‹ Les prédicants protestants des Cévennes et du Bas-Languedoc, 1684-1700 (volume 2)Chapitre 221 sur 334 · Orth. orig · texte numérisé non relu

Orth. orig

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Reformation que vous aves abandonnée lâchement, ayant aymé ce présant cièele mauvais. Mais pour remédier a vos malheurs, il faut que vous metiés peine de bien cognoistre vostre péché pour i apliquer les remèdes nécessaires, à l'exemple d'un sage médecin qui sonde la playe jusques au fond et quy ne la flate point, afin que les remèdes i fassent plus d'impression. Je voudrois vous faire cognoistre que vous êtes en pauvre état, sy vous ne vous relevés prompteinent par vive sainte repentance, puisque Dieu menasse de jetter dans les playes de sa condamnation tous ceux quy trouvera accouplés avec Babilon quant il la jugera.

§ 3. — Antoine Bringuier.

L'exhortation de Roques est restée inachevée. Il travaillait difficilement, et les moindres mots à écrire lui coûtaient un effort. Tout autre, au contraire, nous apparaît Bringuier. Sa volubilité et son abondance semblent avoir constitué une part importante de son autorité. C'est lui que Salendres avait entendu pendant six mois prêcher trois fois par semaine1. Nous ne possédons pas de Bringuier, à proprement parler, un sermon, mais seulement la lettre d'exhortation que de la Hollande, il envoya le 1er décembre 1G92 à l'adresse de Jean Destampes, à Nîmes2. Elle ne remplit pas moins de quatre grandes pages in-4° d'une fine écriture. A part une phrase où le prédicant fait mention de sa femme demeurée en France, on ne trouve dans sa lettre aucun détail d'ordre privé. Elle est conçue comme une Epitre véritable.

A Amsterdam, le ï"' décembre 1692.

Mes très ehers frères et très chères sœurs, qui souffres la persécution depuis plusieurs années de la part des ennemis du nom du seigneur, en quel endroit que vous soyez épars dans nos tristes contrayes des Cévennes et du Languedoc, grâces et paix vous soit, de par Dieu notre Père et de par notre Seigneur Jésus-Christ.

Après quelques lignes, où l'ancien prédicant répond à la demande à lui adressée de revenir prêcher en France, et que

i. L'avertisseur de Bringuier, Soulier de Monoblet, portait (oct. 16SG) lors de son arrestation trois imprimés qui peut-être avaient appartenu au prédicant (les Psaumes en musique : le Devoir de la persévérance : une Prière pour demander a Dieu l'exercice de ta II. II.), et des manuscrits pieux (une Sommaire relation (?) ; une méditation SUT le Mépris du monde, et une Lettre pour ceux qui sont tombés). Rien ne reste au Dossier. C. 165. Voir t. l'.M.

i. C. 17-2. Voir plus liant, p. 33. Ortli. orig.

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nous avons déjà reproduites, il aborde le vrai motif de sa lettre, qui est de suppléer à son absence par une remontrance nouvelle. Le sujet du sermon (car c'en est bien un), est la repentance. Le pasteur se réjouit d'abord des salutaires sentiments, et des bonnes espérances de ceux à qui il écrit. Mais ses correspondants, sans doute, ont continué à participer au culte catholique. Il faut réveiller leur zèle et prévenir leur faiblesse.

Vous agréerés, mes chers amis, que je prenne la liberté de vous exhorter ici de vous réveiller de votre létargie spirituelle, vous qui dormes depuis si longtemps dans le feu de l'abominable religion tortue, pécheresse et adultéresse1, et Christ vous éclairera. Réveillés vous à vivre justement et ne péchés plus : ne vous endormes point dans votre apostasie.

Bringuier commence alors le développement de cette première idée : il faut se souvenir du péché que l'on a commis3.

