de son rétablissement»1.
La principauté «l'Orange était le lieu béni d'où se répandaient dans le raidi du royaume, des espérances qui ne voulaient pas s'éteindre. La dragonnade nouvelle, et les instructions des pasteurs réfugiés, poussèrent vers cette oasis de la liberté un nombre grandissant de religionnaires. Le bruit se propagea, en juin, que le temple de la ville allait être rebâti2. «Vous ne sauriez croire, écrivit-on d'Orange en Hollande, l'effet que cela a produit dans l'esprit de nos frères de France. Ils regardent ce rétablissement comme une preuve certaine que le leur n'est pas éloigné, et que leur délivrance est prochaine ». Des expéditions de N. Convertis qui voulaient entendre des pasteurs et prendre la Cène, s'organisèrent dans les diocèses d'Alais, d'Uzès, de Nîmes et de Montpellier. Le dimanche 7 septembre, un exempt déguisé, dépêché de Nîmes à Orange pour y reconnaître quelques-uns des coupables, assista au culte dans une salle basse du logis de la Dame de Saint-Jean, où il trouva réunies « 2.000 personnes ». Il se hâta de franchir le Rhône à Caderousse. et fit saisir à leur retour quelques protestants. Le 10, au port de L'Ardoise, un soldat de bourgeoisie se donna pour le passeur. Il ramena trois fois la barque chargée d'une trentaine de réformés, qui furent saisis et entassés dans la métairie du batelier ordinaire. Pendant qu'on les conduisait aux prisons de Roquemaure, les malheureux essayèrent de fuir. Il y eut des blessés, l'un d'eux mourut à l'hôpital de Nîmes. Bâville, qui avait déjà sévi3, fit
i. Comme marque de la bonne volonté du roi d'Angleterre, la lettre laissait entrevoir qu'un èdit était projeté, qui devait obliger les catholiques de ses royaumes d'en sortir, ou d'embrasser la religion anglicane. Triste mentalité sans doute, mais qu'il n'est que trop facile de comprendre.
L2. Lettre écrite d'Orange le --' juin. Opusc., p. 328.
3. Le 9 février, Bâville écrite Fléchier qu'il a retardé d'un jour un voyage qu'il doit faire à Toulouse, afin de juger des prisonniers de Roquemaure qui sont allés a Orange. « J'en condamnerai trois ou quatre aux galères, pour achever de persuader les N. C. qu'ils ne doivent pas prendre ce chemin ». (Pup- Coquerel).
LES l'RKDICANTS PROTESTANTS
cette fois un exemple effroyable. Le 26 septembre, il envoyait aux galères soixante-quinze des prisonniers, et enrôlait de force un certain nombre des autres. Trois jours plus tard, vingt et une femmes ou jeunes filles étaient condamnées à 8 ans de prison et à 3,000 livres d'amende chacune '.
Pendant que, par des jugements aussi impitoyables, les protestants de la province apprenaient ce qu'ils devaient attendre de la paix de Ryswyk, une consultation générale des évoques, et de quelques intendants, avait été organisée par la Cour, sur la question des Nouveaux Convertis5. Il paraît évident que l'enquête établie en 1698, sur la proposition de Pontchartrain et les instances de Mme de Maintenon, fut provoquée par les événements même du Languedoc, et par la politique religieuse de Bàville. Il ne fut pas question en effet — la chose était impossible — d'examiner si l'édit de 1685 devait être rapporté ou modifié. La discussion ne porta que sur la méthode à suivre à l'égard des Réunis, et tout particulièrement a sur l'établissement d'un signe visible et permanent de la conversion : l'assistance à la messe ». Les évêques du Nord et de l'Ouest, répugnèrent à une violence qui touchait directement la conscience. Ceux du Languedoc, au contraire, inspirés, à ce qu'il semble, par Bàville, qui les guidait plus qu'il ne recevait leurs conseils, ne se soucièrent ni du sacrilège, ni de la profanation des mystères, et sans hésitation réclamèrent hautement des mesures définitives, qui seules devaient consacrer la catholisation «déclarée, publique, affichée », de toute la région soumise à leur juridiction. L'intendant ne trouvait d'opposition, dans sa province, que chez le seul évèque janséniste de Saint-Pons, dont il ne se préoccupait guère. Mais il avait à compter avec l'entourage du roi, en particulier avec Bossuet. Il multiplia, pendant l'année, ses Lettres et ses Mémoires explicatifs '.
1. Les dossiers sont G. 177 et C. 178 (deux pièces importantes C. 169). Les jugements, G. 191. Voir Bull. XXXIX, 192. La Gazette de Harlem doubla le chiffre des condamnés. (Bull. XXXII, 561).
2. Voir J. Lemoine, Mi-moires des Eçêqaes de France (1698). avec une Introduction historique : et pour le Languedoc, P. Gachon, Bee. Hist., tomes I.XXXV et LXXXYI, corrigeant sur certains points l'Introduction de Lemoine. On savait à Paris que Bàville jouait un rôle considérable dans l'enquête. Voir Bull. XXXII, 560, une information de la Gazelle de Harlem (de Paris, -27 juin) suivant laquelle l'évèque de Chartres [Castres ('.')] renvoyait à Bàville et à Broglie toute la responsabilité des mesures violentes [irises dans le Languedoc.
:t. P. Gachon, ibid., I.XXXV. 263, 259 : LXXXYI, 48.
