‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 2)Chapitre 17 sur 334 · MEURTRE DU CONSUL LAMBERT LES PRÉDICANTES · texte numérisé non relu

MEURTRE DU CONSUL LAMBERT LES PRÉDICANTES

(Octobre-Décembre 1692)

Brousson revint à Nîmes au début de l'automne. Bàville savait combien souvent il cherchait un refuge dans la ville. S'il faut en croire Brousson lui-même1, l'intendant aurait accepté un jour, pour découvrir sa retraite, les secours d'un magicien que lui aurait recommandé e un certain prêtre, dignitaire de la cathédrale », Mais ni le démon familier du sorcier, ni celui du chanoine, n'auraient montré leur puissance. Si les espions étaient aux aguets, d'heureuses complicités contrecarraient leur œuvre.

Pendant la maladie du prédicant. au début de l'été, Bàville ayant appris qu'il était retiré dans une maison de la rue de la Ferrage, écrivit à l'évêque de Nîmes « de faire barrer la rue par des soldats du fort » pendant que d'autres fouilleraient toutes les demeures. « 11 se rencontra, continue une Relation du temps2, qu'un moment après que [le prélat] eut reçu cette lettre, un gentilhomme. . . Nouveau Converti. . . alla voir cet évoque dont il était fort connu. Il le trouva au bas du degré, occupé à parler à un autre évêque qui sortait de lui faire visite. L'évêque de Nimes, sans penser à la lettre qu'il avait laissée sur sa table, dit au gentilhomme d'entrer, qu'il allait le joindre. Le gentilhomme entre, aperçoit cette lettre ouverte, la lit, et voit de quoi il est question. Il se hâte de prendre congé de l'évêque, pour tâcher de faire en sorte que Brousson en fût averti, et en effet il le fut assez tôt pour avoir le temps de changer de quar-

1. Qui aurait raconté le l'ail au pasteur anglais Ouick (L. Nègre, p. (Kî).

2. La vie et la mort de Claude tirotisson (Résumé L. Nègre, p. 04). Une copie de l'ouvrage, autre que celle qu'a vue L. Nègre, est à la Bibl. du Prot.

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tier, avant que les soldats eussent fermé les issues. Cependant, beaucoup de personnes qui l'avaient vu dans ce lieu le jour auparavant, manquèrent mourir de frayeur, voyant tout le quartier rempli de soldats ».

Apres des émotions de ce genre, nous nous expliquons la prudence que Brousson apportait à choisir ses amis, et la réserve avec laquelle il accueillit l'arrivée de Gavanon dans la ville'. A la fin de septembre, celui-ci avait vainement cherché dans la plaine, à Soinmières, à Marsillargues, et à Nîmes même, Dauphiné, Lapierre ou Brousson, pour recommencer ses courses avec eux. La veuve Dombre, de Nîmes, chez qui il trouva un abri, avertie par La Bouvière des craintes qu'il inspirait, ne voulut rien lui dire de leurs retraites, et cependant La Bouvière et Brousson étaient dans sa maison. Elle finit par lui déclarer « qu'il ne devait espérer voir ni l'un ni l'autre, que que l'on se doutait de lui, qu'il fût sorti d'un fort et d'un cachot, sans qu'il y eût quelque consentement de la part du gouverneur pour faire livrer M. Brousson et autres ».

« Ah ! ce fut alors, raconte Gavanon, que je me trouvai plus consterné que jamais, me voyant privé de tout asile d'un côté, et persécuté et cherché de tous côtés de la part de nos adversaires. Mais cela ne dura pas longtemps, que La Bouvière, touché de mon état, dit qu'il m'avait toujours connu fort fidèle, et me fit donner un rendez-vous hors de la ville de Nîmes pour savoir au vrai de quelle manière je m'étais sauvé. » La Bouvière rassura Brousson, et Gavanon rentra en grâce.

Les mois d'hiver s'annonçaient difficiles. Les cantons des Basses-Cévennes où s'étaient réfugiés jusqu'alors les prédicants, Anduze, Lasalle, Valleraugue, avaient été purgés des réformés les plus hospitaliers. Les enfants y travaillaient à faire prendre les hommes que les pères avaient secourus. Les villes seraient-elles plus sûres? A la lin de l'automne, Brousson envoya Gavanon à Saint-Jean du Gard pour y chercher Poussielguesse, qu'il devait ramener à Nîmes. Le jeune homme passa par Sommières, et arriva à Anduze dans la matinée du dimanche 23 novembre \

Hors de la ville, qui était encore entourée des murailles dans lesquelles Bohan soixante ans plus tôt avait organisé la

{. Ret. de Gavanon (Pap. Court, 17, B).