Souvenez-vous de votre péché et vous le représentez dans toute sa grandeur, et le confessez devant Dieu et devant les hommes. La véritable repentance doit commencer par le souvenir du péché que l'on a commis. Vous y devez penser, et y penser tous les jours et ne l'oublier jamais. Après que Jésus-Christ eût regardé autrefois Saint- Pierre, cet apôtre se souvint de la prédiction de sod maître, et des protestations qu'il luy avait fait desa fidélité, et l'outrage qu'il venait de lui faire se présenta à son âme ; son imagination lui représenta sa lâcheté et sa perlidie avec toute sa noirceur, il en eut horreur, son Ame en fut outrée de douleur et de regret, et l'ouverture que celle contrition lit en son cœur en lit sortir de larmes amères, qui confessèrent son crime par les yeux, pendant que sa bouche le put faire à son tour. Il se représenta les obligations qu'il avait à Jésus-Christ, au bon maître qu'il venait de renier si lâchement ; il se représenta qu'il avait renié le lils de Dieu, le Sauveur du monde, le médiateur adorable qui était descendu du ciel pour le réconcilier avec son Créateur et pour le racheter et de la mort et de l'enfer ; il comprend les raisons qu'il avoit de lui être lidèle. les vœux qu'il en avait fait, l'intérêt qu'il y avait, le tort qu'il avait fait à son bon maître et à son âme; le danger où il s'est exposé. Toutes ces réflexions le font trembler et de l'horreur qu'il a de son crime et de la peine qu'il mérite. II le confesse et il tache de l'effacer par un torrent de larmes amères qu'il jette.

t. D'après Philippiens, II. i'J, et M;irc. VIII, 38. '2. Orth. moderne.

Vient ensuite, et développé de même, l'exemple de la repentance de David. Mais, et voici la seconde partie du discours, le souvenir et la confession du péché ne sont pas toujours salutaires :

Il y en a un qui dit j'ai péché de Saul et de Judas, un autre : j'ai péché qui n'afflige point l'aine : encore l'autre dit : j'ai péché, qui est sans espérance, qui n'est point suivi de la conversion du pécheur ni de la grâce de Dieu ; l'autre dit j'ai péché de déguisement ou de désespoir ; il faut dire au contraire j'ai péché de Job onde David.il faut une confession de Saint-Pierre, qui vienne de l'amour du Dieu que vous avez offensé si lâchement et de l'horreur de votre crime énorme ; il faut dire j'ai péché accompagné de douleur et de regrets, mais qui n'éteigne point l'espérance dans le cœur, et qui soit toujours soutenu par la foi en la miséricorde de Dieu ; enlin il faut dire j'ai péché qui vienne du désespoir de votre faute, du désir d'en obtenir le pardon et d'une forte et sincère résolution de n'y retomber jamais.

On voit combien l'amplification est facile à notre prédicant. Elle s'allonge indéfiniment, sans que rien n'en vienne troubler la monotonie. Cependant, on ne peut nier que Bringuier, dont on aura pu remarquer le style correct et les connaissances bibliques, et dont son compagnon Soulier raconte que « la plupart du temps il ne faisait que lire des livres n, met de l'ordre dans son sermon.

Après ses deux premières parties, il place une conclusion pratique :

Ce souvenir et cette douleur continuels vous doit disposer à fuir votre crime et tout ce qui vous pourrait engager à vous faire retomber. Oui, chers amis, si vous voulez que votre repentance soit bonne, il faut, il faut que vous vous sépariez et vous éloigniez de vos péchés. .. La plus sûre preuve de la haine du péché, et de la douleur que l'on en doit avoir, est d'en sortir promptement et de fuir tout ce qui peut avoir contribué à votre chute. . . C'est ici que vous vous êtes longtemps trompés, chers et bien aimés amis, et que vous vous trompez encore tous les jours, au moins la plupart, si dangereusement vous mêmes. Vous répandez des larmes, vous poussez des gémissements et des soupirs en condamnant votre crime, en le détestant et en ayant de la douleur et du regret, mais vous y demeurez.