BAVILLE ATTEND LA DÉCLARATION i'T.'i
C'était sans doute sa conception personnelle qui était en jeu. Mais pour la défendre, il se fondait sur des raisons politiques, au nombre desquelles il faut mettre les inquiétudes qui l'avaient agité pendant les années 168!), 1(>9() et 1092. Le temps de délibérer était d'ailleurs passé, il importait d'agir, et fermement, pour ne point perdre tout le bénéfice d'une œuvre qui avait coûté tant d'efforts ' . Enfin l'éducation théologique de Bâville lui fournissait des arguments religieux, puisés dans la tradition de l'Eglise et les Pères. Bossuet, dans le fond, n'était pas moins intolérant que l'intendant, mais il gardait encore une préoccupation de la conviction intérieure, qui pour Bâville cédait totalement devant les nécessités de la situation. Dans toute sa raideur, et sans qu'il s'en rendît compte, l'évèque était encore « infecté d'un certain venin de libéralisme », qu'il tenait de sa culture française. L'intendant, gagné à la politique des jésuites, osa seul écrire en toutes lettres : « L'effet de l'Inquisition a été heureux, puisque l'hérésie a élé atteinte par ce moyen»2.
Le 9 novembre, Bâville jugeait prochaine la déclaration royale qui terminerait le débat. Il avait bon espoir que le roi, qu'il savait personnellement gagné à ses propres vues, lui donnerait raison. Mais le monarque, à son sens, était circonvenu. « On ne sait, écrivait-il à Fléchier, comment tout cela sera façonné. Le roi est plus sévère que jamais quand il agit de son propre mouvement »3. Les Nouveaux Convertis de Paris, par contre, qui avaient eu vent de la résistance des prélats du Nord aux objurgations de Bâville, se promettaient grand bien du nouvel édit.*
i. « Si on condamne ce qu'on a fail et si on n'avance pas l'ouvrage, il esl plus court de tout abandonner. Je vais même plus loin, il faut relever les temples :
il ne convient point que dans le royaume il y ail un peuple entier qui soit répandu dans toutes les provinces, sans aucun culte de religion ». P. Gachon, LXXXVI, 50.
2. P. Gachon, ibid., p. 37 : Le 15 février HJ'.>S, Bâville écril a Fléchier que les X". G. de Montpellier semblent s'être « tout a fait rendus ». Ils commencent même a parlementer sur la messe, bien qu'ils demandent encore qu'il leur soit permis de sortir avant l'Elévation. « C'est quelque chose d'eu être venu à ce point. FiJes ex auditu [Ep. aux Romains, X, 17]. s'ils veulent venir à l'église, ils pourront y être instruits ». Tout ce que Bâville demande aux X. ('... c'est de venir a l'église « de bonne loi, avec un esprit docile ». Mais c'est « la crainte d'un châtiment ». qui leur inspirera cette « bonne Coi » ! (Pap. Coquerel).
3. Ihdl.W, 136. (Pop. Coquerel). 1. a copie de Babaut Saint-Etienne porte : s'agit.
L'erreur esl évidente.
i. Bull. XXXII, 561. Le 1G novembre. Bâville écrivait au duc de Beauvilliers : «Tous les X. C. ont su qtu- s. M. délibère. Ils ont conçu de fortes espérances
27ù LES PRBDICANTS PROTESTANTS
La déclaration parut le 13 décembre, sans contenter les réformés — il fallait s'y attendre, — mais sans fournir aux violents les armes qu'ils souhaitaient. Le roi avait résisté à son confesseur, à Mme de Maintenon, aux évêques du Midi. Les raisons d'ordre économique qu'avaient produites Pontchartrain et Daguesseau. l'avaient emporté sur le zèle pieux.
Formelle dans ses ternies, quant au but poursuivi, la déclaration demeurait dans le vague, quant aux voies qu'elle proposait pour l'atteindre. Le roi affirmait son intention de donner de nouveaux soins, en ce temps de paix, à la conversion de ses sujets. « pour détromper nos dits sujets des illusions dont on a tâché de les abuser, et employer les moyens les plus efficaces pour les ramener solidement et véritablement dans le sein de l'Eglise Catholique ». L'édit de 1685 devait être exécuté, et ses principales dispositions étaient rappelées. Les évêques étaient admonestés de rester dans leurs diocèses, d'y former leurs curés à la prédication et à la controverse, d'y appeler des missionnaires. Les Nouveaux Convertis étaient ensuite exhortés d'assister aux exercices du culte. Il leur était enjoint d'observer dans leurs mariages, les solennités prescrites par les saints Canons ; de faire baptiser les enfants aux églises dans les vingt-quatre heures qui suivraient leur naissance ; de les envoyer aux écoles et aux catéchismes jusqu'à l'âge de 14 ans, « sous peine d'amende ou plus grande peine, suivant l'exigence des cas ». Les médecins, apothicaires, ou chirurgiens, devaient donner un avis aux curés, dès qu'ils jugeraient un malade gravement atteint, afin que les N . C. puissent en recevoir les avis et consolations, et le secours des sacrements.
En apparence, la déclaration paraissait donc modérée. « Les N. C. sont exhortés à fréquenter les églises, ils n'y sont point forcés. Ce ne sont plus des soldats qu'on veut pour missionnaires, on cherche à former de véritables apôtres ». Les seules sanctions marquées, concernent l'éducation des enfants ; mais le roi vise tous ses sujets, et non plus seulement les Réunis. « établissant des règles communes et uniformes tant pour les N. Convertis que pour les anciens catholiques, sans aucune
qu'on se relâchera à leur égard, et ils attendent la fin des délibérations, comme un point qui va décider de leur destinée. Le Conseil... doit être persuadé qu'il y va du tout pour la religion, et que l'ouvrage des Conversions sera entièrement détruit, s'il n'est soutenu, dans les conjonctures présentes, par des inductions un peu fermes ». (Gachon. ibid.).