-2. Pour ce qui suit voir les deux relations de Gavanon et C. 172. Dossier du meurtre île Lambert.

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résistance des Cévennes, une maison propice était habitée par une pauvre femme, Anne Bastide, originaire du mas de la Felgarasse (Mialet). Le mas avait été rasé après une assemblée. Le mari, Jean Bourguet, fugitif depuis 1685, arrêté à Garnoulès au milieu de 1691, était enfermé à la Tour de Constance. La femme était venue à Anduze avec ses enfants, pour y travailler. Elle ouvrait sa porte aux fugitifs et aux prédicants. Dans le bourg même, ceux-ci comptaient aussi des amis. « Une demoiselle ayant su, dit Gavanon, que j'étais là [chez la femme Bourguet], prit la peine de me venir voir, et fit tant qu'elle me pria d'entrer dans la ville pour passer la soirée avec sa sœur et d'autres demoiselles chez la veuve Lissorguesse » '.

Gavanon accepta. Il trouva le soir, dans la boutique, en même temps qu'une dizaine de femmes ou de jeunes fdles, un certain La Bose qui avait suivi Lapierre l'année précédente, et que nous pouvons nommer de son vrai nom : Julien, compagnon cordonnier, de Saint-Etienne Valfrancesque, et un autre personnage qu'il appelle « le Sr Ollivier, plus tard ministre en Allemagne », qui est Jean Olivier, de Saint-Etienne Valfrancesque également (23 ans) lequel devait devenir bientôt prédicant - .

Etant dans la maison, continue Gavanon, après avoir soupe, il fut dit de faire la prière, ce que nous finies, et ensuite passant la veillée, environ les huit à neuf heures du soir, voici venir un certain nommé [Antoine] Lambert, qui avait été un des premiers anciens du Consistoire ; mais il s'était fait un des plus grands persécuteurs. Habillé de rouge et un plumet blanc à son chapeau, il entra fort librement, et d'abord il ferma la porte, et commença à nous questionner, Ollivier, La Roze et moi.

Quoi qu'en ait pensé Brousson, dans une lettre qu'on lira plus loin, ce n'était pas Gavanon que cherchait Lambert, mais une femme, Marie Vignes, de Carnoulès, échappée depuis peu des prisons d'Alais avec une de ses compagnes de capti-

1. Au coin de la place d'Anduzc, dans une partie de la maison du S' Borne, dont la veuve de Lissorgiies louait une boutique.

2. Jeanne Laporte, femme Barafort, de La Vigne, près de Carnoulès (I)épos. 5 sept. 1701, C. 180), qui déclare avoir entendu prêcher Olivier « ayant l'ait la Cène aux assemblées de Roman, jamais à celles d'Olivier », dit avoir vu Olivier chez Lissorguesse avant qu'il fût prédicant : « il y avait beaucoup de fréquentation ». Julien dont deux billets (perdus) furent trouvés chez Lissorguesse, est mentionné comme prédicant dans le récit du « Synode de 1G94 » (Bull. L, 339).

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vite1. Le gouverneur d'Alais venait de la signaler quelques heures auparavant aux consuls d'Anduze comme étant réfugiée chezLissorguesse, où peut-être l'avait amenée Julien. Lambert, second consul et lieutenant de bourgeoisie, avait fait fermer les portes de la ville, réuni des miliciens (qui, on va le voir, firent assez mal leur devoir), mais il avait tenu à entrer seul dans la maison suspecte. Gavanon, interpelle, répondit se nommer Bousquet. Sa résolution fut vite prise.

D'abord on peut juger en quel état je pouvais être, sachant que l'on me cherchait partout et que l'on m'avait mis à prix. Me trouvant dans un tel embarras, je pris le parti de sauver ma vie si faire se pouvait, et au lieu de me servir d'un pistolet et d'un sabre que j'avais sur le lit de la veuve, je mis la main dans ma poche, et je me servis d'un petit couteau à gaine que lorsqu'il me voulut arrêter pour sortir, je lui plantai au bas du petit ventre. Ayant l'ait un grand saut en arrière pour mettre l'épée à la main, je m'avançai vers lui, et lui, voyant qu'il ne pouvait se défendre, prit le parti de m'embrasser, de sorte que l'ayant traîné jusqu'à la porte, j'ouvris le loquet. Nous nous jetâmes tous les deux du degré en bas2, tellement que je me trouvai dessous lui. Mais la demoiselle qui m'avait insinué d'entrer en ville fut si adroite, qu'elle me l'ôta de dessus3, et ayant fait encore des ellbrts pour sortir hors la porte d'en bas les degrés, ou [lire et] pour descendre les degrés pour être dans la rue1, je me trouvai encore dessous lui, dans la rue. Mais la même demoiselle lit le même coup, en me l'otant de dessus, quoique bonne parente dudit Lambert.