Suit un nouveau tableau de l'apostasie générale, et une apostrophe à ceux « qui aiment mieux leur péché avec les avantages

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et le repos mondain qu'il leur procure dans la vie, que leur Dieu et leur âme même ».

Enfin un autre développement se propose. <t II ne suffit pas de sortir de son péché : il faut éviter tout ce qui vous y pourrait faire retomber ». Bringuier. ici encore, distingue un certain nombre de points.

. . .Voici ce qui vous a fait tomber: [1] le pu [peul de connaissance et le pu d'amour que vous aviez pour la vérité ; 2. l'amour du monde, de ses commodités, et de ses avantages ; 3. beaucoup d'inditlérence pour le Paradis et pour la vie éternelle : 4. le pu d'attention que vous avez fait à la mort, au jugement de Dieu, aux peines dont il menace les tièdes, les timides, les lâches et les infidèles, et à la brièveté de la vie et à la légèreté de ses soull'rances ; en 5e lieu la déliance de la charité de Dieu, des soins de la Providence et des promesses qu'il lait à ceux qui quittent, qui perdent et qui souffrent tout pour son service, la crainte de périr dans la misère et d'être abandonnés dans vos soull'rances ; 6. Enlin, la corruption de votre cœur, les désordres et les convoitises de votre chair et le pu de soins que vous avez eu de vous préparer à la tentation par l'étude des bonnes œuvres, de la sanctification et de la piété, oot extrêmement contribué à votre chute. C'est à quoi il faut penser avec une extrême application, afin de remédier à vos défauts qui amollissent votre courage, qui corrompent votre fidélité, qui séduisent votre cœur et qui vous détournent de la persévérance.

Le prédicant reprend ensuite régulièrement chacune des divisions qu'il vient d'indiquer, pour exhorter ses auditeurs : 1. à méditer l'Evangile; 2. àsedétacherdnmonde;3. à opposer le ciel à la terre, etc. Le développement est ici encore conçu en termes très généraux. Ce n'est que sur les deux derniers points qu'il devient plus pratique, et c'est là qu'il est le plus intéressant pour nous. Bringuier, à propos de l'amour de Dieu, allègue « le soin charitable que le Seigneur a pris de ses fidèles confesseurs ». .Mais surtout dans la conclusion du sixième et dernier point, nous trouvons le meilleur de son exhortation, la piété la plus simple et la plus vive. Dans des passages comme celui-ci nous entrevoyons la communion profonde qui unissait les prédicants à leurs auditoires :

Enlin préparez-vous aux afflictions, c'est la marque et la livrée .1rs véritables chrétiens, et munissez-vous contre les atteintes de la tentation et de la misère, par l'assurance que vos maux ne dureront pas toujours, que le Seigneur ne vous abandonnera jamais, que sa puis-

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sance vous eu tirera, quand il en sera temps, pour sa gloire et pour votre salut ; qu'il vous rendra victorieux par sa vertu puissante et de l'enfer et du monde ; et qu'il couronnera enfin vos travaux, vos combats et votre persévérance, de la gloire et de la félicité de son Paradis. C'est par là que vous vous préparerez à ne retomber jamais dans votre première offense... Si vous en usez de la sorte, mes chers amis, vous entendrez absolument de la bouche sacrée du Fils de Dieu les divines paroles de consolation et de joie lorsqu'il vous faudra comparaître devant lui pour être jugés : Vous qui m'avez aimés et qui m'avez été lidèles, vous qui avez souffert les prisons, les galères, la perte de vos biens, la merci du temps dans les déserts, vous qui avez souffert les échafauds avec joye et qui avez répandu tout votre sang pour maintenir ma vérité, vous qui avez remis vos corps et vos âmes entre mes mains comme entre les mains de votre fidèle Créateur et bienfaisant, vous qui n'avez pas pris à honte mon Evangile, mais qui m'avez confessé devant les hommes, vous serez vêtus de vêtements blancs et n'effacerai point votre nom du livre de vie, mais le confesserai devant mon Père et devant ses saints anges. Venez, bons, lidèles et loyaux, entrez à la joie de votre Seigneur, pour être de ce nombre bienheureux.

La conclusion du discours n'est qu'un résumé très général de tout ce qui précède, et l'énumération de quelques délivrances accomplies par Dieu dans son peuple.

Le prédicant avait achevé son exhortation, et écrit au bas de sa dernière page : « Ayez la charité de copier ma lettre, et d'en faire part aux bonnes âmes ; je prie Dieu qu'il soit apaisé envers vous, et qu'il donne eflicace aux saintes exhortations que je vous fais de sa part », quand un nouveau mouvement de piété lui lit reprendre la plume. Sur une cinquième petite page, qui lui servit d'enveloppe, il nota quelques détails sur un jeûne qu'allaient célébrer les Eglises de Hollande, et ajouta de nouvelles recommandations de « prier Dieu qu'il pardonnât à son peuple j>. Il inscrivit encore un post-scriplum :

Courage, nous avons déjà combattu jusqu'à l'aube du jour, comme Jacob. Dieu nous fait voir l'aurore de la délivrance de son Eglise. Ne nous relâchons pas de ce saint devoir, persistons, et même redoublons nos prières au Dieu fort, et il nous fera voir bientôt le plein jour de sa délivrance. O Eternel, Dieu des armées, fait luire la face sur nous et nous serons délivrés.

Enfin, le dernier mot est caractéristique : « Si Je voulois dire, chers frères, lotîtes les pensées que l'esprit de Dieu me suegère. Je n' aurais Jamais Jait ». C'est bien ainsi, en effet, que nous

nous représentons, après la lecture de cette longue exhortation, les prédications de Bringuier : une abondance inépuisable de <c pensées », ou du moins de paroles qui exprimaient des pensées peu nombreuses en des termes qu'il croyait variés ; une suite d'exemples et de passages bibliques que sa mémoire lui offrait sans peine, sous le coup de l'émotion du moment ; une ardeur qui le rendait capable d'une éloquence dont il était le premier surpris et émerveillé.

S i. — Antoine Rocher.

Les cinq cahiers trouvés dans les poches d'Antoine Rocher, quand il fut pris à Aulas, blessé, le 7 août 1686, sont encore dans son dossier '. A Bà ville, qui s'étonnait de la netteté de ses manuscrits, il répondit qu'il ne devait ses sermons à personne, qu'il les avait composés lui-même, et qu'ils lui venaient sans une rature par l'inspiration de Dieu. Si un premier examen peut faire illusion en effet, une lecture attentive ne laisse aucun doute sur la véracité du prisonnier. Cependant il y a lieu d'être vraiment stupéfait que ce soient là. tracées au courant de la plume, les exhortations d'un cardeur de laine, qui n'avait rempli que les fonctions de chantre dans une petite Eglise des Cévennes.

Chez Rocher, comme chez Bringuier, le souvenir de l'ancienne prédication est très vif. Non seulement il est nourri de la Bible, et sa mémoire lui fournit à profusion des expressions ou des exemples empruntés à l'Ecriture ; mais des phrases de sermons entendus ou lus, reproduites intégralement ou par lambeaux, constituent la substance de ses discours. A ses réminiscences il ajoute des observations ou des impressions personnelles, et pénètre le tout d'une sainte colère ou d'une chaude et tendre piété.

Les sermons de Rocher débutent à la manière traditionnelle, par un exorde, régulièrement suivi de la division, annoncée par la même formule immuable qu'il avait entendu revenir à chaque prêche des pasteurs de Molezon ou de Barre. Développant par exemple la parole (Jérémie, XVII. 7) : « Maudit soit l'homme qui se confie en l'homme... », après une énumération des malédictions prononcées par Dieu, il répète son texte et ajoute : « Ce sont les paroles que nous avons choisies pour être le sujet de cette présente méditation, moyennant l'assistance de l'esprit

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