Le malheureux consul faisait retentir la rue de ses gémissements et de ses appels. Il s'était cramponné aux bras de Gavanon qui essayait vainement de se redresser. Le jeune homme n'avait pas lâché son couteau. Il en taillada la main de Lambert « et en même temps, dit-il, il me lâcha, et tomba âmes talons, sans jamais plus parler»5. Mais Gavanon n'était pas

1. Le nom exact de la femme Vignes (détenue depuis la tin de .juillet) et celui de sa compagne, Grandesse, de Lédignan, nous est fourni par Jeanne Laporte (C. 180) qui était avec elles aux prisons d'Alais (elle avait été arrêtée après la mort de Vivent). Elle ne voulut pas les suivre dans leur évasion, dit-elle, « craignant de Souffrir étant fugitive, ce qu'elle tit pourtant dans la suite ».

2. C'est-à-dire jusqu'au bas de l'escalier qui conduisait à la porte extérieure.

:s. La Relation imprimée Bull. XL, 530, dit : « C'était la demoiselle Jarosson

d'Anduze. su'ur d'une autre qu'on appelait Marion ». Aucune des deux n'est mentionnée dans les enquêtes.

i. Les dernières marches, qui joignaient la porte extérieure de la maison à la rue.

5. Les médecins d'Anduze constatèrent sur le corps »< une plaie de deux travers de doigt d'haut en bas jusqu'au foie, et trois petites plaies sur la main gauche, faites avec beaucoup de violence par un couteau ou une baïonnette ».

encore hors de peine. Accouru aux cris de Lambert, son plus jeune fils, qui rentrait chez lui, et qui d'ailleurs ne reconnut pas son père, se jeta après le fuyard, auquel il lança quelques pierres. Celui-ci s'abattit. « Il se trouva, dit-il. que le bouton de mes chausses fut cassé, et mes chausses étant sur mes pieds, je tombai tout étendu sur le pavé •>'. Le fils Lambert le saisit alors par les cheveux, et Gavanon, à genoux, se vit entouré de quelques soldats de bourgeoisie. Lambert eut beau leur dire que son prisonnier venait de tuer un homme, les miliciens, qui venaient, dirent-ils le lendemain, de passer la soirée ensemble, hésitèrent à intervenir. L'un deux répondit : « Laissez ce pauvre homme, ce sont des gens qui badinent! » Gavanon. lâché par Lambert, fut relevé par le sergent. Tenant ses chausses d'une main, il se dressa, payant d'audace. i< Monsieur, laissez-moi aller, je vous prie! » Le sergent le lâcha à son tour, et quand le fils, ayant enfin reconnu le cadavre du père, qui s'était traîné à une vingtaine de pas de la maison de la veuve, revint, l'épée à la main cette fois, poursuivant l'assassin, Gavanon était déjà sorti de la ville par la Porte du Château et s'était jeté dans les vignes 2.

Le lendemain soir, près du terroir de Leyrac. à un demi-quart de lieue d'Anduze, une jeune fille rencontra un inconnu, pale et effrayé, qui lui demanda « si M. Lambert était mort ». Il avait les deux mains meurtries et ensanglantées, la culotte percée à chaque genou. Nul doute que ce ne fût La Vérone qui, avant de partir pour Nîmes, avait cherché dans le voisinage des armes pour la route. A chaque poche de son justaucorps il portait un pistolet, et sous le justaucorps, il dissimulait, en même temps qu'un autre pistolet, une baïonnette. Gavanon marcha toute la nuit. <c J'arrivai à Nîmes, dit-il, environ les neuf à dix heures du matin. jour de Sainte Catherine. -23 novembre 1G89( lire 1092,), sans continuer mon voyage de Saint-Jean. Alors MM. Brousson et autres furent plus étonnés que jamais de voir que j'échappais de partout, et ils me dirent qu'ils avaient été fâchés de ni 'avoir imputé que l'on m'avait laissé sortir de la prison pour les vendre ».

La conscience de Gavanon n'étant pas absolument en repos, ce fut Brousson qui calma ses scrupules. « Ils furent tout joyeux de voir qu'un si grand persécuteur lut raclé de dessus la face de

1. Nous corrigeons légèrement dans ce qui suit, le récit île Gavanon, diaprés la déposition du lils Lambert.

2. Il semble que la porte ait dû cependant être close. Mais la Relation de Gavanon et les enquêtes affirment le l'ait.

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